FOURETS Patrick

incertain regard – N°13 – Novembre 2016

La Faux

Un pas, droite gauche, un geste de balancier, la lame de la faux va, parallèle au sol.
Un pas, la faux, droite gauche, guidée par mes bras, coupe franche.
Un pas, la faux, droite gauche, l’herbe fauchée glisse à gauche de la coulée.
Un pas, la faux, droite gauche, le mouvement d’épaules accompagne ma pensée.
Un pas, la faux, droite gauche, pause.
Mon regard au-delà du clocher de Saint Voy fixe le cimetière vers la tombe des grands oncles. Fierté !
Le geste reproduit leur était familier. Ils allaient sur les terrains pentus emportant pour la journée, or la musette pour le repas, l’enclumette pour battre la lame et aussi le coffin avec sa pierre à aiguiser.
Je tourne la tête. Au bout du pré, sourit une silhouette, une petite fille, en robe d’été.
Un pas, la faux, droite gauche. Le soleil est chaud aux épaules.
Un pas, la faux, droite gauche, bien reproduire le geste transmis, ancestral d’avant les engins mécaniques. Celui des nobles travailleurs de la terre.
Un pas, la faux, droite gauche. Utiliser toute l’amplitude, un demi-cercle d’un seul coup de lame, respect de l’art paysan.
Un pas, la faux, droite gauche, ma chemise est humide de transpiration, l’air chaud me serre la gorge.
Un pas, la faux, droite gauche, geste de coupe : plaisir-souvenir
Un pas, la faux, droite gauche, odeur des foins, passés, présents
Un pas, la faux, droite gauche, j’avance dans le pré familial.
Un pas, la faux, droite gauche, le geste à répéter jusqu’au bout du rang.
Ma fille, ses mains d’enfant serrant le manche d’un râteau faneur, plus grand qu’elle, me questionne du regard : « C’est quoi faner » ?
Madame de Sévigné lui aurait répondu :
« Savez-vous ce que c’est que faner ? Il faut que je vous l’explique : faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu’on en sait tant, on sait faner. »
Femme de mots, hommes de gestes ! Cultures !