DAGAND Marie

incertain regard – N°18 – Eté 2019

En écrivant avec Baptiste-Marrey

J’ai bien réfléchi, tu sais. Cela fait même deux nuits que je ne dors pas : je ne crois pas que je puisse chanter Elvira. J’aurais réalisé pourtant, grâce à toi, un de mes rêves les plus chers. Tu ne peux savoir l’importance qu’a eue pour moi – qu’a toujours pour moi – ce personnage.
Mais j’ai d’autres mots en tête qui résonnent et m’envahissent. Je dois, je dois les écrire. M’éloigner de cet opéra. Trouver mon autre voix. Ma propre voix.
J’ai rencontré l’autre jour un type qui, comme moi, prenait l’air.
Nous en arrivâmes bientôt à parler du territoire sur lequel nous marchions. On aurait pu parler du temps qu’il fait, mais vois-tu, nous avons parlé de ce que nous avions sous les pieds et de ce que nous avions devant les yeux. Je pense que nous ne nous connaissions pas assez pour parler de ce que nous sentions, on aurait pu.
A la fin de la conversation l’autre me dit :
« – vous écrivez ?
– non
– il y a urgence, rendez compte de ce que vous vivez, sentez, voyez. Le territoire a l’air d’être votre grande affaire ».
Il continua :
« j’ai moi-même noirci quelques cahiers… : Limites géographiques limites géologiques.
Longer la côte, longer la terre. Latitude et longitude comme repères.
Ou encore
Ces gares construites pour la plupart à la fin du XIXème peuvent reprendre le registre local ou au contraire et le plus souvent sont l’expression du pouvoir central, identiques ou du moins semblables, donc reconnaissables, servant de repère au touriste qui s’égare dans la ville…

… et pour être honnête je n’ai pas l’intention de continuer ou plutôt si, noircir du papier, mais en dessinant et puis je manque de voix, vous aurez plus de souffle, je vous donne mes carnets. Prenez mes notes. Disposez-en, mes préoccupations sont ailleurs. Je suis allé parfois dans des impasses, des ornières de notre cher territoire. C’est un hasard heureux notre rencontre.
Comme si mes textes avaient besoin d’une autre voie.
Vous m’entendez ?
Je ne sais pas si vous avez une « pratique artistique » comme on dit maintenant, mais laissez tomber. Ecrivez. »

Je suis un garçon plutôt charmant, tu me connais, mais j’ai horreur qu’on m’emmerde. De quoi se mêlait-il ? Il m’exaspérait. Le contraire de toi. Je n’avais aucune envie de l’avoir comme ami, de le fréquenter. Mais il m’intriguait. Je sentais qu’il me fallait l’écouter, qu’il pouvait m’emmener vers ailleurs. Vers un ailleurs vers lequel je n’avais pas le cran d’aller seul. Vers lequel aucun d’entre vous qui me connaissez si bien, et toi le premier, ne peut m’emmener, n’a su m’emmener. Ne m’en veux pas.

L’autre était décidé à ne pas s’arrêter, il continuait à pérorer sur sa lancée. Et je l’écoutais.
« … à condition que vous écriviez sur le territoire. Mais voyez-vous, pas le territoire tel qu’on l’entend le plus souvent maintenant.
A ce propos avez-vous remarqué comme à la radio ce mot, devenu un label, apparaît dans les phrases, les interviews, les émissions ?
Je crois, sans trop prendre de risque, pouvoir parier que l’émission Carnets de campagne, sur France Inter entre 12h31 et 12h42, l’emploie une bonne dizaine de fois chaque jour, décliné entre lesacteursduterritoire, lesclésduterritoire, lecontratsocialdeterritoire qui valent bien le plus ancien aménagementduterritoire.  Alors le territoire, en campagne, sur la scène d’un théâtre, dans un formulaire administratif, sur nos écrans domestiques ou nos ondes familières ?
Bien sûr ce n’est pas ce terme qui vous préoccupe, pas le langage administropolitico- mediatico-communiquant qui l’a absorbé.
Non c’est le territoire.
Celui de la géographie, qui dessine la terre, qui lève les souvenirs de lumières, de reliefs, d’oiseaux qui le survolent, de gens qui le traversent, qui y vivent et y restent, un train qui file. Le territoire qu’on découvre ou celui que l’on connaît. Celui dont on rêve et qu’on attend. Vous savez, les choses vues.
A mon avis, vous savez déjà qu’il peut occuper le reste de votre vie, de vos pensées, de vos heures. C’est de cela que vous dépendez. C’est lui qu’il vous faut imaginer. Il est le cadastre de ce qui vous obsède et qu’il vous reste à écrire. »

Retrouvons-nous ici chaque jeudi.