FOURETS Patrick [Rencontre avec Bernard Chambaz]

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017

Rencontre avec Bernard Chambaz
par Patrick Fourets

« Est-ce que le mot voyage
Va
Pour dire le chemin
Vers là-haut la vallée les cheminées de fée »
(…)1

Commencer ma conversation avec Bernard Chambaz par le mot voyage est pour moi une évidence. Le voyage c’est une bibliothèque d’images – des paysages conservés en mémoire – propre à nourrir la réflexion et l’imaginaire. Il est source même de transcription poétique et justifie la citation de Jean Tortel : « L’homme habite la terre en poète ».

Le voyage est important dans la vie de Bernard Chambaz, être de mouvements, de défis surtout à bicyclette. Il nous en rapporte des récits nombreux. J’ai eu le plaisir d’en lire un certain nombre, choisis parmi les ouvrages de sa riche bibliographie. Il n’est pas friand du mot œuvre.

Je me suis intéressé à sa poésie car elle affleure ou impose sa présence dans l’ensemble de son œuvre : essais, romans, récits à thèmes (voyages, sport, autres).

Je l’interroge à partir de mes lectures : Entre-temps, Echoir, Eté, Etc., tout en me rappelant l’obscurcie – clé de compréhension de son travail.

Il me dit avoir fini par abandonner l’écriture du mot « poëme » dans sa variante d’avant 1835. Mais il a pour constante de ne pas mettre de ponctuation. Il utilise l’esperluette régulièrement. Je la perçois comme une enluminure, une richesse visuelle immédiate. Sans aller jusqu’au calligramme, il utilise d’autres mises en forme, participant au plaisir visuel du lecteur. J’y adhère. Elles sont une respiration du poème et parfois un clin d’œil humoristique.

Ainsi les blocs de mots
// « Le poème est aussi dessin
                                                                   bloc de lignes
                                                                   bloc de mots
                                                                   bloc pas forcé
                                                                   ment carré
                                                                                       mais bloc, géométrie improvisée et » //…2

Et les suites de mots attachés :
// « Petitpoèmeamoureux
Pourvoircequeçadonne
Sansdétacherleslettres
Tesyeuxvertbrooklyn » //3

Un écho entre forme et texte :
« il n’y a pas de consolation à attendre
nous sommes inconsolables.
point
à la
ligne
(.) »4

Des vers non achevés :
« Oui, nous cinq devant les mélèzes tout simplement – C’est5 »

Un temps court avant d’aborder Eté et Eté II. Nécessaire pour comprendre l’immense travail des 1001 fragments rassemblés dans ses deux imposants volumes de forme carré à couverture jaune. Bernard Chambaz les a imaginés dans l’esprit de Shéhérazade et dans la forme de Sei Shonagôn – Un besoin ressenti au profond de lui-même dont il a donné explication dans son précédent recueil de poésie : Echoir.

L’écriture s’est étalée sur une période de cinq années, me dit-il, avec une succession de temps de travail et de respiration.

A-t-il eu la tentation de profiter de cette plage d’attente pour enrichir son contenu ? Au contraire, son idée a été d’élaguer le texte.

Les deux volumes paraîtront en 2005 et 2010. Quelle richesse dans ces séquences qui s’articulent autour d’anecdotes, d’ambiances de voyages, de réflexions sur le quotidien et bien sûr de ses proches :
Son épouse :
« Monamourauxyeuxverts »
Et ses enfants :
« (…) pour AnTOIne et CléMeNT
Un poème
Dans le doux style nouveau
Qui déborde mais aujourd’hui
De vi-
Talité
(…) »6

« king-fisher = martin-pêcheur
l’équation donne : roi = martin »7

Rejaillissent aussi ses lectures des poètes américains Cummings pour la typographie, Williams, Bukowski pour l’obsession mathématique, Eliot. Je ressens l’influence rythmique à sonorité jazz : « la respiration du saxo maintient longtemps le rythme / soudain précipité »8, agréable comme l’utilisation impromptue d’expressions bilingues : « Pour remercier Dieu et nous dire : lucky you are lucky »9.

Il avoue aimer lire la poésie dans la langue anglaise. C’est vrai aussi pour le russe et l’italien.
Pourtant, c’est la poésie française au fil des siècles qu’il met en valeur dans Etc.10. Comment le croire quand il me dit : « Je ne suis pas un grand lecteur ».
Je lui réponds que ce livre, je le perçois comme un ouvrage initiatique. Il participe à la désacralisation de la poésie – celle du cursus scolaire – Une manière de faire connaître par des séquences de vie, Verlaine, Du Bellay, Desnos grands poètes et hommes peu ordinaires. Etc. donne l’envie de lire ces auteurs.
Les vers en prose sont d’un accès facile au profane curieux de poésie. Ils permettent des sonorités fluides auxquelles l’oreille s’habitue et s’entendent comme on perçoit le roulement des vagues en bordure de mer.

