FOURETS Patrick

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018

Note de lecture

A la table des hommes, de Sylvie Germain, Albin Michel, 2015

« La paille fraîchement répandue dans l’enclos forme un îlot doré qui luit au soleil du matin, elle exhale une odeur douceâtre, celle du corps étendu sur ce pan de jaune d’or est plus lourde, pénétrante. Corps de la mère, tout de roseur soyeuse et d’une splendide énormité, voluptueux de tiédeur. »

C’est la première phrase du livre. Quelques lignes encore et les mots de destruction totale, ceux de la guerre emportent le lecteur dans un conte fantastique. Sylvie Germain nous offre un texte d’audace imaginative, fluide, tenu par des images poétiques qui sont sa signature littéraire. Le récit pourrait être noir de deuils successifs, il rebondit sans cesse en clartés de vie comme des évidences.

« Elle est unique, Babel la reconnaît d’emblée, il est tellement surpris qu’il reste un instant figé sur place, sans voix. Doudi [la corneille, ndlr] aussi le reconnaît, mais elle ne manifeste aucune émotion particulière, elle lance juste quelques cris rugueux en arpège ascendant, puis vient se poser sur son épaule comme si de rien n’était, qu’ils s’étaient séparés la veille. »

L’auteure nous amène à l’empathie de cette amitié particulière. Expliquer cette relation, c’est raconter ce livre magnifique d’inventivités, jamais gratuites. Il faut accepter de se laisser surprendre, sans poser les questions quels lieux, quelle guerre. Une règle pour qui aime la littérature de Sylvie Germain qui a conservé son souffle originel des premiers romans. Il faut comprendre et interpréter la volontaire invraisemblance, tôt dans le récit, pour vivre le parcours initiatique d’Abel devenant Babel, ses rencontres avec des personnages hors du commun dégageant une philosophie de vie originale et décalée. Sylvie Germain jalonne son univers romanesque – au sens romantique – pour amener le lecteur à une réflexion personnelle jusqu’à la remise en cause du réalisme contemporain accepté par habitude. C’est mon sentiment, magnifié dans la dernière phrase du livre.

« Il a reçu sa part de fraternité, des destructeurs la lui ont arrachée, mais sous la douleur de ce rapt, il conserve la joie d’avoir un jour reçu cette part d’amour et d’amitié, et cette joie, personne ne pourra la lui retirer. »