CHAMPOLION Catherine [Rencontre avec Bernard Chambaz]

incertain regard – N°15 – Novembre 2017

Rencontre avec Bernard Chambaz
par Catherine Champolion

Rendez-vous dans un café de la rue Censier : portera-t-il comme en 2008 lors d’une soirée littéraire à la bibliothèque, le maillot rose, souvenir de son Giro en solitaire ?
Le sourire bouleverse le visage.
« C’est curieux que vous posiez cette question, j’accorde importance aux vêtements quand je les choisis. Voyez-vous ce tricot je l’ai acheté en Italie ».
Cela l’emmène immédiatement vers Jack London et le récit romanesque qu’il prépare autour de l’écrivain. Il faudra attendre la parution en septembre 2018 pour en savoir plus sur ces histoires de tissus et de vêtements et bien sûr, son approche de Jack London. Le rose du maillot digresse vers « rose », qui pour nous, Français, évoque inévitablement une couleur, une fleur, des sensations multiples. Le détour ne va pas jusqu’au « rosa rosa rosam » qu’on rencontre dans Italiques deux et d’autres mais nous mène jusqu’aux vers des derniers poèmes de Verlaine…

Il prend soin de me donner une totale liberté pour transcrire ses propos tout en se méfiant de l’exercice ou plutôt de celui qui consiste pour un écrivain à trop parler, à trop rencontrer ses lecteurs. Un écrivain écrit.

Dans une œuvre si dense je lui précise avoir choisi quatre étapes pour l’entretien, quatre lectures, celles d’Italiques deux, Des nuages, Ghetto et 17.

Vous arpentez la terre. Il y a un rapport physique, très concret. On pourrait presque voir l’empreinte de vos pas. Il y a aussi une sensualité omniprésente incarnée le plus souvent par Anne, votre épouse, dédicataire de presque tous vos livres, ainsi dès Italiques deux :

Olympie : la douceur.
La colline est d’une limpidité exemplaire. Le jour s’écoule amoureusement, comme le fleuve Alphée. Le temps semble ici une donnée quasi matérielle (ciel de miel, arbre dorien, corps magnifié). Il est midi. Je vois les limites de l’enclos sacré, Anne, très droite, presque nue dans ce surcroît de lumière, avançant entre les colonnes d’Héra et chassant le soleil d’un simple renversement du cou1.

_ « Oui, les sensations sont un mot clé en littérature. Sensations physiques, visuelles, olfactives. Sensations, sentiments, leurs champs se chevauchent et c’est à cet endroit qu’est l’intérêt littéraire. J’aime aussi cette idée d’empreinte sur le sol qui renvoie au mythe de la fécondité, de la paternité. Courir donc, ébranler la terre comme dans les mythes de fécondité. Arrêter le char et enlever la déesse2(…). Je peux même dire que le paysage est une forme du poème. Mon rapport au paysage et au voyage est très important. Nous avons décidé, jeunes avec ma femme, de construire notre vie autour des voyages, ce qui nous a ouvert les musées, permis de contempler paysages et peintures. J’ai donc une bonne connaissance de la peinture classique à laquelle je me réfère souvent.
Ainsi mon dernier livre Le dernier tableau3 est une commande d’une éditrice du Seuil. L’idée est d’écrire sur le dernier tableau peint par 100 peintres. Donc 100 tableaux, de Simone Martini, nom qui me touche, à Zao Wou-Ki, en passant par Hopper, en neuf chapitres, sans ordre chronologique. Le dernier tableau peint en dit beaucoup sur les circonstances de la mort de l’artiste. C’est aussi un travail d’enquête, de recherche pour savoir lequel a été ce dernier tableau. »

Vos voyages font preuve d’une grande variété, d’un éclectisme, même si on y perçoit les deux anciens « blocs ».

