DAGAND Marie

incertain regard – N°13 – Novembre 2016

Rome pour toi

Le Panthéon à l’aube, le jour, la nuit. Surtout le matin. De manière compulsive, abusive, mécanique. De face, de profil. Regarde les colombes voler dans l’oculus et lis l’épitaphe sur la tombe de Raphaël au fond à gauche. Regarde bien les dalles et les colonnes du péristyle qui viennent de… Tu mesureras combien les hommes qui s’y engouffrent sont minuscules.
Quand on le regarde, prendre sur la gauche et au bout de la rue qui le longe on découvre en tournant toujours à gauche une petite place. De la Minerve ? Je ne sais plus, mais l’éléphant, lui, est de Gian Lorenzo Bernini.
La piazza Navona, le matin de bonne heure, ou au milieu de la nuit, sans personne. Imagine l’ancien stade de Domitien, elle en a gardé la forme, les chars qui tournent, peut-être. Les fontaines sont aussi du Bernin.
À propos de ce dernier, il faut aller voir dans l’église Sainte-Marie-des-Victoires, je crois, dans le quartier de la gare Termini, l’extase de Sainte Thérèse. Nous avions trouvé porte close, tous les deux, mon fils. Mais il vaut mieux que tu contemples cette extase bien peu catholique sans moi.
La colonnade de la place Saint-Pierre, toujours de Gian Lorenzo B.. Se mettre au centre de la place, au pied de l’obélisque. C’est là je crois qu’a été tué Pierre. Et regarde tourner cette double colonnade. On n’est pas loin de la perfection. Avance vers la basilique et repère entre les deux portiques le cercle de porphyre où s’est agenouillé Charlemagne. C’était la nuit de l’an 800 et c’était l’ancienne basilique.
Et puis entre et regarde la Pietà de Michel Ange. Il avait 25 ans quand il l’a sculptée.
Monte place des Chevaliers de Malte, sur l’Esquilin ou l’Aventin peut-être, la colline au-dessus du Circo Massimo. Sur cette place donne un monastère ou un couvent, regarde par le trou de la serrure de la grille du parc et le dôme de Saint-Pierre tient dans le trou.
Le Forum, le Foro romano, un parmi d’autres. De l’arc de Titus jusqu’à celui de Septime Sévère, le plus tard possible pour moins de chaleur et plus de lumière dorée. Les fleurs fraîches posées à même le sol, là où César tombe sous le poignard. Il faut descendre vers les fondations du Capitole et du Tabularium et sentir la puissance de Rome. Jusqu’au XIXème siècle, le forum était le Campo vaccino, le champ aux vaches qui y paissaient tranquillement. Le temple des Vestales et les palais des empereurs qui soutiennent le Palatin avec dessus les jardins Farnèse. Les dessins des jardins reprennent les plans des palais enfouis.
Va sur le Palatin, côté Colisée, et imagine la Domus aurea de Néron et ses jardins : un lac artificiel qui s’étend à tes pieds. Cela a été découvert depuis notre dernière visite.
Sur le Palatin, toujours, mais de l’autre côté, vois les fresques de la demeure d’Auguste et de Livie, havre de bonheur conjugal.
Sur les rives du Tibre, admire dans sa boîte de verre l’Ara Pacis, blanc de marbre : l’autel de la paix, voulu par Auguste qui avait réussi pendant quelques temps à instaurer la Pax Romana.
Le Capitole, gravir l’escalier entouré par les Dioscures et parvenir sur cette place dessinée par Michel Ange: faire tenir l’histoire du monde dans un espace aussi petit. La Louve est dans le musée de droite, les portraits des empereurs, autres hommes et femmes célèbres dans celui de gauche. On va de l’un à l’autre par les sous-sols et on plonge sur le Forum par les fenêtres du Tabularium.
Tu passeras alors du côté des fondations du temple de Jupiter capitolin. Admire le « vrai » Marc Aurèle, ses sandales. Ce type était un type bien, un penseur en plus d’un empereur. La statue sur la place est une copie.
