FOURETS Patrick

incertain regard – N°19 – Hiver 2020 : A propos de Ceux de 14 de Maurice Genevoix

Des croix blanches innombrables et le silence. Le silence enfin sur le Pays de Verdun et un ciel semblable au bleu du char d’Apollon d’Odilon Redon. Je promène mes interrogations dans ces paysages de mémoire où des soldats très jeunes, trop jeunes ont servi des généraux – bras armés de la vanité de la haute bourgeoisie française, allemande, austro-hongroise – se voulant quereller, se voulant semblables aux Dieux de la mythologie grecque, confondant légendes et réalité.

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Mon pas surprend le murmure de chants mêlés de la plèbe, en langue française ou allemande. Chants de la jeunesse éternelle, eux qui n’auront pas connu d’autre temps. Pour toujours sous la protection d’Hébé déesse de la vitalité et de la protection des jeunes. Protection et paix à entretenir comme le tapis vert par-dessus leur linceul. Protection et témoignage pour dire la terreur en pluie diluvienne d’obus, source du chaos formidable en son sens originel. Eiréné depuis l’Olympe, impuissante n’aura pas su contenir la soif de gloire de chefs de guerre, tous disciples d’Arès le fils de Zeus, Dieu de la guerre et de la destruction.

Des croix blanches innombrables, si bien qu’elles n’en font qu’une au traver de la Meuse, traversant la frontière, abolissant la frontière. J’en appelle à Athéna, pour maintenir l’ordre et les lois de la paix. Les cimetières des Héros – Ils ne souhaitaient rien d’autre que d’être des hommes ordinaires – se doivent de résonner au son du clairon de commémoration pour hisser sur le mât les couleurs de la vie. Et si l’homme doit se représenter encore dans la mythologie que ce soit pour Hermès, Dionysos, Apollon ou Artémis.

Puissent les monuments de mémoire érigés pour le souvenir, accueillir de nouvelles Déesses sur l’Olympe, muses de Dieux représentant la sagesse et la fraternité. L’une sera colombe tressant un arc-en-ciel d’oliviers pour le Dieu des civilisations, l’autre, grue en origami, entretiendra la flamme du calumet de fraternité pour le Dieu d’Humanité.

 

incertain regard – N°19 – Hiver 2020 : Note de lecture : Ceux de 14, de Maurice Genevoix, Flammarion, 1950, (édition 2013 pour la préface de Michel Bernard)

« Sous la montée brillante des larmes, ses prunelles ne vivent plus que d’une simple clarté : la certitude et la tristesse de mourir. “Au revoir, Sicot…” […] Ce corps étendu, cette force jeune, cette simple bonté, […] qui mourait lentement, depuis le claquement grêle d’une balle au bord de l’entonnoir 7. »

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Thomas, Eugène, Léon, Sicot, tué à 23 ans aux Eparges, le 18 février 1915.
L’un des compagnons d’armes de Maurice Genevoix, côtoyés entre l’été 1914 et le printemps 1915, dont la plupart ont subi un sort identique.
Ceux de 14 est l’ensemble en version définitive, de cinq récits publiés entre 1916 et 1923. Un témoignage qui en premier lieu m’a fait comprendre pourquoi mes grands-pères ont toujours tu leur propre histoire de boue, de sang et de bruit. Le récit est au présent, avec la précision descriptive d’un élève de section lettres à l’Ecole normale supérieure au temps du récit. Il restitue les mots des hommes avec leur langage propre, les situations au jour le jour. Pas d’analyse, seuls les faits de manière chronologique. Maurice Genevoix donne un visage aux morts n’existant que par des statistiques dans les manuels d’histoire. C’est tout l’intérêt de son témoignage. Ce livre, j’ai tenu à l’acheter au mémorial de Verdun. « M’exposer à la brûlure »1. Lire pour entrevoir l’horreur de cette guerre quel que soit le côté de la tranchée où se trouvait le soldat condamné à mort. L’horreur – mot se révélant faible – à la découverte au fil des pages du quotidien des acteurs de cette folie guerrière. En refermant le livre, vient la réflexion personnelle. La mienne tourne autour du mot vie, dans son simple sens quotidien. Prendre le temps d’apprécier le moment présent.
« […] Un frémissement de vie dans l’engourdissement nocturne. Et la forêt, où des oiseaux s’éveillent parmi les frondaisons, se vide des ombres monstrueuses dont la nuit nous avait assiégés. »

