FOURETS Patrick

incertain regard – N°18 – Eté 2019

En écrivant avec Baptiste-Marrey

Sur le quai de la gare souterraine (…) Chacun avec sa démarche. Un spectacle qui me réjouit toujours.

Je dis à Marie, 23 ans, élève de mon épouse au conservatoire de musique, combien la gare Montparnasse, ce théâtre avec ses personnages aux mimiques de marionnettes, ressemble à celui jadis de la gare d’Austerlitz. Une micheline crème et rouge m’emmenait à la maison familiale. Elle avait à l’heure d’ouverture des paniers repas, l’odeur mélangée de terrine aux herbes, de fromage au lait cru, de pain frais.
Marie, écouteurs en collier autour du cou, a saisi le livre posé devant moi sur la tablette – Le montreur de marionnettes de Baptiste-Marrey. Elle lit à voix haute : Je suis parvenu à l’âge où l’on se souvient. Les choses que j’ai apprises, tous ceux, toutes celles que j’ai aimés, que j’ai haïs, qui m’ont blessé, qui m’ont élevé, qui d’un mot, d’un signe m’ont ouvert ce qui jusque-là m’était fermé, se trouvent dans ma mémoire, éclairés ou dans l’ombre, comme mis de côté dans un lieu obscur où ce ne sont plus leurs images que je vois, mais ce qu’ils sont dans leur vérité.
Je suis dans l’âge des possibles réflexions sur mon parcours de vie, mes rêves non assouvis, les noirs en mon cœur, mes rencontres opportunes, Marie – plus de 40 ans d’écart – hasard, élixir contre le vieillissement.
Moment de vertige, le TGV plonge depuis le haut du coteau pour traverser le Loir. Le temps de quelques secondes, j’aperçois le hameau de Varennes et mes souvenirs défilent à la vitesse de la rame : Bakou le singe, mon ours roux aveugle de ses yeux en verre disparus, mes Dinky Toys et mon garage en bois. Plus tard, mes acrobaties dans le noisetier, j’y suis resté suspendu par ma culotte de peau, les baignades au bord du Loir et les approches amoureuses dans le pré de Marguerite la fermière. Elle était habile à dépecer le lapin, après l’avoir assommé et vidé de son sang.
Je dis à Marie combien ma mémoire fait revivre, le temps des rires et de l’insouciance. Elle tend à le perpétuer, m’encourageant à la folie d’une vie, pierre sur l’eau en ricochet, ce voyage au bout duquel un piano attend que ses doigts caressent le rêve d’amour de Franz Liszt. Partager des émotions intemporelles, et le temps de jeunesse en jeunesse comme passent les saisons. Le mal dans la nostalgie, c’est l’inertie traduite par cette formule lapidaire : « c’était mieux avant ».
Non Marie, non. Pourtant j’ai en moi, la saveur irremplaçable du Pithiviers de Maman. Mais nous nous chauffions au charbon, et le téléphone en bakélite noire d’antan était bien moins pratique que le portable. Alors !
Parfois, l’envie me vient de tirer le signal d’alarme. Le TGV stoppera sa course. Le contrôleur abasourdi m’autorisera à descendre du train. Je marcherai jusqu’à l’épicerie d’Elisabeth. J’actionnerai la poignée de la porte à double battant. La cloche tintera. Une voix fluette venant du jardin me répondra : « je viens de suite ». J’aurai posé sur le comptoir deux malabar, quelques roudoudou et un bâton de réglisse. Jamais rien n’a été volé dans sa boutique dont l’étal est une aubaine pour les chapardeurs. Avec Marie-Blanche nous partagerons les friandises parcourant la campagne, échangeant quelques baisers, grimpant dans une charrette de passage pour rejoindre le hameau. L’été, aura toujours pour moi l’odeur du foin coupé.

(…) ce qu’il y a de plus beau dans la vie est gratuit. (…) Plus vous irez, plus vous aurez envie de découvrir.

Marie, fouille parmi les pages, comme on ouvre les malles d’un grenier. Je comprends qu’elle a lu ce livre. Elle sait mon amour pour Anne :

Mais la femme noble qui est là (…) est ma femme. Nous avons traversé la vie ensemble. Une longue et belle aventure comme il n’en arrive que rarement, le bonheur d’un grand voyage fait l’un avec l’autre. Sa présence, son corps (…) ont fait que notre cellule n’est pas devenue une prison (…)

Elle a branché l’un de ses écouteurs à mon oreille, l’autre à la sienne. Elle m’invite à quelque musique de son choix. Il nous faut une respiration dans notre conversation.