BAPTISTE-MARREY

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Les tapuscrits sont publiés tels que Baptiste-Marrey nous les avait confiés en décembre 2018.

Tombes ouvertes et cimetière d’ombre
rêveries corses sur la mort et la vertu

Sénèque fut relégué dans une île
demi-barbare, la Corse
Paul Veyne

1.
Sénèque / Lucius Annaeus Seneca
de l’an 41 à l’an 49 après Jésus
déjà philosophe / déjà milliardaire
fut exilé par l’Empereur Claude pour intrigues avec une Princesse / impériale
et dévergondée

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Huit lentes années de disgrâce à Aleria
sur la rive est / plate et fiévreuse de la Corse
Même les Corses ont oublié / aujourd’hui
cette rencontre entre deux mondes qui s’ignorent
et / bientôt / s’affrontent
Tibère est le contemporain de Jésus
Sénèque / celui de Paul de Tarse
que le frère de Sénèque condamne à Athènes

2.
Le dieu est près de toi / Il est avec toi /
Il est en toi

Sénèque / Lettre 4

A quoi Jean répond en Palestine
« L’Esprit / l’Eau et le Sang / rendent témoignage
et ces trois sont un »
Mais jusqu’à ce jour-là / le dieu est l’Empereur et ses légions romaines
L’Empereur et son genius sont divinisés / de la Perse à l’Irlande
au cœur de chaque foyer / de chaque domus
Dans l’enceinte sacrée du Temple de Jérusalem
bientôt voué à la démolition
est dressée la statue géante de Zeus Olympien
bientôt vouée à la démolition
L’Antique / inaltérable / vacille
Un Juif / fou / inconnu
se prétendant fils de Dieu
prêche par énigmes et surprenantes paraboles
pour n’être pas entendu de l’occupant romain
ni des Juifs orthodoxes / sourds à sa scandaleuse morale
qui enseigne / pacifiste anarchiste / que « le Royaume n’est pas de ce monde »
Jésus / entouré de va-nu-pieds illettrés / poursuivi à coups de pierres / de
villages en synagogues
ne sait où poser sa tête pour dormir
sa parole est sa seule arme

Quelque chose manque à ceux qui possèdent tout / notera Sénèque / plus tard

3.
Auguste Imperator fit construire à Aleria un port de commerce prospère
et l’étang de Diane aux huîtres renommées
Le philosophe s’était juré de n’en point goûter
par ascétisme stoïque – déjà chrétien ?

Les peuplades paysannes furent refoulées dans leurs montagnes
ou réduites en esclavage

A Aleria / une cave viticole / gérée par des Pieds-Noirs
fut attaquée / par un commando nationaliste / armé de fusils de chasse
Plusieurs morts / et un incendie qui crépite encore…

4.
Faut-il s’entêter ? Prolonger ce supplice inutile
ou capituler (avec dignité)
« J’irai à Rome pour voir ses triomphes de mes yeux
soit Auguste constate que je suis innocent, soit il décide que je dois l’être »
Un philosophe n’est pas obligé de rester philosophe en toutes circonstances

Sénèque capitula / et de retour enfin à Rome
par la bienveillance d’Agrippine / devint à la demande impériale / le précepteur
de NÉRON
lequel à trente ans périt / poignardé / sur son ordre
par un de ses affranchis / dans les faubourgs de Rome
Fin pasolinienne

5.

De la simple présence d’une
grande âme résulte pour nous
un progrès
Sénèque / Lettre

Auparavant / il prit à Sénèque la fantaisie / un matin / de renoncer à la riche
voiture convenant à son rang et à sa fortune / et de se rendre / de sa villa à
Naples dans une simple charrette de paysans / accompagné de trois esclaves
et d’un muletier sans chaussures
La honte d’avoir été vu dans ce pitoyable équipage
le tenailla longtemps
Etre philosophe n’est pas une sinécure
Que dit un philosophe à son esclave agenouillé à ses pieds
les bras liés / par une corde / torsadée dans son dos
Un vaincu
Le fait-il tondre / et suspendre à sa chevelure à un arbre du bois sacré
en offrande aux dieux / selon la coutume romaine
Quels dieux
Tu t’étonnes qu’un homme ait accès chez les dieux
Le dieu descend chez les hommes / il descend en eux

