FOURETS Patrick (2)

incertain regard – N°12 – mai 2016

Note de lecture

Le ramadan de la parole, Jeanne Benameur. Editions Actes sud junior, 2007

Je croyais que c’était beau d’être une femme
J’y avais cru dans les yeux de ma mère.
J’ai découvert que ça pouvait être une maladie. Honteuse.
Qu’il faut se faire oublier pour pouvoir vivre tranquille.
Je ne dis même pas « respectée ». Je dis « tranquille »

Le ramadan de la parole paraît au mois de mai 2014. Ce printemps-là, le texte de Jeanne Benameur fait souffler un vent de liberté comparable à celui du printemps de mai 1968. Au cours d’un entretien, cet hiver, j’ai eu l’occasion de la questionner à ce sujet. Elle m’a confirmé son sentiment : « on piétine dans l’histoire des femmes. » L’actualité lui donne raison. Elle rend indispensable la lecture de cet ouvrage, ô combien dans le présent. Le ramadan de la parole pourrait être un pamphlet, un tract féministe, un texte engagé… Il est une œuvre littéraire qui sonne juste ; composée de 3 monologues que Jeanne Benameur met en scène.

Même les Chinoises n’ont plus les pieds bandés
Premier texte du triptyque. J’ai eu l’impression de lire la scène 1 de l’acte I d’une pièce de théâtre inachevée. La force de ce texte, réside dans son rythme (phrases courtes), sa forme choisie (le monologue), des mots simples, un jeu de questions.
« Moi, mon temps, ma mère, j’ai envie de le passer à lire, à m’instruire. Ça vous dérange ? Une bonne épouse ne doit pas en savoir plus que son époux, c’est ça ? Donc une bonne épouse doit être comme le bon cheval du laitier, dotée de belles œillères ! Mais le monde ma mère, le monde est vaste ! Je veux apprendre ! Je veux voyager ! »
Jeanne Benameur situe précisément « Même les Chinoises n’ont plus les pieds bandés» en 1920. L’histoire d’une jeune femme qui refuse les carcans traditionnels de la classe bourgeoise et son éducation de jeune fille de bonne famille.
« Une jeune fille de bonne famille fait de la broderie, apprend à surveiller la cuisinière et la femme de chambre, tapote sur un piano, sans faire l’artiste pour autant, et rêve du mariage. »
Elle jette à la tête de sa mère, ses envies de vivre autrement, dans une colère maitrisée non dénuée d’affection, mais déterminée.
« Je sais. Je dis trop de choses. Je veux trop de choses. Et je ne suis pas un garçon ! La belle affaire ! Comme s’il fallait être un garçon pour souhaiter vivre libre ! Est-ce qu’être une femme est une malé- diction ? »
La finesse du propos est qu’il n’est pas manichéen. Le personnage fait un choix personnel de la libre lecture. Ses livres, objets de son opposition avec sa mère marquent la rupture entre les deux femmes. C’est un thème fort dans la pensée de Jeanne Benameur. « Ce soir, je lui donnerai tous mes livres, tous, pour qu’ils continuent à vivre, à respirer de sa lecture à elle. Je sais qu’ainsi rien ne sera perdu. » La transmission par le savoir, le combat contre l’ignorance, le droit de décider par soi-même, voilà ce qui nous est proposé dans cette lecture. Vent de liberté, à mon sens, propre à redonner de l’élan à la marche féminine. En 1968, nous avons proclamé : Il est interdit d’interdire. Aujourd’hui, Jeanne Benameur clame pour les femmes :
« Même les Chinoises n’ont plus les pieds bandés, ma mère. Vous ne me ferez pas marcher à petits pas. Je veux parcourir les rues et le monde à grandes enjambées. Je veux courir, sauter, danser. Je veux connaître ! »
Peut-être un jour, une scène 2… un acte 2. Ce texte est un appel. Il se lit sans s’interrompre. A la première ligne, vous êtes en haut du toboggan. Vous vous laisserez glisser jusqu’à la dernière page par ce monologue en empathie avec cette jeune femme. Au bas de la dernière, vous reprendrez votre souffle, bouleversé peut-être comme je l’ai été.