_ « Peut-être, mais je préfère le mot éventail. J’ai plus souvent malgré tout voyagé aux Etats-Unis et sur le continent américain. L’URSS, si par bloc vous entendez cette ancienne partition du monde, j’y suis allé adolescent et puis plus du tout. L’Italie a pris beaucoup de place et de temps. Je ne suis retourné qu’assez récemment à l’est et effectivement c’est l’objet de l’extrait que je vous ai donné4. Je pense publier un récit de voyage russe en Oural en 2020. Et puis le paysage c’est l’expérience du vélo et pas seulement la contemplation, c’est être dedans tout à fait réellement et l’on retrouve la question des sensations. A vélo je fais partie du paysage. J’ai par ailleurs une grande admiration pour les récits de voyage, comme Le Voyage en Egypte de Flaubert et Maxime Du Camp, pour autant je ne suis pas un écrivain voyageur, cette appellation, dénomination ou catégorie ne me convient pas. Il y a d’abord la littérature. On peut voyager sans désir ou talent d’écriture et inversement, bien sûr, ne jamais sortir de sa chambre et faire œuvre d’écriture. »

Dans les paysages, vous placez au premier rang d’entre eux, par ordre d’apparition, les nuages qu’on aperçoit, dites-vous, du landau5.

_ « Oui, les nuages : à la fois une évidence et une belle supposition. J’aurais aimé donner le titre : L’obscurcie, à & le plus grand poème par-dessus bord jeté6, mot qui n’existe pas dans notre langue mais l’ami et éditeur Mathieu Bénezet n’aimait pas ce titre. Je me suis pourtant attardé à ce mot que vous semblez croire, vous aussi, exister mais je vous assure que non. « Eclaircie » existe mais pas le nom « obscurcie ». Alors j’ai poussé la réflexion et me suis dit que ce mot inventé me correspondait. L’éclaircie, c’est une lumière dans un ensemble sombre. L’obscurcie, on pourrait dire que c’est l’inverse : un nuage dans un ciel bleu. Je me reconnais dans cette définition de mon existence, de ma vision poétique : du sombre apparu dans du clair. »

I

Bernard Chambaz est aussi un historien qui aime la géographie telle qu’on l’enseignait jusqu’aux années 70 : cartes, repères, comme les dates en histoire. Son écriture répond à ce double questionnement de la vie et du monde, en restitue l’expérience. A la mythologie, la référence est permanente. Jean-Pierre Vernant, qu’il a aimé comme homme, savant et écrivain mais aussi Jacqueline de Romilly. Et ce sont Hector, Achille et Patrocle, les asphodèles et la prairie d’Enna qui traversent poèmes et récits.
Nous parlons de 177, livre paru en 2017, dix-sept vies brèves qui ont en fait des renommées et des durées inégales. De Pocahontas, Jane Austen à Monk, Suzy Delair, sans oublier la transverbération de Sainte-Thérèse et bien sûr Marcel Schwob avec l’obsession des dates, des chiffres et des décomptes. 17, le nombre d’hectares du parc du château de Villequier. Et par 17 c’est une litanie, une variété du monde qui se déroule, un parti pris. On y entend une froide distance, une neutralité voulue comme dans ses lectures à voix haute. 17 est aussi écrit pour la Révolution russe et ce qu’il en reste aujourd’hui, avec il est vrai, une liberté totale dans le choix des vies.

   Si les poètes sont là – dit-on – pour sauver le temps de la frénésie du présent, même s’ils s’y prennent parfois avec empressement, les historiens n’ont rien à leur envier. Lors de sa leçon inaugurale, prononcée un 17 décembre, Patrick Boucheron s’est placé sous le sceau auroral de cette « douceur inflexible » qui vient étrangement de Victor Cousin. La jeunesse nous oblige, il est vrai, c’est une raison supplémentaire de ne pas décevoir nos souvenirs d’enfance et le moment rêvé de me remémorer les parties de billes où je plumais avec une joie vengeresse un cousin dont on me rebattait les oreilles parce qu’il savait par cœur la table des 17, une inoubliable série pourtant – 17/34/51/68/85/102/119/136/153/170 – où le chiffre 7 était le seul qu’on ne retrouvait pas, une suite qui brillait comme un diamant noir. Qu’il n’y ait pas de fin de l’histoire, et pas davantage de finalité, c’est déjà ce que murmurait Pasternak8.

