CHAMBAZ Bernard

incertain regard – N°15 – Novembre 2017

En route pour Vologda

Le lendemain matin, on arrive sur la place immense gardée par la statue de Lénine et une statue non moins monumentale, mais excentrée, d’un chasseur de rennes. Il paraît que le musée occupe le bâtiment en face qui a tout de l’immeuble d’habitation. Il faut y croire quand on pousse la lourde porte d’entrée. Le musée est vide, à part l’armada des gardiennes et deux électriciens occupés à réparer une panne qui plonge la moitié des salles du premier étage dans la pénombre. On peut passer vite devant quelques icônes et en admirer quelques autres, une Vierge en dormition et un Saint-Nicolas, peint au temps de Nicolas Ruts, illuminé par des textes en apostille tout autour de son corps, le saint dans une barque puis aussitôt dans le cercueil, la barque en préfiguration du cercueil, comme partout, chez les Egyptiens, chez les Indiens. En bas, les toiles contemporaines m’inclinent au pas de course malgré les détails évocateurs. J’attends mon amoureuse devant des brochures qui racontent la vie du pays et devant une vitrine où le conservateur a rangé des personnages en argile assis sur le toit de leur maison, un livre ou un accordéon entre les mains, prêts à s’envoler. Elle se décide à acheter pour trente roubles un petit cheval en terre cuite, un cheval blanc, le dos parcouru d’un fin trait de peinture orange.

A la sortie, sur le socle en marbre du Lénine, on prend le soleil. On chauffe nos os. Le petit voyage a commencé. Ensuite on se dirige vers une cantine qu’on a repérée, un lieu immaculé, une grande assiette de kacha avec un œil d’huile, de quoi tenir pour la nuit dans le train.

Un autobus nous conduit à la gare, livrée à des travaux d’embellissement. Plusieurs trains sont à quai mais pas encore celui de Vologda. Des passagers descendent à contre-voie, des dizaines de passagers, j’aperçois leurs pieds sur le ballast, des bottes en caoutchouc, des grolles, qui se dirigent vers la locomotive, soudain je vois toute une troupe de vieux la contourner, les voilà donc, ils reviennent de leur jardin, de leur datcha peut-être, ils ont les bottes crottées, les bras chargés de paniers emplis de légumes, un bouquet de fleurs à la main, quelques hommes brandissent une canne à pêche précieusement rangée dans sa housse, d’autres portent aussi leur matériel dans une large boîte en bois à la façon d’un colporteur.

A l’heure prévue, notre train s’ébranle. On passe le pont sur la Dvina, on roule plein sud, la taïga ressemble à la taïga, et quand il n’y a plus d’arbres la toundra ressemble à la toundra, mais je suis content de le vérifier. Nos deux compagnons de compartiment grimpent dès le départ sur leur couchette et restent d’une discrétion sans faille, le plus jeune plongé dans un ouvrage d’informatique, le plus âgé dans un récit de science-fiction. Une employée en uniforme vient nous demander nos passeports et contrôle une deuxième fois nos visas et la feuille de route sur laquelle on doit présenter pour chaque nuit un tampon. Elle me les rend sans un mot, d’un geste méprisant. On commence à s’y faire. Je vais au bout du wagon chercher deux chopes de thé. La collègue est postée devant la glace, se recoiffe tranquillement. Elle finit par poser son peigne sur la tablette et sourit quand je lui fais répéter le prix, dix, oui, dix roubles seulement les deux. Sinon le soleil se coule entre les fûts des sapins. Parfois le train s’arrête à une petite gare. Il y a dix maisons, des cheminées qui fument, un chemin de terre qui file vers la forêt et deux trois camions bleu pâle garés n’importe où. La nuit est brève, bercée par le roulement des essieux.

A six heures, les mâchoires des freins font un boucan d’enfer. Le train finit par s’arrêter le long du quai. Le ciel est bâché, gris, sans la moindre fente, un gris plombé par un crachin froid. La gare pourtant assez monumentale fait de la peine à voir. Dehors c’est la même impression lugubre, la chaussée défoncée qui luit sous les phares des Jigouli cabossées, des flaques d’eau, des trous d’eau, une eau grise. Bienvenue à Vologda.

On essaie l’hôtel Vologda, à deux pas de la gare, c’est de bon augure. La réceptionniste lève à peine la tête de son registre. Elle ressemble à une directrice d’école sévère et nous chasse comme des malpropres. Les étrangers ne sont pas les bienvenus. On ressort. La pluie devient plus dense. On se rabat sur l’hôtel suivant, à côté de la statue d’un cosmonaute reconnaissable à son casque pareil à celui de Gagarine. Celui-ci s’appelle Bielaiev et il a forcément volé dans les années soixante. A midi, la pluie continue de tomber. On croise un mariage sur le perron de la maison communale, la mariée en robe blanche, le marié en costume gris, les familles endimanchées, une limousine de location débordant de fleurs blanches. On cherche le musée des objets perdus. L’idée et le nom m’intriguent. A l’adresse indiquée, pas de musée, seulement la pluie et un ouvrier qui fait mine de retaper la chaussée. Il ne connaît pas de musée. On fait le tour du quartier, la pluie trempe les feuilles mortes qui s’entassent déjà sous les arbres. Je m’entête car j’imagine la gamme mirobolante des objets perdus. En fait, le musée est bien là mais aucune indication ne le signale. Et en fait de musée c’est une maison ancienne, cossue, deux étages, des pièces meublées dans le style des années dix ou vingt, un piano, des tasses en porcelaine, des aquarelles sous verre, des tables, des chaises, des lits, rien de fulgurant. Dehors la pluie n’a pas cessé. Avant de rentrer, on cherche encore le hall afghan édifié en mémoire des cercueils de zinc et on finit par renoncer. Décidément ce n’est pas notre jour de chance. On rentre, il ne pleut plus mais on s’éclabousse de boue. Par prudence, je passe réserver nos billets à la gare routière. Le soir, lapluie reprend de plus belle, la boule de mercure ne décolle pas de 13 degrés Réaumur, le vent souffle en rafales, on dîne à cinquante mètres de l’hôtel dans un faux Kentucky Fried Chicken vide, à part nous, le personnel, et les ailes d’un poulet trop cuit.

Le lendemain midi, il ne pleut plus, mais tout reste gris quand on attend l’autocar à la gare, sur des bancs vermoulus, en compagnie de la grande armée des miséreux et des pigeons.