1 Préface de Michel Bernard

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : Note de lecture : Bacha posh, de Charlotte Erlih, Actes Sud junior, 2013

Le hasard encore, pas tout à fait. Il provient d’une proposition surprise à l’initiative de la bibliothèque d’Achères lors de la Nuit de la lecture. Un choix judicieux. Il vient en écho de ma lecture du roman Le courage qu’il faut aux rivières1. Encore une tradition servant le roman. Farrukh est une bacha posh, une jeune fille transformée en garçon par la volonté paternelle et qui conservera ce statut et la liberté qui y est liée jusqu’à sa puberté. C’est ce passage qui fait l’intérêt du roman.

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Un combat violent entre le poids des traditions ancestrales et la détermination de Farrukh à poursuivre son aventure et son émancipation. Tous les points de vue sont abordés, toutes les contradictions de cette famille aimante. Chacun s’accrochant à sa détermination.

Ce roman est à double lecture, double rêve. Celui de participer aux Jeux olympiques dans une compétition d’aviron, ce qui serait une première et celui plus complexe autour de la condition féminine dans ce pays aux coutumes castratrices.

La mise en scène – ce texte était primitivement un scénario de cinéma – est remarquable. Elle participe au plaisir de lecture, dans un langage sans artifices.

« A peine a-t-elle fermé la porte que j’explose : “Comment oses-tu mentir comme ça, alors que tu passes ton temps à dire que c’est le pire des péchés ?! ”
De ma vie, je n’avais crié ainsi sur personne. Encore moins sur ma mère… C’était si inconvenant que mes sœurs, bien que rêvant que je me fasse punir, ont baissé la tête.
“Les seuls à qui on ne doit pas mentir sont les membres de sa famille, rétorque maman en conservant son sang-froid. Les autres, c’est différent. – Soit le mensonge est un péché, soit ce n’en est pas un. Mais ça ne peut pas être l’un ou l’autre selon ce qui t’arrange ! – Tout n’est pas noir ou blanc… Parfois, les apparences l’emportent sur le reste et justifient le mensonge”. »

1Le courage qu’il faut aux rivières, Emmanuelle Favier, Albin Michel, 2017. Note de lecture parue dans incertain regard N°17, hiver 2018.

 

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : Note de lecture : Au pays, de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2009

La lecture de ce roman m’a permis de découvrir l’auteur : écrivain, poète et peintre recevant le prix Goncourt pour son roman La nuit sacrée en 1987.
Au pays est paru en 2009.
Mohamed a quitté le bled pour venir travailler en France comme ouvrier. Une vie simple en accord avec son amour de l’islam profond, rejetant les dérives fanatiques. Bien réglée aussi par son travail qu’il doit quitter pour une retraite obligatoire non désirée. Il vit dans la stricte tradition musulmane.

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Sa tolérance pour ses enfants intégrés est teintée de regrets et d’incompréhension. La force de ce roman est liée à l’empathie éprouvée pour Mohamed, offrant une compréhension de sa perception quasi philosophique de la vie face à l’envie de vivre autrement de ses enfants. S’ajoute le thème de la retraite, la vie sans travail :

« “lentraite” : Ce n’était pas la mort, c’était quelque chose qui s’en rapprochait (…), la voix lui signifiait quelque chose de précis, de définitif, d’irréversible. Arrêter de travailler, rompre un rythme acquis depuis une quarantaine d’années, changer ses habitudes, ne plus se lever à 5 heures du matin, ne plus passer sa blouse grise (…). C’était l’ennemi invisible, l’ennemi ambigu, car si pour les uns, elle était synonyme de liberté, pour lui, elle était synonyme de fin de vie. »

Mohamed, va rentrer au pays au bled et le roman devient bouleversant avec des notes allégoriques et de questionnement :
« C’est simple, je vends aux touristes le temps qui est trop abondant chez nous ; je les connais bien, je les ai fréquentés en Europe, je leur dirai : venez chez nous, vous aurez beaucoup de temps devant vous, il n’y a rien à faire, vous vous reposerez, vous ne regarderez plus la montre et, à la fin de la journée, vous vous demanderez où est passé le temps. »

Mohamed est un personnage de roman, pourtant, il me semble qu’il existe dans mon quotidien. J’en ressens une émotion particulière. Car il se soumet à deux appartenances : d’abord la société française – son pays d’accueil – et sur un plan égal à sa culture musulmane d’immigré. L’auteur nous laisse libre choix de compréhension sur les valeurs portées par Mohamed, incitation à une réflexion personnelle orientée vers la sagesse et le respect d’autrui dans notre temps de dérives caricaturales.
De la littérature dans toute sa noblesse.

