BAPTISTE-MARREY

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Les tapuscrits sont publiés tels que Baptiste-Marrey nous les avait confiés en décembre 2018.

« Ce train que tout le monde rate… »
Poème-collage en quatre parties

1.
Marina Tsvetaeva écrit sa dernière lettre en France
dans le wagon qui l’emporte / avec Mour / son fils
bien-aimé / mal aimé
de la gare Saint-Lazare au port du Havre
le lundi 12 juin 1939 / l’Europe est à quelques semaines de la guerre
Sur le quai / aucun ami autorisé
« mais intérieurement / ils les accompagnent »
Eux / les futurs exilés / observent la vieille coutume russe
« s’asseoir quelques secondes en silence sur ses valises »
promesse d’un heureux voyage – peut-être d’un retour ?
« Nous nous sommes signés devant la place vide de l’icône »
écrit-elle dans le train / encore à quai / à son amie tchèque
Anna qui vit à Prague / la ville enchantée / d’autant
que Marina sait qu’elle lui est interdite
« J’aime Prague de la manière la plus tendre
Aucun océan jamais / ne m’a réjouie comme la pensée de Prague
Peut-être tout simplement une Prague de rêve…
Pour aimer une ville, il faut n’y aimer personne ne pas y avoir d’amour /
en dehors d’elle l’aimer / elle »

« Je vais maintenant me tordre le cou à regarder en arrière »

2.
« Désormais le plus dur est passé / désormais c’est le destin »
Le destin / c’est l’embarquement au Havre / le 12 juin 1939
Le destin / c’est le retour à Leningrad / ex Piter le 18 juin 1939
après 17 ans d’exil
Le destin / c’est le village bolchevique de Bolchevo
créé par le NKVD pour les agents du NKVD et leurs proches
de retour de l’étranger / et donc suspects
Le destin / c’est d’apprendre sa soeur déportée depuis 1937
Le destin / c’est Efron / le mari toujours aimé
fusillé le 16 octobre 1941
« Si Dieu accomplit ce miracle / vous garder en vie
je vous suivrai / partout / comme un chien
avait-elle écrit / à l’aube / de cet amour singulier
« Mon mari a vingt ans / il a une beauté / peu ordinaire »
De vrai / il était encore lycéen quand Marina / l’épousa

« Il est magnifique / à l’intérieur / comme à l’extérieur
En lui se trouvent réunis / deux sangs / le juif et le russe
Il est admirablement doué / intelligent / noble
J’aime Serioja infiniment et pour toujours »
Il est l’être / qui m’est le plus cher / pour toute la vie
Auprès de lui seulement / je peux vivre / comme je vis
entièrement libre »
(d’aimer sans retenue par la chair et par l’âme
hommes et femmes
par la voix aussi et par le poème – dont preuve ici)

Amour-malédiction / Serguei passa chez les Blancs
en 1917 quand la Russie devenait rouge
et Marina devint suspecte aux Soviets
en 1935 / il passe au NKVD qui assassine un réfractaire russe
à la frontière suisse
et Marina devint suspecte à l’émigration
De Bolchevo / ce village inconnu / il fait pression pour son retour
« Si jamais je rentre en Russie / ce n’est pas en tant que vestige toléré
mais en tant qu’hôte / désiré / attendu »

3.
Marina savait / dans ce wagon français / parti de Paris
vision infaillible du poète
qu’au piège tendu / elle tomberait / yeux ouverts
De ce faux village de Bolchevo / où son étrange famille sera
quelques mois réunie / elle va errer à Moscou avec son fils
à la recherche d’un toit et de quelques menus boulots
L’armée allemande approchant / l’été 41
sur ordre du génial Staline / l’intelligentsia russe / même hostile
Akhmatova / Pasternak / Tchoukovskaia / et les autres
sont embarqués le 18 août 1941 à
TACHKENT
en Tatarie / disait-on / pour marquer la distance et la barbarie
en fait / capitale ouzbèque (soviétisée) vouée au coton et à l’Islam

Hébergée à Elabouga dans une isba traditionnelle
à première vue / accueillante
Marina va et vient jusqu’à Tchitostopol bourg-refuge
où le Litfond / le Fonds littéraire du Parti y gère
jusqu’en ces terres lointaines
la pitance des écrivains / collectivisme oblige

Il est proposé à Marina / non sans débats / un poste de plongeuse / à la cantine

(A qui les larmes ne viendraient-elles pas aux yeux)

Commence alors le brouillage / bruits et contre-bruits sur ses derniers instants
Dix jours après son arrivée / elle se pend / le dimanche 31 août 1941
dans l’isba d’Elabouga / laissant trois lettres sur la table
pour son fils adolescent / le mal-aimé – bien aimé
« Ne m’enterrez pas vivante / vérifiez si je suis bien morte »
avait-elle / jadis supplié
Morte / Marina l’était / enterrée / elle le fut
mais son corps / jamais retrouvé / disparut

« Ne reste d’elle / que l’âme / toute nue »

4.
Exilée en France dix-sept ans / Marina n’y fut pas heureuse
sans éditeur(s) / sans lecteur(s)
« Personne n’a besoin de ce que je fais »
Elle déménage ses papiers dans une suite de logements misérables
en lisière de la grande ville qu’elle n’a jamais adoptée
(elle qui aimait tant marcher sur l’herbe)
qui l’ignorât – « personne ne m’a invitée jamais »
qui l’ignorerait encore / si une certaine Clémence Hiver
un demi-siècle plus tard / un pied à Paris /
l’autre dans le Gard /
de son vrai nom Brigitte Rax
n’avait consacré sa vie / son temps et son talent
à publier / en français / l’essentiel de l’oeuvre de celle qui n’avait pas de tombe
en une série de petits livres cartonnés d’une rare beauté

Brigitte / la blonde au nez cassé / oubliée / abandonnée
après que les éditeurs pansus aient repris son travail
sans la nommer
« On ne fait pas une lecture pour soi
pour soi / on a l’écriture »
écrivait Marina / près de Vanves / en 1925

Gentilly / près de Vanves / mai 2018