Nous serions donc égaux / osa l’esclave

L’étang de Diane / le soir / et son eau rosée par le soleil couchant
La baignoire du Patricien et son eau rougie par le sang
de celui qui vient de se trancher les veines des jambes et des jarrets
sur ordre du Tyran
désormais affranchi de son Précepteur
La ciguë est l’arme ultime des philosophes

« La mort affranchit l’esclave malgré son maître
La mort soulage les captifs de leurs chaînes
La mort ouvre leur prison à ceux qu’un pouvoir inflexible les y maintenait »

Sénèque / Consolation à Marcia

6. Renoncements
Essais vains de transposer d’anciens voyages à ce pays que je ne connais pas
Où je peine à imaginer la pompe et la solidité romaines
comme Prosper Mérimée / mon illustre prédécesseur
Lui, vit en 1839 sur une montagne escarpée du Cap Corse
la légendaire Tour de Sénèque / déjà fort dégradée

Nul théâtre / nul histrion / dans les centaines de lettres conservées /
Etre riche rend-il sage ? Et même courageux /
Ainsi songe Monsieur l’Inspecteur descendant à cheval
vers la côte opposée à la Tour / jusqu’à Aleria où « la fièvre attend
immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit »

Je ne suis pas allé à Aleria
Je n’irai pas à Aleria
J’en ai imaginé parfois les couchers de soleil
Une dégustation d’huîtres en un cabanon solitaire / mon Mérimée à portée de
main
Rêver d’Aleria / renoncer à Aleria
Vieillir / c’est abandonner des projets / vivre de souvenirs et de rêveries
alourdies du lent / peut-être fatal / assoupissement
halluciné d’images étrangement colorées / celles d’Aleria / le soir
quand le sable / le ciel et la mer / se confondent à l’horizon
Est-ce une nuit qui finit / un jour qui commence
l’aube d’un monde nouveau
Celui en train de naître / ignoré des légions et des dieux
de l’autre côté de la mer

Pâques 2010
Après lecture des Lettres à Lucilius
(2016 et 2017 – révision juillet 2018)

 

Note
Ces « rêveries corses » sont nées d’un court séjour non loin des Sanguinaires, de la lecture des œuvres de Sénèque (et notamment des Lettres à Lucilius) traduites et présentées par Paul Veyne (R. Laffont, Bouquins, 2000) et des Notes de Voyages de Prosper Mérimée (Hachette, 1971), premier Inspecteur des Monuments Historiques, patron du corps glorieux des Inspecteurs Généraux de ce qui sera un jour le Ministère de la Culture.

 

Nouvelle leçon des ténèbres
pour le Vendredi Saint

Voici dit le Seigneur :
Dans l’affliction, ils se lèveront
De grand matin pour venir à moi.
Premier verset de l’office du
Vendredi-Saint du prophète
Osée (1-61)

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Ultime exposition
close par une toile de six roses
blanches sur un fond vert et bleu
comme une couronne posée
au pied d’une vie de création
lui – déjà au Val de Grâce – nom
qui s’accorde si bien
à celui qu’il est /
et à sa force devenue fragile

Il s’éteint dans cette nuit d’agonie
du Jeudi au Vendredi Saint /

Ici, dans notre campagne
la nature s’est mise
à l’heure de Louttre /
cerisiers et aubépines éclatent
de mille fleurs blanches
sur fond de verts et de bleus
en un tournoiement éblouissant /
Asthmatique / un âne braie
Ridicule et déchirant /
A l’église de la Vieille-Ferté
presque digne de Boisserettes
une hirondelle, seule pèlerine, pénètre
par le porche
 à trois heures /
Elle cui-cuite / puis se pose
sur la tête d’un ange bleu
couleur de djine /
ange aux cheveux blonds / tout en plâtre
–          un ange louttresque /

La nuit tombée /
l’angoisse monte /
Une lourde lune rouge –
orange désespérée / se hisse avec peine
sous un rideau de brume
entre les deux branches noires
du vieux noyer /

Un homme est passé.

Il laisse des fleurs et des oignons / des fruits /
des verres et des pichets
des arbres / des clochers / des villages
des lunes et des soleils /
des licornes à la corne blanche
des rouges / des verts et des bleus
des bleus surtout /
aussi variés que des ciels /

Il nous laisse à nos larmes /

La Pâque est le passage du Seigneur /
C’était le Vendredi 6 avril 2012

Note
Louttre m’avait cité en 1994, ce texte de Michel Serres : « Les anges sont des messagers. L’artiste est donc un ange. Sa vie se voudrait vouée à un échange avec d’autres hommes. Je ne souhaite pas être un porteur de messages. Mais dire cet amour de ce que je crois beau et le faire partager à d’autres : l’idée, donc, d’être un ange me séduit ».
Cette déclaration de Louttre – ironique et grave – m’a paru particulièrement appropriée pour ces obsèques dans cette église Le Val de Grâce habitée par l’ombre des grands peintres classiques français.

