BAPTISTE-MARREY

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Brève adresse finale*

C’est le moment de se quitter, sans doute pour ne plus se revoir.
Alain, l’oublié, affirmait que ce que l’homme veut devenir, il le devient.
Ce qui est vrai – même si on découvre sur le tard qu’il faut payer – un prix très lourd quelquefois.
Depuis mon adolescence – témoin de l’Occupation, j’ai eu toute une longue vie pour essayer de comprendre le nihilisme et à dénoncer ce mal absolu dont les racines ressurgissent en tous temps et en tous lieux.
Dans ce combat, les artistes – peintres, écrivains, musiciens – vivants ou morts – mais leur oeuvre survit à leur mort, m’ont musclé le cœur et l’âme, ouvert l’imagination.
Paradoxalement les échecs également, aussi indéracinables que le chiendent.
J’ai été porté par l’amitié et l’amour. Avant tout, l’amour long, ses richesses, ses déchirements, ses infinies douceurs, l’âge venu, mais aussi l’amitié de tant de vivants et de disparus : leurs ombres m’accompagnent toujours, me conseillent, me consolent.
Je me bats. Je me bats encore. Je me bats avec mon arme : l’écriture.
J’ai appris dans le Paris muselé de 1944 que le mensonge tue – aussi durement les corps que les âmes et les fondements de la société.
La vérité est secrète. La beauté est secrète. Elles sont inépuisables – et donc, elles se partagent.
Partager ce qui est beau, ce qui est vrai – ce fut l’obsession de notre vie, puisque nous avons eu le bonheur de la vivre à deux.

*En ma 91e année, chez Gérard et Monique Noiret à Villeneuve-sur-Yonne.