 

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : En écrivant avec Baptiste-Marrey

Sur le quai de la gare souterraine (…) Chacun avec sa démarche. Un spectacle qui me réjouit toujours.

Je dis à Marie, 23 ans, élève de mon épouse au conservatoire de musique, combien la gare Montparnasse, ce théâtre avec ses personnages aux mimiques de marionnettes, ressemble à celui jadis de la gare d’Austerlitz. Une micheline crème et rouge m’emmenait à la maison familiale. Elle avait à l’heure d’ouverture des paniers repas, l’odeur mélangée de terrine aux herbes, de fromage au lait cru, de pain frais.

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Marie, écouteurs en collier autour du cou, a saisi le livre posé devant moi sur la tablette – Le montreur de marionnettes de Baptiste-Marrey. Elle lit à voix haute : Je suis parvenu à l’âge où l’on se souvient. Les choses que j’ai apprises, tous ceux, toutes celles que j’ai aimés, que j’ai haïs, qui m’ont blessé, qui m’ont élevé, qui d’un mot, d’un signe m’ont ouvert ce qui jusque-là m’était fermé, se trouvent dans ma mémoire, éclairés ou dans l’ombre, comme mis de côté dans un lieu obscur où ce ne sont plus leurs images que je vois, mais ce qu’ils sont dans leur vérité.
Je suis dans l’âge des possibles réflexions sur mon parcours de vie, mes rêves non assouvis, les noirs en mon cœur, mes rencontres opportunes, Marie – plus de 40 ans d’écart – hasard, élixir contre le vieillissement.
Moment de vertige, le TGV plonge depuis le haut du coteau pour traverser le Loir. Le temps de quelques secondes, j’aperçois le hameau de Varennes et mes souvenirs défilent à la vitesse de la rame : Bakou le singe, mon ours roux aveugle de ses yeux en verre disparus, mes Dinky Toys et mon garage en bois. Plus tard, mes acrobaties dans le noisetier, j’y suis resté suspendu par ma culotte de peau, les baignades au bord du Loir et les approches amoureuses dans le pré de Marguerite la fermière. Elle était habile à dépecer le lapin, après l’avoir assommé et vidé de son sang.
Je dis à Marie combien ma mémoire fait revivre, le temps des rires et de l’insouciance. Elle tend à le perpétuer, m’encourageant à la folie d’une vie, pierre sur l’eau en ricochet, ce voyage au bout duquel un piano attend que ses doigts caressent le rêve d’amour de Franz Liszt. Partager des émotions intemporelles, et le temps de jeunesse en jeunesse comme passent les saisons. Le mal dans la nostalgie, c’est l’inertie traduite par cette formule lapidaire : « c’était mieux avant ».
Non Marie, non. Pourtant j’ai en moi, la saveur irremplaçable du Pithiviers de Maman. Mais nous nous chauffions au charbon, et le téléphone en bakélite noire d’antan était bien moins pratique que le portable. Alors !
Parfois, l’envie me vient de tirer le signal d’alarme. Le TGV stoppera sa course. Le contrôleur abasourdi m’autorisera à descendre du train. Je marcherai jusqu’à l’épicerie d’Elisabeth. J’actionnerai la poignée de la porte à double battant. La cloche tintera. Une voix fluette venant du jardin me répondra : « je viens de suite ». J’aurai posé sur le comptoir deux malabar, quelques roudoudou et un bâton de réglisse. Jamais rien n’a été volé dans sa boutique dont l’étal est une aubaine pour les chapardeurs. Avec Marie-Blanche nous partagerons les friandises parcourant la campagne, échangeant quelques baisers, grimpant dans une charrette de passage pour rejoindre le hameau. L’été, aura toujours pour moi l’odeur du foin coupé.

(…) ce qu’il y a de plus beau dans la vie est gratuit. (…) Plus vous irez, plus vous aurez envie de découvrir.

