FOURETS Patrick

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Note de lecture

Evviva l’Italia : balade de Bernard Chambaz, éditions du Panama, 2007

« En contre-don, tu t’octroies le plaisir de prendre mon vélo en main, tu le soulèves, tu contemples les roues le dérailleur le pédalier, tu caresses le cadre, tu te retournes vers moi avec un regard dont personne, pas même un saint, ne saurait dire la part émerveillée et la part désespérée, et soudain tu te penches vers la selle et tu l’embrasses comme on embrasse une image pieuse ou un objet de culte. Je me tais. Si je crois au hasard, tu crois plutôt au destin et que Dieu nous a mis en présence ce matin. Je resterai là tout le temps nécessaire et alors sans un mot tu me signifies mon congé, tu m’enjoins de reprendre la route qui est notre pain commun, tu me tends la main en me tapotant le bras, et moi sans réfléchir je t’embrasse et toi tu me serres contre ton cœur et quand on se sépare tu as les yeux embués et je ne dois pas valoir beaucoup mieux. »
Ce livre est destiné aux randonneurs, marcheurs ou cyclistes, qu’importe.  A ceux qui ont la force mentale de partir seuls à la découverte de belles rencontres bien plus que de paysages. Ils se retrouveront dans cette aventure personnelle – mélange de pensées intimes, de réflexions historiques, d’anecdotes – si éloignée des voyages organisés où l’essentiel n’est pas montré. Le prétexte du récit, la concordance entre le jour de la naissance de l’auteur et le départ du Giro 1949, avec deux légendes italiennes du cyclisme Fausto Coppi et Gino Bartali.
L’auteur, par gageure, entreprend de refaire l’intégralité du périple dans les mêmes conditions que ces deux champions, 57 ans plus tard. L’occasion de visiter l’Italie, la vraie, celle des petites gens dans leur quotidien. La lecture se fait au rythme du coup de pédale de jambes moulinant sans fatigue apparente. L’exploit sportif n’est pas son sujet. Ce qui l’intéresse c’est la quiétude apportée par la chaleur de juillet dans des paysages simples, intemporels. L’auteur nous explique, sans chercher à en faire la démonstration, l’art de voyager. Philosophie de vie aussi et ce récit en devient littérature avec des formules en italien incrustées dans le texte, bijou sobre d’observation et d’annotations curieuses. Voilà bien de quoi se réjouir de le suivre au long des pages qui racontent au présent et au passé des histoires locales et l’Histoire italienne qui nous amène à s’interroger sur la nôtre.
« La passion du vélo, la passion de l’histoire et de la poésie, même un peu affadies, fondent l’italianità. Ici les questions fusent sur ce qui n’a pas changé (Appena ieri, les années soixante-dix) ou sur le pays qui n’est plus mais qui a encore tant à dire (les années d’avant-guerre). Moi qui n’ai rien d’un apôtre de la nostalgie, au contraire, je pense qu’on salivera toujours en août à l’odeur des tomates mises à sécher sur des longues planches en bois et qu’on disputera encore longtemps, tard le soir, de la beauté des femmes et de la liberté. »