CHAMPOLION Catherine

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Note de lecture

Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson, Gallimard, 2016

« J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la terre »

Sylvain Tesson est géographe et adepte des marches lointaines. Il lui a fallu tomber d’un toit en plein deuil maternel pour considérer le territoire à proximité et en faire son exercice de réparation. Abîmé au sens littéral du terme, le voici en route sur une diagonale cartographiée de Nice à Cherbourg, de Mercantour en Cotentin.

Que sont ces chemins noirs ?
Assurément les fines lignes qui apparaissent sur les cartes IGN, les feuilles au 25000 dont notre auteur est amateur, mais aussi confusément, le parcours du deuil ou les parcours intimes propres à chacun et que chacun se cache. Les chemins noirs du deuil maternel, du deuil de l’intégrité physique, de la fiable jeunesse du corps, les uns côtoyant les autres, et qui disparaissent dans les broussailles, les annexions sauvages des propriétés, les aménagements. Sylvain Tesson marche comme un loup, s’approche des lumières et panneaux des villes puis repart solitaire dans le noir. Il lui importe de « toucher le goudron le moins souvent possible ».

Il contourne des pancartes et des injonctions :
« La praticabilité de cet itinéraire n’est pas garantie ».
Se résout à sa condition choisie et revendiquée :
« … Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie… »
Braudel, Xénophon, Tolstoï, Vialatte, Vidal de La Blache, Flaubert, Villon et bien d’autres, invoqués par le marcheur nous font soupçonner un sacré lecteur.
Il cite Jean-Henri Fabre qui décrivait les couches fossiles du territoire comme « la pâte des morts ».
C’est dire la matière noire de cet itinéraire.

En même temps un humour corrosif né des outrances langagières de l’administration, des observations et des rencontres les plus improbables. Une tendresse pour son prochain.
Le parcours devenu une croisade contre les mots des « énarques de la gouvernance », telle la « diagonale de l’hyper-ruralité » définie par des experts comme une malédiction, ou comme une grâce par celle-ci croisée au début du livre :
« – Je suis Dédette, j’ai quatre-vingts ans. Je suis née là. J’y suis, j’y reste ! » lui vaut de vives discussions avec quelques amis venus, à tour de rôle, faire un bout du chemin :

« … – on est rural parce qu’on reste fixé dans une unité de lieu d’où l’on accueille le monde. On ne bouge pas de son domaine. Le cadre de sa vie se parcourt à pied, s’embrasse de l’œil. On se nourrit de ce qui pousse dans son rayon d’action. On ne sait rien du cinéma coréen, on se contrefout des primaires américaines mais on comprend pourquoi les champignons poussent au pied de cette souche. D’une connaissance parcellaire on accède à l’universel… »

Au fil des pages, des jours et des kilomètres la douleur est moins fréquente, le souffle moins court et la souplesse revient, la marche s’assimile à une cure de jouvence.
Il passe enfin du calcaire au granit :
« – si vous marchez bien, vous dormirez ce soir sur le granit », lui dit le garçon derrière le zinc.
Lequel du géographe ou de l’écrivain définit une plaine ?
« L’horizon offrit ses promesses, le ciel couvrit toute la terre »
ou un changement de paysage ?
« Le mont Lozère s’effondra »,
le lecteur n’est pas obligé de choisir,
ou ce voyage « né d’une chute » ?
« On repart dans les champs, on voit apparaître le visage de sa mère, inexplicablement, à la bifurcation d’une piste de forêt. On rejoint une jachère, on regagne les bois, on aperçoit de beaux chevets de pierre, on longe les rivières puis les côtes, on marche sur le sable, on entend le ressac et l’on parvient au bord du pays. »