Marie, fouille parmi les pages, comme on ouvre les malles d’un grenier. Je comprends qu’elle a lu ce livre. Elle sait mon amour pour Anne :

Mais la femme noble qui est là (…) est ma femme. Nous avons traversé la vie ensemble. Une longue et belle aventure comme il n’en arrive que rarement, le bonheur d’un grand voyage fait l’un avec l’autre. Sa présence, son corps (…) ont fait que notre cellule n’est pas devenue une prison (…)

Elle a branché l’un de ses écouteurs à mon oreille, l’autre à la sienne. Elle m’invite à quelque musique de son choix. Il nous faut une respiration dans notre conversation.

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Note de lecture : Le courage qu’il faut aux rivières, d’Emmanuelle Favier, Albin Michel, 2017

« Considérant le chemin qui l’avait menée au bord de ce lac, elle repensait aux rivières qui pour former l’étendue continuaient de braver la roche, le gel et la sécheresse. »

C’est le premier roman d’une auteure dans la continuité de la publication de ses trois recueils de poèmes, de sa suite de nouvelles et de l’écriture de trois pièces de théâtre. Sa biographie sur internet, fait état d’une collaboration avec le guitariste Fabien Montes autour de ses poèmes – recherche effectuée après la lecture de son roman.

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La bibliothèque d’Achères propose à l’étal un choix de livres. J’ai été attiré par l’originalité du thème du roman. J’ai fait la dégustation de quelques pages sur place :

« D’une voix forte, elle profère les paroles rituelles, jure par la pierre et par la croix de rester vierge, de ne jamais contracter d’union ni fonder de famille. Elle regarde vers le bas, évitant les yeux ourlés de mauve de celui qu’elle fuit par le pouvoir des mots prononcés. »

L’auteure s’appuie sur une pratique traditionnelle encore existante pour bâtir l’histoire de ses trois personnages. La construction du roman est une suite de scènes au cadrage cinématographique avec flashback. Elle est portée par son inventivité mêlée avec habileté à la réalité coutumière telle qu’elle se pratique encore en quelque point des Balkans. Le flou habile sur le lieu et l’époque rapproche le récit du conte dont l’intrigue doit être découverte pour profiter au mieux de la force narrative d’Emmanuelle Favier. Elle dit la rudesse sans nuances, sans complaisance menant à la violence, d’une destinée liée à des règles ancestrales, et l’élan intérieur en éveil progressif de ses personnages pour y échapper.

« Un rien l’émouvait des paysages familiers qu’elle croyait à présent découvrir : levant la tête elle constatait des ciels de peintre, qu’elle observait longtemps se défaire entre les cimes et retomber au faîte des sapins en traînes dorées ou bleues ; ou bien c’était la virtuosité d’un flocon de neige qui, tout à coup, lui livrait des finesses jusqu’alors ignorées. »

Le roman est court, dense, rythmé, empreint d’images poétiques. Il y a juste les mots nécessaires à la compréhension de l’histoire. Néanmoins, l’auteure réussit avec délicatesse à nous parler de l’identité, du désir, de la liberté de vivre une vie de…

Les points de suspension apportent la réponse. Pour le savourer pleinement, il faut commencer la lecture sans en savoir plus. J’ai eu cette chance.

 

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Note de lecture : A la table des hommes, de Sylvie Germain, Albin Michel, 2015

« La paille fraîchement répandue dans l’enclos forme un îlot doré qui luit au soleil du matin, elle exhale une odeur douceâtre, celle du corps étendu sur ce pan de jaune d’or est plus lourde, pénétrante. Corps de la mère, tout de roseur soyeuse et d’une splendide énormité, voluptueux de tiédeur. »

C’est la première phrase du livre. Quelques lignes encore et les mots de destruction totale, ceux de la guerre emportent le lecteur dans un conte fantastique. Sylvie Germain nous offre un texte d’audace imaginative, fluide, tenu par des images poétiques qui sont sa signature littéraire. Le récit pourrait être noir de deuils successifs, il rebondit sans cesse en clartés de vie comme des évidences.