Dans le dernier volet de la trilogie Mes disparitions, Ghetto9, Bernard Chambaz évoque son père. En ne réglant aucun compte, il écrit sur lui entre gratitude, tendresse, humour, mystère et regrets, offre au député des tailleurs et des doreurs une dernière promenade dans Paris :

   Et nous voici déambulant une fin d’après-midi sur son vieux vélo violet à trois vitesses, moi devant, lui derrière, les jambes repliées pour ne pas toucher le sol, regardant de tous nos yeux, sans un mot car on s’en dispense très bien, empiétant sur la soirée, persévérant quand les lumières de la nuit gagnent la partie, descendant de vélo pour boire un café dans un bistrot et mâcher un chewing-gum sous la grosse boule sombre d’un arbre, repartant presque aussitôt, ne nous arrêtant pas car je sais et il se doute que ce sera notre dernière balade, poussant plus loin vers la place des Fêtes puis jusqu’aux boulevards de ceinture pour un tour entier, d’abord dans le sens des aiguilles d’une montre puis dans le sens inverse car le paysage se présente autrement, observant une pause au palais des Sports de la porte de Versailles, une autre à la Villette, écoutant les notes de musique monter au-dessus des abattoirs10 (…).

A ma question de la présence du père, il répond qu’il a écrit comme un fils, puis comme un père et écrit maintenant comme un grand-père assumant ainsi une filiation, sans s’y attarder. Juste une précision : Michel Deguy, son professeur de philosophie au lycée « l’a retiré de l’attraction de la planète Aragon ».
Il me dit qu’il aurait fait de Desnos, Du Bellay, Verlaine un copain, Williams aussi, Pound lui posant un problème, évidemment. J’y entends presque un langage de lycéen, qui correspond à une jeunesse de l’allure, une vitalité, une façon de lier l’activité physique et cérébrale,

(…) Ecrire, du mieux possible. Rouler, de longues étapes sous une chaleur propédeutique. Nager en contrebas de l’Olympe, comme si c’était Volos ou Kalamata, brasser une eau qui paraît froide (Ménon), puis courir vers la cabane où une rangée de poissons (rougets) achèvent leur destin. Plus tard, je joue au football avec des gars qui se nomment tous, à la brésilienne, Socratès, et pour qui je suis gallos, le coq, fin de l’histoire11.

Son écriture, à mon sens, relève les défis que lancent la vie intime et l’histoire : douceur, douleur, vision du monde, sans l’illusion de résoudre ou de consoler.
Je lui demande inévitablement quel regard il porte sur son œuvre, son classement, casse-tête des éditeurs et des bibliothécaires, son rythme d’édition. Il me dit avoir un projet mais ne pas savoir s’il verra le jour. Regrouper des récits, poèmes, textes épars, même s’il prend soin de préciser qu’il publie rarement en revue, un peu à la manière d’Olivier Rolin dans Circus qui lui plaît beaucoup. L’occasion aussi de reprendre quelques textes (peut-être Quelle histoire ?12, et aussi les chroniques écrites lors de sa résidence au Red Star) ainsi que cet inédit13 qu’il nous confie, réécriture en prose de poèmes du chant VII du recueil Eté II.
Il dit affoler ses éditeurs, travailler beaucoup, énormément. Ecrire, est, pour lui, physique, harassant. Pour autant il voudrait que son écriture apparaisse limpide et obscure.
S’il récuse le terme de technique d’écriture, il admet une technique et une écriture.

Et surtout un projet et une espérance.
Et c’est bien l’herbe qui pousse par le milieu, dans laquelle on se roule et sur laquelle on s’assoit pour déjeuner, l’herbe dont je ne saurais dire si elle est toujours la même, ou non, plus ou moins verte et haute et tendre. Pour autant, je ne peux consentir à cet alexandrin abrupt en diable – il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent –. L’histoire est comme le poème et la vie – ouverte et dense, forcément imprévisible. J’aimerais à mon tour prôner une certaine lenteur, mais qu’elle soit compatible avec la vitesse, donc ralentir mais comme on ralentit son pouls pour aller plus vite, si on le souhaite, ou pour tempérer sa monture, si on préfère14.

1Italiques deux. Seghers, 1992
2Idem

3Le dernier tableau. Seuil, 2017
4En route pour Vologda, inédit, incertain regard n°15, novembre 2017
5Des nuages. Seuil, 2006
6& le plus grand poème par-dessus bord jeté. Seghers, 1983
717. Seuil, 2017

8Idem
9Ghetto. Seuil, 2010
10Idem
11Italiques deux. Seghers, 1992
12Quelle histoire ?. Seuil, 2001
13En route vers Volodga. Inédit, incertain regard n°15, novembre 2017
1417. Seuil, 2017