FOURETS Patrick

incertain regard – N° 16 – Eté 2018

Note de lecture

Le livre des nuits, de Sylvie Germain, éditions Gallimard, 1985

Victor-Flandrin Péniel, dit Nuit-d’Or-Gueule-de-loup, homme fantastique – tache d’or irise son œil gauche, transmise à toute sa descendance – traverse trois guerres entre 1870 et 1945, épouse quatre femmes, reçoit nombre d’enfants marqués par la gémellité et des destins incroyables.
L’auteure nous fait suivre sa marche de vie dictée par sa grand-mère – depuis les gens de l’eau vers les gens de la terre : « La terre est vaste, et quelque part certainement existe un coin où tu pourras bâtir ta vie et ton bonheur. C’est [un] endroit […] perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli, – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre […] ».
En relisant ce roman, j’ai redécouvert la force des mots et des images présentes à chaque page du livre. La sixième nuit – l’épilogue – s’apparente à un poème en prose.
La construction de ce conte fantastique est rythmée par cinq « Nuits » : Nuit de l’eau – Nuit de la terre – Nuit des roses – Nuit du sang – Nuit des cendres – d’égale intensité dramatique, terrible, mais d’une richesse rare – ode à la vie renaissant sans cesse au malheur qu’elle procure. « La terre lentement sortait de l’épuisement et des blessures que lui avaient procuré l’occupant, les troupeaux se reformaient, les moissons recommençaient […] ».
L’auteure exprime sa foi chrétienne sans dogmatisme, mais au niveau de l’humain ordinaire. Son roman est hors normes, allégorique autour de la famille Péniel, confrontée :
A l’eau des canaux « à l’horizontale d’un monde arasé par la griseur du ciel, – et recrue de silence. »
A la terre demeurant – « corps infiniment millénaire doué d’une force fantastique, prêt à poursuivre sans faillir ses cycles éternels. »
A la guerre, « qui ne cessait de faire retour, comme les moissons, les équinoxes ou les menstrues des femmes ». « Et pour l’honorer […] on étendait des drapeaux aux fenêtres. […] comme des beaux mouchoirs de fête. Mais ces grands mouchoirs à rayures devraient bientôt s’avouer insuffisants pour essuyer toutes les larmes et le sang versé. »
L’écriture est très construite avec des accents baroques. L’imagination de l’auteure foisonnante nous met en situation de nous interroger sur :
Les drames de notre Histoire nationale : « Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur […] Si c’est tuer ou mourir. […] Là-bas, il y aura de vrais hommes devant nous […] Que devient-on quand on a tué des hommes ? ».
Les réactions humaines aux événements par exemple en rassemblant deux jumeaux – le mort et le survivant – en une seule personne désormais « Deux-frères ».
Sur le sens de la vie ressuscitant en permanence de sa fange pour offrir du bonheur simple.
« Pour ces deux-là, devenus cendres, il devait retrouver Ruth, afin qu’en plus de leur propre amour ils vivent désormais l’amour que leurs enfants n’avaient pas eu le temps de vivre. »
Hymne à la vie dans son théâtre de terre et d’eau, où l’humain passe puis transmet.
« Mais le livre ne se refermait pas pour s’achever et se taire […]
Nuit-d’Ambre, était à son tour voué à lutter dans la nuit. Au mi-nuit de la Nuit. »

Ce premier roman est aussi et surtout un hymne à la littérature.
Son deuxième roman, Nuit-d’Ambre (Gallimard, 1987) vient prolonger Le Livre des Nuits. Son troisième roman, Jours de colère (Gallimard, 1989), a obtenu le prix Femina.
Ces trois ouvrages forment la pierre angulaire de la richesse littéraire de Sylvie Germain.