(…) « Voir alors le monde
Sous un autre angle
Et redescendre
Ainsi pahchouc pahchouc –
Balancé – doucement
Pareil aux derniers vers d’un poème quand
Les pommiers étaient en fleur »11

Les pommiers, le colibri, d’autres mots, d’usage courant, mis en décalage apportent une vibration. Ils sont partie intégrante de l’émotion poétique de Bernard Chambaz.

Il ne commente pas mes remarques. Il écoute. Il a fait son travail d’écriture. Il laisse la libre interprétation au lecteur. J’y vais de mon enthousiasme pour les voyages offerts par la lecture de ses textes avec précisions de lieu : « On remonte vers Ujuni »12, ou l’utilisation de noms propres : « Comme la pompe à essence de Hopper »13.

« 4 juin. Ai-je vieilli ?
Il me faudrait un désert pour le nier
L’insouciance et l’ardeur des enfants
Déjà grands
Fixer le mât d’une tente à l’aplomb de l’étoile du berger
Une étendue d’alfa
Un erg un reg il suffit de retourner aux écritures
Oui, un désert un monde
Etincelant comme la mer que nous traversons pour la trentième
fois cette nuit, voyez, si je veux je sais compter
Il est minuit cinq
Et j’aimerais, j’aimerai tant t’embrasser »14

Je lui fais remarquer son goût pour la précision (date, heure, lieu). Il me rappelle son métier : professeur d’histoire, n’insistant pas sur agrégé.
Est-ce à ce titre qu’il invite dans ses textes : Nerval, Valéry, Mallarmé, Léon-Paul Fargue, Malherbe, qu’il fait référence aux poèmes en prose de Baudelaire, est ébloui par Les mémoires d’un veuf de Verlaine lu grâce à l’ami Bénézet ?
Sa réponse est un sourire. Je l’accepte comme une invitation à voyager dans l’histoire de la poésie mais aussi à voyager sur les routes des Dernières nouvelles du martin-pêcheur ou celles d’Evviva l’Italia, ou d’autres celles de Marathon(s) ou d’A tombeau ouvert.

« Une tête bien faite dans un corps sain » selon Montaigne.
Plus de 50 ans à jouer au football, une prolongation avec l’équipe des écrivains en 2016 Bernard Chambaz a toujours enrichi la littérature du lien entre l’activité physique et cérébrale. De ses périples à bicyclette, il en ressort le remarquable Evviva l’Italia15 et Dernières nouvelles du martin-pêcheur16. Deux lectures que j’ai appréciées. Un voyage en Italie sur le tracé du Giro de son année de naissance, une traversée est-ouest des Etats-Unis, le même parcours effectué précédemment avec sa femme et ses trois enfants.
Notre conversation se recentre sur Marathon(s)17 et sur A tombeau ouvert18. Deux livres particuliers dans sa bibliographie.
A tombeau ouvert est une expérience d’écriture portée par l’accident d’Ayrton Senna, faisant resurgir celui de son fils. Ayrton Senna devient personnage de mythologie, ses exploits rapportés à ceux d’Achille : gloire et mort d’un héros. Un travail de narrateur et d’historien relatant le week-end meurtrier d’Imola le 1er mai 1994.

De Marathon(s) : Il dit avec une certaine fierté avoir imposé à son éditeur son projet : un livre illustré par une centaine d’images – le rappel historique et mythique de l’origine grecque du marathon – l’aventure à parcourir les 42,195 km à travers des portraits et des anecdotes – la présentation des marathons les plus réputés sur la planète.
Un très bel ouvrage didactique valorisant l’effort du coureur, incitant le lecteur à tenter l’aventure à New York, Londres, Berlin ou Paris.
Nous sommes réellement deux marathoniens « finishers », inscription sur le T-shirt offert à tout coureur ayant franchi la ligne d’arrivée. Raison supplémentaire du plaisir de notre conversation. Bernard Chambaz m’a offert à sa manière, un petit voyage dans un « bistrot » de Paris.

« Toi qui lis et ne lis pas et entends tout de même
Et n’entends pas
Vraiment
Alors qu’importe, coquelicots et collines et arrondies
Le son à l’intérieur d’abord »19

1Entre-temps. Flammarion, 1997
2Été. Séquence 127. Flammarion, 2005
3Été. Séquence 222. Flammarion, 2005
4Été II. Séquence 807. Flammarion, 2010
5Entre-temps. Flammarion, 1997
6Été. Séquence 62. Flammarion, 2005
7Été. Séquence 237. Flammarion, 2005
8Été. Séquence 373. Flammarion, 2005
9Entre-temps. Flammarion, 1997
10Voir note de lecture dans incertain regard n°14, mai 2017
11Etc. Flammarion, 2016
12Été. Séquence 443. Flammarion, 2005
13Idem
14Entre-temps. Flammarion, 1997
15Evviva l’Italia. Éditions du Panama, 2007
16Dernières nouvelles du martin-pêcheur. Flammarion, 2014
17Marathon(s). Seuil, 2011
18A tombeau ouvert. Stock, 2016
19Echoir. Flammarion, 1999