DAGAND Marie

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018

En gare

J’aurais aimé poursuivre l’article mais la revue gratuite, papier luxe en quadrichromie proposée par la SNCF, abandonnée sur le siège, était déchirée. La lecture s’interrompait, suspendue. Elle a réussi toutefois à me plonger dans une nostalgie chemindeferesque, contemplative et voyageuse.
Contre toute attente le passé est revenu en bloc en gare de Saint-Brieuc ou plutôt a surgi le sentiment que la vie avait passé. Sous la verrière immense du dôme des années trente.
J’ignore depuis combien de temps je n’étais pas revenu dans cette gare. Durant les douze minutes d’attente de la correspondance, j’ai marché sur le quai, dans le hall des voyageurs, sur le parvis de la gare.
Les portes ont changé : elles s’ouvrent spontanément dès qu’on se présente. Elles ne sont plus en bois peint et repeint, battantes, légèrement disjointes, sans clenche, vitrées jusqu’à un mètre cinquante du sol.
Un vaste projet Passerelle, pôle d’échange multimodal, intermodal est en chantier, mais ne menace aucunement les proportions idéales de la voûte, du dôme, et des verrières.
La clarté de ce 1er juin irradie les lieux, leur donne comme un air de photographie solarisée, vieillie, et en même temps neuve par cet éclat.
Dans la salle des pas-perdus, cinq ou six jeunes filles improbables s’éparpillent : tresse châtain jusqu’au bas du dos, vêtements désaccordés, jupes sans forme, chaussures usées, paletots tricotés (mais où et comment trouver encore de telles frusques ?), lunettes et teint clair. Et une parmi elles à laquelle cela réussit merveilleusement, les frusques déformées, la natte sans âge, les godillots disgracieux et qui de ce fait attire tous les regards à commencer par celui du chef de gare qu’on n’attend plus heureusement pour siffler le départ du train ou pour une quelconque aide, les smartphones et leurs applis sont là.
Elles viennent de quitter, ces filles jeunes, une maison évidemment de famille, sont cousines à un degré infini. La maison est un peu oubliée, à peine entretenue, les meubles cirés si on a le temps, la naphtaline et l’humidité présentes dès la porte, les chaises paillées, les lits au matelas à ressorts, la gazinière à la flamme bleue sous une casserole de chicorée dans la cuisine au carrelage maniéré. Les rosiers, les hortensias, le banc inconfortable au jardin, la bergère déglinguée, une carte marine fanée, un cosy au dessus-de-lit gansé d’un rouge éteint. Des carafes ternies.
Ces cinq ou six filles improbables donc, m’ont conforté dans l’idée que j’avais fait un saut dans le temps. Que mon parrain m’attendait à cette gare pour aller passer de longues vacances. Mais qu’il attendrait longtemps puisqu’en même temps je serais capable et obligé de reprendre le TGV vers Paris où T. m’attend. Mais il faut revenir à cette verrière immense enchâssée dans une voûte arquée, jours de béton, vertige de granit, gloire au progrès, à la proximité décidée de la Capitale, à la rapidité du chemin de fer.
Il faut revenir à la plaque commémorative, lire consciencieusement, comme sur chaque monument aux morts de chaque village. A la différence qu’ici les noms des cheminots sont suivis du métier du gars : mécanicien, ouvrier, élève, manœuvre, aiguilleur, chef de train… 14-18 et 39-45 avec les sinistres palmes de métal pour décoration.
Et cette verrière immense aux vitres translucides, les gens assis, silencieux sous l’ampleur de la voûte, ramenés à leur humilité de voyageur et la lumière éclatante et homogène, impérieuse, infinie clarté qui les domine et les nimbe et oui, les envoûte.