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« Elle est unique, Babel la reconnaît d’emblée, il est tellement surpris qu’il reste un instant figé sur place, sans voix. Doudi [la corneille, ndlr] aussi le reconnaît, mais elle ne manifeste aucune émotion particulière, elle lance juste quelques cris rugueux en arpège ascendant, puis vient se poser sur son épaule comme si de rien n’était, qu’ils s’étaient séparés la veille. »

L’auteure nous amène à l’empathie de cette amitié particulière. Expliquer cette relation, c’est raconter ce livre magnifique d’inventivités, jamais gratuites. Il faut accepter de se laisser surprendre, sans poser les questions quels lieux, quelle guerre. Une règle pour qui aime la littérature de Sylvie Germain qui a conservé son souffle originel des premiers romans. Il faut comprendre et interpréter la volontaire invraisemblance, tôt dans le récit, pour vivre le parcours initiatique d’Abel devenant Babel, ses rencontres avec des personnages hors du commun dégageant une philosophie de vie originale et décalée. Sylvie Germain jalonne son univers romanesque – au sens romantique – pour amener le lecteur à une réflexion personnelle jusqu’à la remise en cause du réalisme contemporain accepté par habitude. C’est mon sentiment, magnifié dans la dernière phrase du livre.

« Il a reçu sa part de fraternité, des destructeurs la lui ont arrachée, mais sous la douleur de ce rapt, il conserve la joie d’avoir un jour reçu cette part d’amour et d’amitié, et cette joie, personne ne pourra la lui retirer. »

 

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Les âmes de Lhassa

Le périphérique, son quotidien d’indifférence – En contre-bas
désaffecté de sa mission de tourisme, un hôtel,
des vélos, un ballon, immobiles        et des hommes
aux bras ballants égarés des hauts plateaux,        là-bas,
Pays des yacks aux grands silences coupés par le vent

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Soir, voix sourde des automobiles, lucioles de l’asphalte
Le trait de lumière dans le ciment urbain, un visage au teint d’opaline
son pain en offrande – langue de partage – comme au village
où, le ballon joue, le vélo voyage, les bras travaillent
En mémoire la saveur du fromage au lait de yack

Mémoire vive de Frison-Roche

Arvi
Temps du lait chaud au miel d’épicéa
En écho aux sonnailles de l’alpage
une voix à cheveux blancs, raconte
l’orage au Dru. L’enfant perçoit
du vacarme sauvage,             l’appel
mystérieux des roches et des glaces

Arvi
Les aiguilles mythiques se dressent
s’adressent à des hommes-héros, de passage
sur la pente d’un fleuve ouvert de crevasses. Glace et piolet
s’entrechoquent – Etincelle bleu-acier – Le mouvement du bras
épouse le rythme du pas lent. Sur la trace du destin
Le temps se heurte au vivant des moraines.

Arvi
A l’heure du soleil rouge : le refuge, le partage
Tutoyer l’inconnu – Chaleur de la soupe et
des mots d’altitude.                          Atteindre
dans le bleu – teinté de froid – fuyant à l’horizon
la voix ancienne des lectures
la foudre imaginaire frappant le Dru.

Arvi
Sans guide rythmant la cordée,
elle va. Quête pour un instant de silence feutré,
de blanc immobile. Elle sait la course menant
au temps de la neige, la vallée sans souffle
la trace sur le chemin éloignant la mémoire
du lait chaud au miel d’épicéa

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : Rencontre avec Hervé Duval

par Patrick Fourets et Ronda Lewis

Hervé Duval n’est pas un artiste classique. C’est plutôt un artiste à la “marou’fleur”. Le mot est peut-être inventé, mais Hervé est un mélange d’artisan-artiste-inventeur, il faut donc une nouvelle description. Si le spectateur se concentre sur l’image du tableau devant lui, Hervé voit également l’interaction entre les différents éléments – autant matériels que picturaux. A partir d’une technique de peinture sur papier, Hervé utilise pour ses réalisations des outils de bricolage, comme la ponceuse, et des matériaux comme des épaisseurs d’affiches publicitaires. Son inventivité, sa manière de sortir du cadre classique de réalisation picturale, rejaillissent sur son travail et créent un tableau vivant et dynamique, voire mystique : les émergents, un terme qui décrit sa philosophie technique ainsi que les formes qui se dégagent du fond de la toile. Nous avons eu la chance de passer un après-midi avec Hervé dans son atelier au premier étage du Fort de Cormeilles, un fort du 19ème siècle, au milieu d’un terrain emmuré, enneigé, loin du bruit citadin, un espace partagé avec d’autres artistes… et des poules.

