FOURETS Patrick

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Note de lecture

Au pays, de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2009

La lecture de ce roman m’a permis de découvrir l’auteur : écrivain, poète et peintre recevant le prix Goncourt pour son roman La nuit sacrée en 1987.
Au pays est paru en 2009.
Mohamed a quitté le bled pour venir travailler en France comme ouvrier. Une vie simple en accord avec son amour de l’islam profond, rejetant les dérives fanatiques. Bien réglée aussi par son travail qu’il doit quitter pour une retraite obligatoire non désirée. Il vit dans la stricte tradition musulmane. Sa tolérance pour ses enfants intégrés est teintée de regrets et d’incompréhension. La force de ce roman est liée à l’empathie éprouvée pour Mohamed, offrant une compréhension de sa perception quasi philosophique de la vie face à l’envie de vivre autrement de ses enfants. S’ajoute le thème de la retraite, la vie sans travail :

« “lentraite” : Ce n’était pas la mort, c’était quelque chose qui s’en rapprochait (…), la voix lui signifiait quelque chose de précis, de définitif, d’irréversible. Arrêter de travailler, rompre un rythme acquis depuis une quarantaine d’années, changer ses habitudes, ne plus se lever à 5 heures du matin, ne plus passer sa blouse grise (…). C’était l’ennemi invisible, l’ennemi ambigu, car si pour les uns, elle était synonyme de liberté, pour lui, elle était synonyme de fin de vie. »

Mohamed, va rentrer au pays au bled et le roman devient bouleversant avec des notes allégoriques et de questionnement :
« C’est simple, je vends aux touristes le temps qui est trop abondant chez nous ; je les connais bien, je les ai fréquentés en Europe, je leur dirai : venez chez nous, vous aurez beaucoup de temps devant vous, il n’y a rien à faire, vous vous reposerez, vous ne regarderez plus la montre et, à la fin de la journée, vous vous demanderez où est passé le temps. »

Mohamed est un personnage de roman, pourtant, il me semble qu’il existe dans mon quotidien. J’en ressens une émotion particulière. Car il se soumet à deux appartenances : d’abord la société française – son pays d’accueil – et sur un plan égal à sa culture musulmane d’immigré. L’auteur nous laisse libre choix de compréhension sur les valeurs portées par Mohamed, incitation à une réflexion personnelle orientée vers la sagesse et le respect d’autrui dans notre temps de dérives caricaturales.
De la littérature dans toute sa noblesse.