FOURETS Patrick

incertain regard – N° 16 – Eté 2018

Note de lecture

Alma, de Jean-Marie Gustave Le Clézio, éditions Gallimard, 2017

« Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie […]. Avant même d’y avoir songé, j’avais déjà commencé le voyage. »

Alma est la quête personnelle de Jean-Marie Gustave Le Clézio dont la famille bretonne a émigré à l’île Maurice au XVIIIème siècle. C’est un récit à deux voix. Celle de Jérémie Felsen décidant d’aller à la rencontre de son passé, au prétexte de s’intéresser au destin du Dodo – l’étrange oiseau qui peuplait l’île à l’arrivée des premiers colons au XVIIème siècle. Celle de Fe’sen Coup de ros, l’admirable hobo, Mauricien handicapé par la maladie qui le ronge.

Le double récit met en situation les deux îles Maurice antagonistes. Dans l’une – le paradis du commerce touristique – vit (ou survit ?) Kristal, une mineure prostituée. L’autre s’identifie à Aditi, fille de la forêt, ce qu’il en reste. Sa beauté sauvage originelle ayant été saccagée par les planteurs de cannes à sucre – esclavagistes sans scrupule – venus faire fortune sur l’île. Leur premier crime sera l’extermination du Dodo.

Jérémie Felsen « veu[t] voir toutes les traces, remonter à la source de toutes les histoires. Ce n’est pas facile […] l’oubli a recouvert cette île, l’a enveloppée d’une membrane souple et laiteuse d’illusion. »

La construction en fragments du roman donne à l’auteur toute la souplesse nécessaire pour nous faire parcourir l’île dans les pas de Jérémie ou du Dodo. Elle nous permet de changer de siècle, de continent. Elle éclaire sur la ruine ou la prospérité des colons, le sort des esclaves arrachés au continent africain, le cyclone d’argent et de pouvoir qui a dévasté les traditions locales.

Le langage créole, utilisé par séquences par J.M.G Le Clézio restitue toute la couleur de naïveté, de misère morale et physique du Dodo jusqu’à l’empathie pour sa vision de la vie.

La force du roman tient dans les mots choisis pour expliquer le destin de chaque personnage, dans la vérité de sa propre histoire. Chaque chapitre est une scène de théâtre où le lecteur est invité à s’interroger sans être influencé par le narrateur.

La richesse didactique se suffit à elle-même. L’île Maurice devient symbolique, d’une époque révolue ou du temps actuel. Chaque personne venant à la rencontre du lecteur expose sa destinée – fatalisme ou dynamisme ? La question se retourne sur lui et le renvoie à sa propre histoire. Ce n’est pas la moindre qualité de ce roman remarquable !

« Je suis venu à Maurice pour une autre quête que celle de l’oiseau disparu. Pour tenter d’assembler les morceaux, non pas pour comprendre, mais parce que sans cela il n’y a pas de paix ni de clarté, ça doit être une question d’équilibre. »