FOURETS Patrick (3)

incertain regard – N°12 – mai 2016

Pays de Haute-Loire

Aurai-je un jour, assez d’habileté pour venir vous délivrer de cette ville, aux tours couleur d’ombre ? Durant mes marches parmi les épicéas, je vous rêve. Parfois, la burle, un vent de langue d’oc, capable d’envoûtement, m’accompagne. Le craignez-vous tant ce vent qu’il vous faille attendre la clémence d’une journée de belle saison pour vous risquer jusque sur le plateau du Velay ? Je vous y ai surprise, apparition, il y a quelques temps déjà. La burle reposait sa force légendaire, tapie quelque part, veillant sur les eaux basculant tantôt vers la Méditerranée, tantôt vers l’océan Atlantique. Vos sens endormis par la vie citadine, s’étaient réveillés. Votre silhouette, s’élevait, depuis la forêt du Meygal vers le sommet du Testavoyre. J’ai suivi votre pas, osant vous prêter ma paire de jumelles au moment où passait le busard en quête d’une proie. Ma main a effleuré la vôtre. Un regard de découverte, un éclat de lumière dans le sourire, déjà vous rebroussiez chemin, vers votre automobile qui a décidé de notre séparation. Saura-t-elle retrouver le chemin de notre rencontre avec son intelligence artificielle à la mémoire infaillible. Il vous suffirait de programmer « destination récente » pour venir me rejoindre. Le voulez-vous ? Est-ce utopique de songer à vous revoir ? Je vous rêve. N’ayez crainte, je saurai vous acclimater à ce paysage de sauvagerie rocheuse, à pierres de lauze, aux couleurs changeantes obéissant à la volonté de la burle. Je vous rêve à la source du Lignon, au pied de la croix de Peccata. Je vous rêve au ruisseau des merles, pour un bain, nus, dans un trou d’eau caché parmi les hautes herbes. Je vous rêve, nous deux allongés sur un tapis de mousse, intimité partagée avec sauterelles et papillons. Je vous rêve à faire chanter la phonolite en dévalant la coulée de lave. Le soir venu, je vous rêve au spectacle, du théâtre à ciel ouvert, son décor de sucs jusqu’à l’horizon. A cette heure, un spot rouge du couchant, vient illuminer chacun d’eux tour à tour.

Un fauteuil dans mon buron, je vous songe. Votre appartement, au dernier étage d’une résidence de béton gris – je ne peux pas vous envisager au rez-de-chaussée d’un immeuble – vous entrevoyez les cheminées des hauts fourneaux de votre cité ouvrière ; derrière eux ma montagne.

Accoudée à la rambarde de votre balcon, regardez-vous dans ma direction ?
Je bous d’impatience. Je vous cherche, ici et là parmi les randonneurs. Pourtant, la burle, en complice, par cette saison d’été, devenue zéphyr, cherche à vous attendrir. Effort vain, j’enrage de ne pouvoir vous guider sur des sentes familières. Demain, je grimperai jusqu’au sommet du Lizieux : on aperçoit votre ville, depuis la table d’orientation…

Trois lettres d’un abécédaire

D dés
Dé-ceptions et aussi
Dé-sespérance. La belle usine a perdu sa vie. Les
dés sont jetés : Liquidation ; les
dés étaient pipés : licenciement.
Dé-localisation : logique du profit rationnel
Dé-cideurs sans scrupules
Dé-dommagement : à minima
Dé-couvert à la banque : bientôt, peut-être
Dés-illusions ? Oui
Des années durant, mon père a joué aux dés, au café avec
Des ouvriers, pour passer le temps de la pause. Les
dés pouvaient se jouer de lui ; il lui en coûtait la tournée
des copains. C’était le temps du « plein-emploi » appelé « trente glorieuses » par
des économistes. Mais aujourd’hui…
Dé-tresse ! Pour celui qui m’a appris que l’emploi est la première
des protections sociales. Une source de vie et l’Usine : une chance.
Dé-finitif le chômage à son âge ?
Dé-fi
Dés…

M Mort J’ai eu raison de quitter la planète terre pour la vie éternelle. J’ai pris de l’avance sur l’homme des siècles à venir ! Quel spectacle ce voyage intersidéral, au-delà du temps. Les Dieux, où sont-ils dans ce vaste espace à partager ? M’ignorent-ils ? Nous n’avions pas d’affinité dans ma vie terrestre. Je n’ai pas le goût de les rencontrer, où qu’ils soient dans l’univers. J’ai une promesse à tenir. Je dois rejoindre l’étoile habitée par un petit garçon, son mouton muni d’une muselière, et sa rose avec ses griffes. Je dois lui remettre un message du renard qu’il a apprivoisé autrefois.

K Kilomètre
Sans croyance chrétienne
Vers Saint-Jacques de Compostelle
En quête d’absolu