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L’art vient à sa rencontre dans un village reculé des Côtes-d’Armor, où ses parents tiennent une boulangerie. Il y a souvent beaucoup d’invités à la table familiale. Viennent s’y asseoir deux artistes qui lui parlent et partagent leurs expériences et leur vision d’une autre façon de voir et de vivre.

Périodes de doutes et de vie professionnelle pleine de rebondissements l’amènent par jeu de rencontres, à l’étude de l’histoire de l’art en complément de son travail artistique personnel. Il définit quatre périodes de créativité distinctes. Celle des primitives, puis le travail de quadrillages effectués à la plume de goéland, ensuite une transcription personnelle des « indulgences » – pratique chrétienne du Moyen Âge – enfin, lors de la quatrième période, un travail qui dure une dizaine d’années sur « Les émergents » dont le cycle s’achève.

Vous avez dit que vous travaillez sur plusieurs tableaux en même temps ?

Je suis obligé en raison du temps de séchage de la peinture à l’huile. Ma technique nécessite un séchage entre chaque couche. Les rouges et jaunes prennent beaucoup de temps pour sécher. Je travaille toujours sur plusieurs toiles à différents niveaux d’achèvement, je les mets au sol, ce qui me permet d’interagir plus facilement avec le support. Aujourd’hui ce n’est pas un bon exemple parce que j’ai dû ranger pour une porte ouverte le week-end prochain. Je viens de terminer une série, les derniers tableaux sont au bout là-bas. Voici le dernier que je viens de maroufler (maroufler : technique où on utilise une maroufle pour chasser les bulles d’air pour une adhérence à 100% lorsqu’on colle un papier sur un support).
Voici le type de papier que j’ai récupéré chez un imprimeur (il nous montre une grande feuille, presque du carton, un essai balancé par l’imprimeur). J’aime l’idée d’un éventuel effet de palimpseste.

La surface de tes tableaux offre une texture intéressante. Par endroits, on dirait presque l’écorce d’un arbre, puis ailleurs une surface lisse comme une pierre, ce qui ajoute un jeu de lumière sur la surface. Pouvez-vous expliquer votre technique ?

Je peins sur du papier dit « couché » car il est couvert d’une couche de calcaire (kaolin) qui protège les fibres. J’y mets une couche de peinture puis je couvre le tout avec une autre feuille et je les laisse reposer. Quand j’enlève la feuille, la peinture réagit et crée des formes fluides qui deviendront les premiers éléments. Après chaque couche de peinture, je ponce, j’enlève, je protège avec un vernis, puis une autre couche de peinture. Petit à petit, une couleur imbibe et entre dans l’autre, y inclut le calcaire… il y a des formes qui émergent, d’où le nom donné aux séries : « Les émergents ». Le jeu de reflets donne une profondeur à la scène.

Alors vous n’êtes pas un peintre abstrait ?

Je suis loin du réalisme comme vous le voyez, mais le corps est toujours présent, plus ou moins lisible et je cherche une idée d’espace. J’ai commencé par la peinture figurative, puis très vite je me suis intéressé aux arts primitifs, amérindiens, océaniens, africains… et cela m’a fait reconsidérer le rôle de la peinture, non plus rendre le visible mais rendre visible comme le préconisait Paul Klee.

Comment vous décidez-vous sur une série ?

C’est souvent un accident, un truc que j’observe et je me dis, tiens c’est intéressant. Ici c’était une série où j’ai commencé par tout recouvrir pour partir en recherche du visuel caché, le découvrant carrément avec la ponceuse. Un soir, par un accident heureux, j’ai découvert cette technique qui m’a ouvert à un nouveau rapport avec la matière. J’essaie de rester à l’écoute des matériaux. Il y a de l’épaisseur. Si vous touchez là, il y a du grain. J’utilise une peinture que je fabrique moi-même avec de la poudre de marbre pour donner du corps à la peinture. Cela aide la peinture à ne pas s’affaisser quand je travaille sur la surface.

Ici on voit un être humain qui peut être aussi, un oiseau – et il danse – une présence joyeuse à la scène. Il semble se promener ou découvrir quelque chose que nous ne voyons pas. Peut-être que c’est nous qu’il découvre, le spectateur ! En tout cas, nous sommes face à un moment d’existence. Pensez-vous à une histoire quand vous peignez ?