L’utopie défaite

Si les morts n’ont plus leur place,
nous non plus.
Yannis Ritsos1

Sur les bords de l’Yerres, là où Caillebotte
peignait ses périssoires et ses gentlemen sportifs
le chef coiffé de hauts casques coloniaux blancs,
j’arpente les bords de la rivière le long du Collège-
Gymnase démoli où Messiaen vint écouter sagement sa Turan-Galila
où résonna la titanesque Symphonie Titan et où Ferré hurla aux chiens

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Je songeais à ces images anciennes à Saint-Eustache / en cette fin d’après-midi,
bel édifice immuable du génial Viollet-le-Duc
au cœur de Paris en perpétuel chambardement
Les bougies en pot grésillent sous mes yeux,
éclairent touristes, curieux, couple adultère tout
à sa messe basse,
Les ombres chères de Mozart / de Molière / volètent alentour

Je revenais de chez Lissac, l’opticien où je vis Augustin mon ami
pour la dernière fois – un peu neuneu / se défendait-il
détaché / presque rêveur / ici et déjà ailleurs.
J’avais dans ma poche le livre de son ami Paul Chaslin,
le rêve de sa vie réalisé au lendemain de sa mort,
si loin pour moi / du complexe personnage qu’il fut,
autoritaire / violent / traversé d’intuitions géniales,
architecte clandestin / chef de chantier botté de boue,
sous le sempiternel costard bleu-cadre passe-partout,
soudain modeste / presque humble / face à l’artiste.

Aucun des hommages rendus à ces hommes-accoucheurs
ne font justice aux êtres singuliers / contradictoires
et pour cela aussi attachants l’un que l’autre / si différents / fussent-ils
L’un se rongeait la peau autour des ongles
L’autre éclatait en sombres colères / jaloux qu’on lui résiste
Je les aimais. Je les respectais. J’ai une dette envers eux.
Je suis le seul à pouvoir dire ce que je sais
qui les faisait étrangers
du reste de l’humanité / banale / suiveuse

Les Historiens futurs et les thésards – bien documentés / écriront
l’histoire de Paul et Augustin, apôtres de
l’école républicaine
détruite jusqu’aux fondations par la bêtise populiste
– leur échappera toujours cette palpitation vivante
la face mongole levée vers le ciel / de l’un,
le menton bleu de l’obstiné Breton / de l’autre

Les Caillebotte sont partis aux USA
Le beau potager et ses cloches de verre (peints par le même Caillebotte)
et l’élégante maison de maître sont devenus propriété municipale
par la générosité de Paul
(les jeux y sont interdits et les attitudes inconvenantes)
Les élèves du Collège derrière leurs grilles éducatives
en bordure de l’Yerres / rivière oubliée
qui se réveille parfois par quelques terribles crues /
rêvent au monde séparé que Paul et Augustin
voulaient réunir.

Pour Augustin Girard et Paul Chaslin militants culturels, créateurs du Centre Educatif et Culturel d’Yerres (Essonne) en 1966, bulldozérisé en 2012 par M.Dupont-Aignan maire, à genoux, de la ville d’Yerres2.

Paul Teitgen / héros de l’Affaire Audin (toujours oublié / toujours méconnu)
arbitrait sagement les différends avec une municipalité (déjà) stupide / Le tamtam
médiatique enfonce dans l’oubli ceux qui ne le courtisèrent pas assez.

20 juillet 2012
révisé le 27 août 2018

1Anthologie de la Poésie grecque
2J’ai évoqué les grandes heures du CEC dans Belles utopies et dures réalités, éditions Obsidiane, 2017.

Présentation par Baptiste-Marrey de son dernier roman en cours d’écriture.

Les amants de la Puisaye

Ce gros roman est construit sur 5 Livres, chacun consacré à un personnage principal ou à un couple, mais avec des liens d’un Livre à l’autre. Il se déroule à la fin du XVIIe siècle, sur une trentaine d’années, au moment où le Jansénisme et Port-Royal sont persécutés par le pouvoir royal – ses fidèles survivent, plus ou moins clandestinement dans les campagnes notamment dans la Puisaye, région boisée aux portes d’Auxerre.

