DREYFUS Ariane

incertain regard – N° 14 – Mai 2017

L’amour I

A J.I. et E.M.F. (1920)

               L’amour entre dans le corps et y brise son âme. Ils brillent les yeux. Les yeux n’ont pas de sexe, ils le sont. On sait que le visage est une fleur, on la sent en ouvrant les yeux. Il est amoureux de lui. Donc les étoiles veulent toutes monter, elles sont nombreuses quand on ne peut plus les cacher toutes. Il veut le serrer dans ses bras et monte sur les toits. Si jamais fait qu’embrasser c’est aimer, vraiment. Un homme peut vouloir respirer une fleur doucement cueillie, qui brille encore entre ses doigts, caresse des cheveux courts. La peur aussi brûler une main, jusqu’à ce que la chemise enfin s’ouvre. L’étoile est sous la vraie bouche. Il redescend très vite, définitivement ébloui. Par la fenêtre ouverte.

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              L’amour éclate dans la jeunesse qui n’a qu’un ciel, dans tout son ciel. Les yeux se posent souvent. La chance sur mille c’est lui serré dans les bras. Ou seulement de face. Y lancer tout comme dans un feu profond même si légère l’odeur ensoleillée. A son tour il sourit, il lui lance la flèche parfumée, enfoncée. Puis d’un regard brillant le cueille à la racine. L’herbe bouge encore. Les yeux qui étaient bleus sont soudain bleus. Une porte claque, les bras retombent. Les yeux sont à nouveau des oiseaux dont on a brûlé tous les arbres.

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                  L’amour bouge d’un mot : « Viens ! ». Alors le ciel se retourne dans son bleu sur tous les paysages. Sur tous les corps du monde, seul l’aimé est comme l’aimant qui ne tire qu’en ses rayons, de loin épingles de près étoile, car la main rentre dans la mémoire. N’importe où qui soit lui, à l’endroit à l’envers. Tout le jour on voit les vagues ne pas se lasser de la plage, et la nuit on l’entend. Même la bonne vieille lutte quand le baiser est au centre.

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L’amour pousse le visage dans sa fleur. Puisqu’on n’a jamais vu de fleurs là où il n’y a pas de terre. Alors il embrasse ce garçon sur la bouche. Ils s’embrassent. Comme à midi le soleil au milieu.
En public, se taper sur l’épaule, se serrer la main. Un feu sans fumée et des regards sans fatigue. Savoir enfin où est son cœur. Les autres miroirs tombent d’eux-mêmes. Couvrir ce cœur de baisers, soleil les lèvres trouvant. Parler jusqu’à dire, embrasser jusqu’à continuer.

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                Un jour c’est douloureusement peur. « Je veux épouser une jeune fille, me montrer. » La main repousse la main et la couverture qui les cachait. La voiture sert seulement à partir. Même si on court d’ailleurs on ne court pas. Les portes servent à pleurer derrière et à se parler à travers. J’aimerais sortir de ma mort. Aller dans la mort d’un autre. Embrasser son cadavre. Je désire un fantôme qui existe. J’ai embrassé une bouche non. Suis-je dehors ou suis-je pur ? Suis-je vrai ?

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               Les nuages se déplacent dans le ciel vivant. Le vent ne nous oublie pas, une volonté extérieure parfois réveille nos rêves. Un peu debout on appelle. Je n’ai pas dit crier, mais appeler. Puis tourner la tête pour se cogner vers deux yeux sombres il surgit, la voix déchirée qui attendait. Les torses sont dégainés, le sang recule et bondit, épaules terrassées à deux mains. Le compagnon déferle et bouge sous le vent des mains tremblantes. Mille fois béni celui qui s’allonge de tout son poids sur le passé. Et parle si proche du souffle.

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               L’amour ouvre et ferme les portes autant qu’ils serrent et resserrent leurs bras. Nus comme des hommes. Inlassablement les mains ont vidé la honte, barque écopée pour s’étendre et aller. Le lit sans le sol, ses draps soulevés, ses voiles éclairées, il part dans la chaleur, sous la gouverne des bras nus et des sexes déterrés. Et des bouches mouillées. A coups de baisers ils s’en vont car l’amour qui est dit est rapide. Les yeux ouverts ou fermés, c’est pareil aussi.

 

(avec l’aimable autorisation de Ludovic Degroote)
paru en 1993 aux éditions éd.De