Tu iras, j’en suis certaine, à Tivoli et tu marcheras dans les jardins de la Villa d’Este. Y arriver, de bonne heure ou le plus tard possible, t’y perdre. Un jour de grande chaleur. Jouir de l’excès baroque et profiter des jets d’eau, des jeux d’eau, qui sortent des seins, des becs et des bouches de pierre. Respire les buis. Vraiment, perds-toi dans ces jardins, laisse passer les gens.
Assieds-toi et attends.
Au pied de Tivoli, promène-toi à la Villa Hadriana ou Adriana, c’est immense. Le théâtre maritime, les bibliothèques, la latine et la grecque, le canope, la salle des philosophes. C’est le monde en soi. Un monde idéal.
La perspective Boromini dans le palais du même nom, pas loin du palais Farnèse. Entre dans la cour, le gardien tourne la tête.
Ose.
Perds-toi dans les rues du Trastevere, le quartier « de l’autre côté du Tibre ». Essaie d’entrer dans la villa Doria Pamphili.
Va voir le Colisée. Il me fait peur. Les chats sont des tigres.
Reprends les rues simples, où pousse l’herbe folle entre les pavés et le macadam défoncé, celle des Quattro Coronati et son couvent oublié en hospice.
La villa Medicis, pour ses jardins, pour les Niobides pétrifiés, mangés par le lierre et la fontaine-barque du Bernin aux marches des escaliers de la Trinité, place d’Espagne.
Je ne t’ai rien dit du Moïse de Michel Ange dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens, de la Boca de la Verita à Sainte-Marie in Cosmedin, de la Pauline de Canova et rien de San Clemente. Écoute les noms, ils t’enchanteront et te porteront.
Te souviens-tu de cette course vers la Sixtine à travers les salles du Vatican ? Je t’avais demandé de regarder uniquement devant toi, et ta vive adolescence criait au scandale de tant de chefs d’œuvres ignorés. Tu t’attardais devant les cartes de la Galerie de Géographie. Je voulais que tu arrives « l’œil neuf » sous le plafond de la chapelle et devant le Jugement dernier. Et regarde bien Giordano Bruno sinistre encapuchonné sur le Campo de’ Fiori, privé de son univers infini. Mais n’oublie pas, ce ne sont pas des ordres, juste l’envie de te dire le temps qui passe, la beauté du monde et sa complication, puisque nos âges ne nous permettent plus de nous tenir la main et pas encore de m’appuyer à ton bras.
Alors, va.
Regarde le soleil décliner depuis le Pincio, le parc qui commence après la villa Medicis.
Prends conscience que tous ces monuments n’étaient pas présents en même temps à Rome. Sauf aujourd’hui.
Rome est donc très contemporaine.
Comprends que Rome est une vision d’empilement des siècles. Tout s’y transforme, tout y est récupéré, réutilisé. Les portes de la basilique Saint-Pierre viennent de celle de Maxence et Constantin qui se situe à droite au début du forum. Enfin la moitié qui reste. Les obélisques des fontaines et places baroques du Bernin : Saint-Pierre, Navona, de la Minerve et autres viennent d’Égypte.
Les thermes de Caracalla. Flânes-y et sache qu’ils ont servi de modèle pour la Pennsylvania station de New York, ils ont les mêmes proportions que… je ne sais plus, mais toujours à New York.
Rome est la ville éternelle, régénérée sans cesse. Imitée sans fin.
Il faut penser la ville antique républicaine et impériale, la ville pontificale et la ville baroque. Et notre regard qui superpose et mélange tout cela, après les Envois des beaux-arts, les textes et peintures des romantiques.
Regarde et écoute les artisans, doreurs, encadreurs et autres qui travaillent dans leurs ateliers de fond de cour. Si c’est possible au mois d’août.
Une ville, c’est une lumière, des odeurs et des bruits. Évite le slalom des scooters. Savoure les klaxons et les « noms d’oiseaux » qui volent. Regarde les beaux Romains et les belles Romaines. Ils ressemblent incroyablement à leurs ancêtres exposés au musée du Capitole.
Marche vite dans les rues, sans plan, rafraîchis tes pieds, tes bras, ton visage aux fontaines, mange toutes sortes de pâtes, poissons, fruits de mer, antipasti et risottos. Et les fraises, fragole, s’il en reste.
Les gelati, c’est tout le temps.