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C’est une histoire et une géographie réinventées, à la manière des Papiers de Walter Jonas* (Actes Sud, 1985) : les faux documents historiques sur lesquels est basée la narration, sont retrouvés, commentés, ré-écrits, par deux chercheurs (une femme, un homme) passionnés par leurs investigations, qui vivent eux-mêmes leur propre histoire, parallèle, aujourd’hui en Puisaye.

Grâce aux éclairages multiples que permet la fiction, se dégagent des personnages forts, hommes et femmes : moine-musicien, grand seigneur libertin, cavalière enflammée, veuve prise d’un amour mystique pour un prêtre singulier.

Amours romanesques, débordements charnels, passion idéalisée, plus quelques cavalcades, construisent un monde imaginaire à diverses facettes pour ce roman faussement historique dont les bases bibliographiques sont scrupuleusement inventées. « Quand on ment, il faut être précis », disait déjà un personnage de Walter Jonas (citant Stendhal).

Environ 600 000 signes.

1er septembre 2018

 

*Grand prix du Roman de la Société des Gens de Lettres 1986.

« Ce train que tout le monde rate… »
Poème-collage en quatre parties

1.
Marina Tsvetaeva écrit sa dernière lettre en France
dans le wagon qui l’emporte / avec Mour / son fils
bien-aimé / mal aimé
de la gare Saint-Lazare au port du Havre
le lundi 12 juin 1939 / l’Europe est à quelques semaines de la guerre
Sur le quai / aucun ami autorisé
« mais intérieurement / ils les accompagnent »
Eux / les futurs exilés / observent la vieille coutume russe
« s’asseoir quelques secondes en silence sur ses valises »
promesse d’un heureux voyage – peut-être d’un retour ?
« Nous nous sommes signés devant la place vide de l’icône »
écrit-elle dans le train / encore à quai / à son amie tchèque
Anna qui vit à Prague / la ville enchantée / d’autant
que Marina sait qu’elle lui est interdite
« J’aime Prague de la manière la plus tendre
Aucun océan jamais / ne m’a réjouie comme la pensée de Prague
Peut-être tout simplement une Prague de rêve…
Pour aimer une ville, il faut n’y aimer personne ne pas y avoir d’amour /
en dehors d’elle l’aimer / elle »

« Je vais maintenant me tordre le cou à regarder en arrière »

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2.
« Désormais le plus dur est passé / désormais c’est le destin »
Le destin / c’est l’embarquement au Havre / le 12 juin 1939
Le destin / c’est le retour à Leningrad / ex Piter le 18 juin 1939
après 17 ans d’exil
Le destin / c’est le village bolchevique de Bolchevo
créé par le NKVD pour les agents du NKVD et leurs proches
de retour de l’étranger / et donc suspects
Le destin / c’est d’apprendre sa soeur déportée depuis 1937
Le destin / c’est Efron / le mari toujours aimé
fusillé le 16 octobre 1941
« Si Dieu accomplit ce miracle / vous garder en vie
je vous suivrai / partout / comme un chien
avait-elle écrit / à l’aube / de cet amour singulier
« Mon mari a vingt ans / il a une beauté / peu ordinaire »
De vrai / il était encore lycéen quand Marina / l’épousa

« Il est magnifique / à l’intérieur / comme à l’extérieur
En lui se trouvent réunis / deux sangs / le juif et le russe
Il est admirablement doué / intelligent / noble
J’aime Serioja infiniment et pour toujours »
Il est l’être / qui m’est le plus cher / pour toute la vie
Auprès de lui seulement / je peux vivre / comme je vis
entièrement libre »
(d’aimer sans retenue par la chair et par l’âme
hommes et femmes
par la voix aussi et par le poème – dont preuve ici)

Amour-malédiction / Serguei passa chez les Blancs
en 1917 quand la Russie devenait rouge
et Marina devint suspecte aux Soviets
en 1935 / il passe au NKVD qui assassine un réfractaire russe
à la frontière suisse
et Marina devint suspecte à l’émigration
De Bolchevo / ce village inconnu / il fait pression pour son retour
« Si jamais je rentre en Russie / ce n’est pas en tant que vestige toléré
mais en tant qu’hôte / désiré / attendu »

