FOURETS Patrick

incertain regard – N° 11 – novembre 2015

L’oiseau à tête orangée, gorge mauve et plumage jaune
(extrait)

Patrick Fourets

« La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle. » Simone de Beauvoir

Pierre se doit d’apprivoiser l’oiseau à tête orangée, gorge mauve et plumage jaune.

Séjour en Normandie – chaumière d’héritage familial – Pierre, photographe en son musée. Carole s’y promène dans une élégante robe au décolleté plongeant, coupe ajustée à son corps. Elle oscille parmi le bric-à-brac de meubles et d’objets déposés ici et là. Assise, dos à la bibliothèque, elle salue les caricatures peintes de moines joufflus, assiettes accrochées au mur. Pierre saisit l’esquisse de son sourire. Discrètement, elle déboutonne sa robe, pour laisser apparaître l’oiseau à tête orangée, gorge mauve et plumage jaune. Puis debout, elle montre la fresque toute entière, l’exposant aux lumières printanières provenant de la fenêtre ouverte. Ils s’amusent. Le soleil prend part au jeu. Il les appelle sous la véranda. Carole s’offre avec l’apparente arrogance des femmes sûres de leur séduction. A-t-elle oublié l’ablation de sa poitrine ? Pierre la photographie : plaisir simple. La robe virevolte, jeu de hanches. Jeu de mots : « Madame, vous avez su conserver avec le temps, les mêmes rondeurs harmonieuses au bas des reins, félicitations ». Carole, visage rayonnant de malice. « Tu roucoules, à la bonne heure. Vous allez pouvoir satisfaire votre curiosité, Monsieur. J’ai décidé d’obliger mon photographe à réaliser des photos en nu intégral ! » « Vous êtes bien celui-ci ? La lumière est douce, le jardin derrière ce vitrage offre un cadre convenable, n’est-ce-pas ? » « Désolé, je suis photographe animalier. Mon rôle consiste à mettre en valeur votre oiseau à tête orangée et gorge mauve. Rien de plus. » « Votre épouse, m’a donné son accord, ne vous en déplaise ! ». D’un geste, elle dégrafe sa robe, tourne sur elle-même. Elle est nue. Pierre exécute quelques prises de vues.

Un songe : Cette série de clichés peut-elle avoir une valeur thérapeutique ? Carole s’est mise à nu corps et âme : les images elle veut les exposer. Oui, je vais raconter mon histoire en public, en toute vérité pour dire je suis !

Un homme a posé un sourire dans tes yeux. Tu as compris qu’il est possible de gommer d’un regard, la représentation symbolique et millénaire du sein !

L’apparence s’efface pour mettre en valeur « l’invisible » : la reconstruction psychologique.

Paris, quartier du Marais, une galerie d’art. Au rez-de-chaussée, un buffet est dressé : brouhaha de cocktail mondain, soir de vernissage,  foule inattentive à l’exposition proposée ! Les gens se bousculent : coupe de champagne et petit four. A l’étage, une autre ambiance : des femmes discutent par petits groupes, artistes de cet évènement,  la plupart coiffées d’un foulard de couleurs vives, ou d’un bonnet élégant. Certaines portent une perruque. Fratrie : solidaire et attentive qui témoigne, utilisant un art différent. Des sculptures, de femme à sein unique, côtoient des croquis de nus au fusain d’un corps endommagé. Un diaporama explique l’histoire d’une autre femme, son accompagnement. Vient une série de poèmes  et les images de Carole. Pierre ne goûte pas aux compliments qui lui sont adressés. Il est ailleurs, bouleversé parle travail artistique de ces femmes. Quel appétit de vie ! Quelle résistance au mal. Il devine les joies à venir. La maladie angoissante au funeste dessein ressemble à un mirage. Peut-être même que cette exposition, noire ironie, est une cérémonie funèbre de la mort des métastases : ci-gît le cancer du sein.

Le songe d’une femme : « Qui étais-je vraiment avant la maladie ? Le cancer semble m’avoir révélée. »

Un cercle de femme se forme, en son centre une danseuse à la chorégraphie saisissante.

La bande musicale contient une chanson intemporelle : « sur le pont de Nantes un bal y est donné, sur le pont de Nantes un bal y est donné… »A la taille de la danseuse, une ceinture de poupées, autant de symboles représentant les soumissions de la femme. Elles se détachent une à une, offrant une liberté de mouvement, une légèreté, une respiration du corps. La musique s’arrête. L’artiste retire sa perruque blonde, puis sa calotte noire, laissant apparaître une chevelure rase faite de jeunes pousses qui deviendront de longues mèches dans l’attente de recevoir la caresse de la main d’un homme aimant. Note d’espoir faite de bientôt, de peut-être. Applaudissements. Pierre fixe le visage de la femme d’une quarantaine d’années. Applaudissements, le cercle des femmes entoure l’artiste. Applaudissements, un bouquet de roses parvient dans ses mains. Applaudissements, la chorégraphe est à ses côtés. Applaudissements, applaudissements encore, plus forts. Pourtant la clameur s’estompe dans l’oreille de Pierre dont le corps tressaille. Face à lui, un portrait de Carole dédicacé :

Ma poitrine absente

L’oiseau à tête orangée

Lumière à venir.

Deux mains se sont posées de part et d’autre du visage de Pierre, formant étau. Le parfum qu’il respire, il le connaît. Le baiser posé sur ses lèvres, c’est celui de son épouse. « Carole est heureuse, tu l’as bien aidée, regarde comme elle est belle, je t’aime ! » Pierre dévisage Claire avec plaisir. Tout est rire en elle. Elle absorbe le malheur comme un trou noir la lumière. Pourtant, il l’a vu prostrée, cachée derrière la porte de leur chambre, le jour où elle a appris le cancer de son amie. Ils se penchent ensemble sur le livre d’or. Quelqu’un a écrit : belle peau neuve ; un autre : oser se laisser regarder pour se sentir vivant ; et cette phrase: il faut réapprendre à être caressé pas forcément dans le sens du poil.

Tout est dit. Pierre a convenu de laisser les femmes entre elles. La foule est clairsemée près du buffet : presque plus rien à grignoter ni à siroter. Ceci explique cela pense-t-il en franchissant la porte.

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