Non. J’évite ce genre de filtre, mais j’y pense une fois que je l’ai fait. Un dessin me donne le départ, je suis en semi-automatique et j’essaie de rester dans cet état, alors je finis très fatigué après une séance. Je travaille avec la musique au casque, parfois sans regarder le support, c’est un état d’hypersensibilité. Je dois rester ouvert à la découverte au risque de la couvrir ou de l’effacer.

Dans la bande dessinée japonaise, les graphistes ont une case, ou une vignette, une image délimitée par un cadre, où ils dessinent un moment dans le temps, un état d’être qui donne un ton ou un sens au personnage ou au moment. Parfois vos tableaux semblent exprimer ce même moment « hors temps », ou plutôt, « hors histoire linéaire ».

Je ne sais pas si cela répond à votre question, mais un soir, quand j’habitais en Bretagne, en 96, je me baladais au bord de la mer et j’ai ramassé des plumes de goéland que j’ai taillées. Je voulais voir l’effet produit en les utilisant avec de l’encre. Je rentrais et je commençais à faire des lignes horizontales et verticales. Il n’y avait rien de préétabli, de préréfléchi. J’étais intrigué et ça a duré pendant dix ans. Il y a aussi ce corps qui ressort toujours, qui s’exprime, qui danse, parfois fracturé.

Vous êtes aussi professeur d’art plastique…

Je suis professeur depuis une vingtaine d’années. Peintre autodidacte, j’ai commencé des études d’Arts Plastiques à l’Université Paris VIII à 27 ans. Cette université acceptait les étudiants non bacheliers et j’y suis resté quatre ans, étudiant l’histoire de l’art avec des professeurs passionnants comme Pascal Bonafoux, Jean-Luc Chalumeau, Giovanni Joppolo… J’y ai découvert la gravure grâce à Yoha Milshtein et Zhang Jun. Judith Wolfe, professeur de peinture, m’a donné confiance en moi.
Le diplôme obtenu m’a permis de passer le concours pour devenir professeur et depuis je partage mon temps entre mon atelier et le collège.
C’est marrant, les gens ont souvent l’idée reçue qu’il faut se servir d’un pinceau et de matériaux chers. Dans ma pratique et avec mes élèves, j’expérimente avec toutes sortes d’objets, les moyens du bord ! Parfois les vieux matériaux, comme une plume de goéland, un morceau de bois… mon doigt ! Tout offre un rendu différent. Comme j’ai dit à un élève, « l’inspiration ne vient pas à celui qui attend », il faut aller en avant : expérimenter, taire le filtre qui juge, rester au guet.

 

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : Note de lecture : Alma, de Jean-Marie Gustave Le Clézio, Gallimard, 2017

« Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie […]. Avant même d’y avoir songé, j’avais déjà commencé le voyage. »

Alma est la quête personnelle de Jean-Marie Gustave Le Clézio dont la famille bretonne a émigré à l’île Maurice au XVIIIème siècle. C’est un récit à deux voix. Celle de Jérémie Felsen décidant d’aller à la rencontre de son passé, au prétexte de s’intéresser au destin du Dodo – l’étrange oiseau qui peuplait l’île à l’arrivée des premiers colons au XVIIème siècle. Celle de Fe’sen Coup de ros, l’admirable hobo, Mauricien handicapé par la maladie qui le ronge.

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Le double récit met en situation les deux îles Maurice antagonistes. Dans l’une – le paradis du commerce touristique – vit (ou survit ?) Kristal, une mineure prostituée. L’autre s’identifie à Aditi, fille de la forêt, ce qu’il en reste. Sa beauté sauvage originelle ayant été saccagée par les planteurs de cannes à sucre – esclavagistes sans scrupule – venus faire fortune sur l’île. Leur premier crime sera l’extermination du Dodo.

Jérémie Felsen « veu[t] voir toutes les traces, remonter à la source de toutes les histoires. Ce n’est pas facile […] l’oubli a recouvert cette île, l’a enveloppée d’une membrane souple et laiteuse d’illusion. »

La construction en fragments du roman donne à l’auteur toute la souplesse nécessaire pour nous faire parcourir l’île dans les pas de Jérémie ou du Dodo. Elle nous permet de changer de siècle, de continent. Elle éclaire sur la ruine ou la prospérité des colons, le sort des esclaves arrachés au continent africain, le cyclone d’argent et de pouvoir qui a dévasté les traditions locales.

