FOURETS Patrick

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Du noir et blanc, aux couleurs

Une salle de bistrot, bière fraîche, soda light, quiétude : un Dandy, en séduction d’une femme à chemise bouton d’or, argumente, sourire publicitaire – un impatient, l’œil sur son téléphone portable, l’autre vers la porte d’entrée, guette son rendez-vous – des habitués – joyeuse chamaillerie – « tapent le carton ». La file s’allonge devant le guichet des tickets grattables – attente de hasard heureux – derrière le comptoir, la serveuse essuie un verre, regard périphérique, professionnelle – debout appuyé au zinc étincelant, le sourcil froncé, un homme interroge le journal mis à disposition des consommateurs.
Réflexion : Je viens de remarquer qu’il n’y a personne assis à la terrasse ensoleillée du café. Mon petit noir, dans sa tasse blanche posée sur une soucoupe, a pourtant le goût du quotidien paisible – théâtre d’illusions – faux-semblant, et cette photo – que fais-tu là accrochée au mur avec tes éclairs verticaux blancs et tes flous gris ? Ton paysage s’est effacé derrière cette incandescence – feu éblouissant interrogeant les dieux. Ton histoire est étouffée, hors d’un cadre où tu pourrais te raconter parmi d’autres dans une galerie appropriée. Car tu n’es pas unique. Tu dois appartenir à une famille de clichés, éparpillée. Fixée au mur et ignorée par la plupart des consommateurs, tu tentes d’exister à l’ombre du percolateur aux parfums d’ailleurs, étrangère.
As-tu remarqué cette télévision qui bourdonne des informations inaudibles – les images de longues colonnes humaines, ombres grises. Elles fuient des pays sans couleurs – ruban de marcheurs obstinés en quête d’une mer-espoir, vert printemps, azur, bouton d’or, fuchsia… Cette mer ils en ignorent le nom – quelle importance – Ils savent son humeur changeante, ses colères aussi quand le vent la dérange. Ils murmurent des prières de clémence. Ils songent au récit – biblique et coranique – la mer va s’ouvrir à leur passage. Rêve fou, ils vont devoir s’entasser sur des embarcations, beaucoup – sans bouées de sauvetage – pour traverser et rejoindre le bon côté de la mer. Pour venir s’asseoir à l’une des tables du café où tu sembles les attendre.
Quelqu’un a-t-il mis une pièce dans le jukebox. J’entends la voix de John Lennon : « Imagine, all the people ».
Songe. Ta fulgurance de blanc a trouvé son prisme. Tu irradies des couleurs de saison nouvelle : vert printemps, azur, bouton d’or, fuchsia… invitation à déguster sur la terrasse ensoleillée, un petit noir, dans sa tasse blanche posée sur une soucoupe.