Le ramadan de la parole
Le deuxième volet du triptyque met en scène une jeune fille qui au moment des faits a entre 12 et 13 ans. Face à elle, un jeune homme qu’elle trouve beau. Il lui profère, ainsi qu’à ses deux amies, des paroles grossières. (« Des mots de boue »). Pour se défendre, elle lui répond : « On ne parle pas comme ça à des jeunes filles ». Explication : « Ces mots c’étaient comme un bouclier avec ma vie qui scintillait dedans et le regard de ma mère pour arrêter la boue. ». Le garçon n’admet pas la remarque, les copains le rejoignent pour se moquer plus encore. Pire : « Alice et Zora sont restées à rire avec les garçons qui nous insultaient. »
Drame des cours de récréation, des cités de banlieue, de la solitude de celle qui résiste, et pire encore, pire : « Zora est arrivée avec un voile sur la tête. Pour avoir la paix. Voilà ce qu’elle a dit. » L’héroïne prend une décision : «…, je commence mon ramadan à moi. Et aucun dieu ne l’a prescrit. C’est moi qui décide. Je fais le ramadan de la parole. »
Jeanne Benameur nous met spectateur de cette jeune résistante « aux lois des garçons », comme nous le sommes, si nous prenons le temps d’observer les adolescents au quotidien dans notre proximité. Point de morale dans le propos, pas de théorie philosophique. Des faits, rien que des faits. L’histoire se suffit à elle-même, fruit d’un travail de réflexion de Jeanne Benameur. Elle n’impose rien. Elle dit. Des mots qui portent la pensée de la jeune fille. Pour l’avoir rencontrée, je souscris à sa remarque qui dit en substance : le langage se suffit à lui-même. Pas la peine d’en rajouter. Son texte est court, mais l’essentiel y est qui nous interpelle.
La jeune fille n’est pas misanthrope. Elle a envie d’être aimée : « C’est mal d’avoir envie qu’un garçon vous regarde ? C’est mal d’avoir envie qu’il approche sa main de votre main ? Qu’il touche votre peau ? » être libre d’aimer, sans subir le jugement, en recherche d’harmonie, voilà l’ambition de la jeune fille, son parcours qui nous est conté :

«Qu’il vienne, celui pour qui je me délierai du ramadan de la parole.
Celui pour qui ma parole sera.
Entière. Je suis une vraie femme.
Fière et libre.»

A l’affiche
Troisième et dernier volet de cette suite de trajectoires. Nous retrouvons une jeune femme qui peut avoir 18 à 20 ans. L’auteur comme à son habitude nous laisse deviner. Elle est belle. Elle fixe un garçon dans le métro. Pourquoi ? Faut-il l’écrire ? Jeanne Benameur ne se teste pas dans le genre policier. Elle est bien dans sa manière : texte qui touche à la poésie, images nettes, portées par le mot juste fruit de son travail d’écriture. Le métro est arrêté à une station. Plan cinématographique qui donne envie de rentrer dans le texte. Le métro repart. Nous sommes assis à côté de la jeune fille, face au jeune homme, témoin. Elle nous raconte. Sa mère demi nue est exposée, pose suggestive en affiche 3 par 4, ventant une marque de parfum. Drame de la pudeur, de l’argent facile. La jeune femme questionne sa mère :
« Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ? Oh, je sais bien. Tu as dit en riant : l’argent n’a pas d’odeur. Et tu as même ajouté : Et si en plus c’est pour du parfum, alors ! Oui, je sais pourquoi tu as fait ça. Tu as gagné beaucoup d’argent. Beaucoup. Et ce n’est qu’un début. »
Jeanne Benameur a l’art de poser les questions. Elle n’apporte pas de réponses. Celles-ci appartiennent au lecteur. Mais son questionnement n’est pas superficiel. Il est profond. Fruit de sa réflexion, de ses propres interrogations. C’est mon ressenti.

Ici encore, l’empathie est forte. Elle est tenue par l’amour de la fille pour la mère malgré son jugement porté et son point de vue :

« Je devrais être imposée sur la fortune,
Maman, car je suis fortunée, oui,
Des mots qui m’ouvrent le monde
Qui me disent des pays
Et des êtres que je ne rencontrerai jamais
Aucune banque ne peut comptabiliser mes richesses
Et aucune feuille d’impôt n’en fait état
Ma richesse est secrète
Immense, immense
Et toujours plus vaste
Tu en es la part la plus précieuse.
Je voudrais couvrir chaque affiche où tu es nue
Du manteau de princesse
Que tu m’avais cousu pour un Noël. »