3.
Marina savait / dans ce wagon français / parti de Paris
vision infaillible du poète
qu’au piège tendu / elle tomberait / yeux ouverts
De ce faux village de Bolchevo / où son étrange famille sera
quelques mois réunie / elle va errer à Moscou avec son fils
à la recherche d’un toit et de quelques menus boulots
L’armée allemande approchant / l’été 41
sur ordre du génial Staline / l’intelligentsia russe / même hostile
Akhmatova / Pasternak / Tchoukovskaia / et les autres
sont embarqués le 18 août 1941 à
TACHKENT
en Tatarie / disait-on / pour marquer la distance et la barbarie
en fait / capitale ouzbèque (soviétisée) vouée au coton et à l’Islam

Hébergée à Elabouga dans une isba traditionnelle
à première vue / accueillante
Marina va et vient jusqu’à Tchitostopol bourg-refuge
où le Litfond / le Fonds littéraire du Parti y gère
jusqu’en ces terres lointaines
la pitance des écrivains / collectivisme oblige

Il est proposé à Marina / non sans débats / un poste de plongeuse / à la cantine

(A qui les larmes ne viendraient-elles pas aux yeux)

Commence alors le brouillage / bruits et contre-bruits sur ses derniers instants
Dix jours après son arrivée / elle se pend / le dimanche 31 août 1941
dans l’isba d’Elabouga / laissant trois lettres sur la table
pour son fils adolescent / le mal-aimé – bien aimé
« Ne m’enterrez pas vivante / vérifiez si je suis bien morte »
avait-elle / jadis supplié
Morte / Marina l’était / enterrée / elle le fut
mais son corps / jamais retrouvé / disparut

« Ne reste d’elle / que l’âme / toute nue »

4.
Exilée en France dix-sept ans / Marina n’y fut pas heureuse
sans éditeur(s) / sans lecteur(s)
« Personne n’a besoin de ce que je fais »
Elle déménage ses papiers dans une suite de logements misérables
en lisière de la grande ville qu’elle n’a jamais adoptée
(elle qui aimait tant marcher sur l’herbe)
qui l’ignorât – « personne ne m’a invitée jamais »
qui l’ignorerait encore / si une certaine Clémence Hiver
un demi-siècle plus tard / un pied à Paris /
l’autre dans le Gard /
de son vrai nom Brigitte Rax
n’avait consacré sa vie / son temps et son talent
à publier / en français / l’essentiel de l’oeuvre de celle qui n’avait pas de tombe
en une série de petits livres cartonnés d’une rare beauté

Brigitte / la blonde au nez cassé / oubliée / abandonnée
après que les éditeurs pansus aient repris son travail
sans la nommer
« On ne fait pas une lecture pour soi
pour soi / on a l’écriture »
écrivait Marina / près de Vanves / en 1925

Gentilly / près de Vanves / mai 2018

 

Brève adresse finale*

C’est le moment de se quitter, sans doute pour ne plus se revoir.
Alain, l’oublié, affirmait que ce que l’homme veut devenir, il le devient.
Ce qui est vrai – même si on découvre sur le tard qu’il faut payer – un prix très lourd quelquefois.

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Depuis mon adolescence – témoin de l’Occupation, j’ai eu toute une longue vie pour essayer de comprendre le nihilisme et à dénoncer ce mal absolu dont les racines ressurgissent en tous temps et en tous lieux.
Dans ce combat, les artistes – peintres, écrivains, musiciens – vivants ou morts – mais leur oeuvre survit à leur mort, m’ont musclé le cœur et l’âme, ouvert l’imagination.
Paradoxalement les échecs également, aussi indéracinables que le chiendent.
J’ai été porté par l’amitié et l’amour. Avant tout, l’amour long, ses richesses, ses déchirements, ses infinies douceurs, l’âge venu, mais aussi l’amitié de tant de vivants et de disparus : leurs ombres m’accompagnent toujours, me conseillent, me consolent.
Je me bats. Je me bats encore. Je me bats avec mon arme : l’écriture.
J’ai appris dans le Paris muselé de 1944 que le mensonge tue – aussi durement les corps que les âmes et les fondements de la société.
La vérité est secrète. La beauté est secrète. Elles sont inépuisables – et donc, elles se partagent.
Partager ce qui est beau, ce qui est vrai – ce fut l’obsession de notre vie, puisque nous avons eu le bonheur de la vivre à deux.

*En ma 91e année, chez Gérard et Monique Noiret à Villeneuve-sur-Yonne.