BAPTISTE-MARREY

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Les tapuscrits sont publiés tels que Baptiste-Marrey nous les avait confiés en décembre 2018.

L’utopie défaite

Si les morts n’ont plus leur place,
nous non plus.
Yannis Ritsos1

Sur les bords de l’Yerres, là où Caillebotte
peignait ses périssoires et ses gentlemen sportifs
le chef coiffé de hauts casques coloniaux blancs,
j’arpente les bords de la rivière le long du Collège-
Gymnase démoli où Messiaen vint écouter sagement sa Turan-Galila
où résonna la titanesque Symphonie Titan et où Ferré hurla aux chiens

Je songeais à ces images anciennes à Saint-Eustache / en cette fin d’après-midi,
bel édifice immuable du génial Viollet-le-Duc
au cœur de Paris en perpétuel chambardement
Les bougies en pot grésillent sous mes yeux,
éclairent touristes, curieux, couple adultère tout
à sa messe basse,
Les ombres chères de Mozart / de Molière / volètent alentour

Je revenais de chez Lissac, l’opticien où je vis Augustin mon ami
pour la dernière fois – un peu neuneu / se défendait-il
détaché / presque rêveur / ici et déjà ailleurs.
J’avais dans ma poche le livre de son ami Paul Chaslin,
le rêve de sa vie réalisé au lendemain de sa mort,
si loin pour moi / du complexe personnage qu’il fut,
autoritaire / violent / traversé d’intuitions géniales,
architecte clandestin / chef de chantier botté de boue,
sous le sempiternel costard bleu-cadre passe-partout,
soudain modeste / presque humble / face à l’artiste.

Aucun des hommages rendus à ces hommes-accoucheurs
ne font justice aux êtres singuliers / contradictoires
et pour cela aussi attachants l’un que l’autre / si différents / fussent-ils
L’un se rongeait la peau autour des ongles
L’autre éclatait en sombres colères / jaloux qu’on lui résiste
Je les aimais. Je les respectais. J’ai une dette envers eux.
Je suis le seul à pouvoir dire ce que je sais
qui les faisait étrangers
du reste de l’humanité / banale / suiveuse

Les Historiens futurs et les thésards – bien documentés / écriront
l’histoire de Paul et Augustin, apôtres de
l’école républicaine
détruite jusqu’aux fondations par la bêtise populiste
– leur échappera toujours cette palpitation vivante
la face mongole levée vers le ciel / de l’un,
le menton bleu de l’obstiné Breton / de l’autre

Les Caillebotte sont partis aux USA
Le beau potager et ses cloches de verre (peints par le même Caillebotte)
et l’élégante maison de maître sont devenus propriété municipale
par la générosité de Paul
(les jeux y sont interdits et les attitudes inconvenantes)
Les élèves du Collège derrière leurs grilles éducatives
en bordure de l’Yerres / rivière oubliée
qui se réveille parfois par quelques terribles crues /
rêvent au monde séparé que Paul et Augustin
voulaient réunir.

Pour Augustin Girard et Paul Chaslin militants culturels, créateurs du Centre Educatif et Culturel d’Yerres (Essonne) en 1966, bulldozérisé en 2012 par M.Dupont-Aignan maire, à genoux, de la ville d’Yerres2.

Paul Teitgen / héros de l’Affaire Audin (toujours oublié / toujours méconnu)
arbitrait sagement les différends avec une municipalité (déjà) stupide / Le tamtam
médiatique enfonce dans l’oubli ceux qui ne le courtisèrent pas assez.

20 juillet 2012
révisé le 27 août 2018

1Anthologie de la Poésie grecque
2J’ai évoqué les grandes heures du CEC dans Belles utopies et dures réalités, éditions Obsidiane, 2017.