FOURETS Patrick (4)

incertain regard – N°13 – Novembre 2016

Note de lecture

Vie et oeuvre de Constantin Eröd, de Julien Donadille, éditions Grasset, 2016

Sur une table de salon, un livre attrape-lecteur. Une main pour le saisir. Lecture
d’une page au hasard : « J’ai appris assez vite en arrivant dans mon immeuble de
Prati que l’appartement du dernier étage était occupé par le prince héritier d’une
quelconque couronne d’Europe orientale – j’ignorais alors qu’il y eût une Slovanie. »
Premier roman : une fiction s’appuyant sur une illusion de vérité historique
et littéraire. La lecture les rend vraisemblables. Un roman en trompe-l’œil.
Son cadre, Rome ; sa ligne directrice, la rencontre entre un attaché culturel
trentenaire : Yves Kerigny, et un héritier de Slovanie, exilé : Constantin Eröd à
la personnalité fascinante : « Pouvait-on rêver existence plus belle que celle de
ce flâneur de Rome, perpétuellement oisif, qui n’occupait ses journées que de la
beauté de cette ville et du murmure de l’histoire ? La figure-même du bonhomme
divagant me semblait celle-même du bonheur. Constantin marchait, droit devant lui.
De temps à autre, il tournait la tête vers les côtés du chemin. Ça n’était jamais un
mouvement brusque ou irréfléchi, mais plutôt le balancier d’un navire pris dans la
houle et soucieux de garder son cap. »
Ce cap est l’objet de l’intrigue politique distillée par petites touches, entre
visites de monuments, conversations dans le bar d’Angélina, réflexions sur un
prix Nobel imaginaire, soirées parmi des diplomates, rencontres romanesques.
L’allure du récit : celle du pas nonchalant, d’Yves K. le conteur, aimanté par
l’énigmatique Constantin Eröd.
La narration aurait dû être orientée du point vue de Constantin Eröd : « Quand
deux peuples qui sont censés vivre ensemble, n’en peuvent plus l’un de l’autre, et
bien il ne reste plus que la saignée ! Et c’est le plus fort qui reste à la fin…» dit le
dictateur en devenir d’un pays qu’il est censé aider à retrouver paix et liberté.
L’auteur a choisi celui d’Yves K. Originalité. Par lui le lecteur découvre le rôle des
personnes qu’il côtoie : « J’ai omis de dire que Pierre s’occupait à la chancellerie
de l’ambassade, des questions de politique internationale ». A propos de lui : « Le
lecteur voudrait peut-être, au demeurant bénéficier du récit que je fis à Pierre. »
Le lecteur devient un témoin curieux. Il réfléchit à une analyse politique ; réagit
à la moralité de l’une ou l’autre des personnes côtoyées ; profite de flâner dans
Rome, loin des sites « carte postale touristique » ; vit l’ambiance romanesque
qui affleure autour de Tiziana la maîtresse d’Yves K. ou de ses séduisantes
collaboratrices Valentine et Alexandra ; porte un jugement sur Constantin
Eröd…
En filigrane, le drame des guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 90 : le
jeu diplomatique, les petits arrangements, les peuples en colère mis sous la
protection de dirigeants exilés devenant des dictateurs…
Roman d’espionnage, dans les méandres d’un aparté littéraire, d’une visite de
monument, d’une analyse politique sur un pays imaginaire.
Ce roman d’ambiance offre à réfléchir sur la nature humaine, son apparence, sa
réalité. C’est aussi l’occasion de visiter Rome : « L’été approchait, cette explosion
sensuelle de l’été romain qui fait douter – je l’ai dit – qu’on puisse vivre ailleurs qu’ici :
existe-t-il même ailleurs, hors ces bouquets énormes de bougainvilliers dégoulinant
sur des cascades de murs de brique, cette chaleur humide venue de la mer qui
ferait presque condenser le sel sur les lèvres, ces parcs et ces ruines posés çà et là
comme un décor de théâtre pour abriter les amours des hommes ? ».