Le langage créole, utilisé par séquences par J.M.G Le Clézio restitue toute la couleur de naïveté, de misère morale et physique du Dodo jusqu’à l’empathie pour sa vision de la vie.

La force du roman tient dans les mots choisis pour expliquer le destin de chaque personnage, dans la vérité de sa propre histoire. Chaque chapitre est une scène de théâtre où le lecteur est invité à s’interroger sans être influencé par le narrateur.

La richesse didactique se suffit à elle-même. L’île Maurice devient symbolique, d’une époque révolue ou du temps actuel. Chaque personne venant à la rencontre du lecteur expose sa destinée – fatalisme ou dynamisme ? La question se retourne sur lui et le renvoie à sa propre histoire. Ce n’est pas la moindre qualité de ce roman remarquable !

« Je suis venu à Maurice pour une autre quête que celle de l’oiseau disparu. Pour tenter d’assembler les morceaux, non pas pour comprendre, mais parce que sans cela il n’y a pas de paix ni de clarté, ça doit être une question d’équilibre. »

 

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : Note de lecture : Le livre des nuits, de Sylvie Germain, Gallimard, 1985

Victor-Flandrin Péniel, dit Nuit-d’Or-Gueule-de-loup, homme fantastique – tache d’or irise son œil gauche, transmise à toute sa descendance – traverse trois guerres entre 1870 et 1945, épouse quatre femmes, reçoit nombre d’enfants marqués par la gémellité et des destins incroyables.

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L’auteure nous fait suivre sa marche de vie dictée par sa grand-mère – depuis les gens de l’eau vers les gens de la terre : « La terre est vaste, et quelque part certainement existe un coin où tu pourras bâtir ta vie et ton bonheur. C’est [un] endroit […] perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli, – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre […] ».
En relisant ce roman, j’ai redécouvert la force des mots et des images présentes à chaque page du livre. La sixième nuit – l’épilogue – s’apparente à un poème en prose.
La construction de ce conte fantastique est rythmée par cinq « Nuits » : Nuit de l’eau – Nuit de la terre – Nuit des roses – Nuit du sang – Nuit des cendres – d’égale intensité dramatique, terrible, mais d’une richesse rare – ode à la vie renaissant sans cesse au malheur qu’elle procure. « La terre lentement sortait de l’épuisement et des blessures que lui avaient procuré l’occupant, les troupeaux se reformaient, les moissons recommençaient […] ».
L’auteure exprime sa foi chrétienne sans dogmatisme, mais au niveau de l’humain ordinaire. Son roman est hors normes, allégorique autour de la famille Péniel, confrontée :
A l’eau des canaux « à l’horizontale d’un monde arasé par la griseur du ciel, – et recrue de silence. »
A la terre demeurant – « corps infiniment millénaire doué d’une force fantastique, prêt à poursuivre sans faillir ses cycles éternels. »
A la guerre, « qui ne cessait de faire retour, comme les moissons, les équinoxes ou les menstrues des femmes ». « Et pour l’honorer […] on étendait des drapeaux aux fenêtres. […] comme des beaux mouchoirs de fête. Mais ces grands mouchoirs à rayures devraient bientôt s’avouer insuffisants pour essuyer toutes les larmes et le sang versé. »
L’écriture est très construite avec des accents baroques. L’imagination de l’auteure foisonnante nous met en situation de nous interroger sur :
Les drames de notre Histoire nationale : « Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur […] Si c’est tuer ou mourir. […] Là-bas, il y aura de vrais hommes devant nous […] Que devient-on quand on a tué des hommes ? ».
Les réactions humaines aux événements par exemple en rassemblant deux jumeaux – le mort et le survivant – en une seule personne désormais « Deux-frères ».
Sur le sens de la vie ressuscitant en permanence de sa fange pour offrir du bonheur simple.
« Pour ces deux-là, devenus cendres, il devait retrouver Ruth, afin qu’en plus de leur propre amour ils vivent désormais l’amour que leurs enfants n’avaient pas eu le temps de vivre. »
Hymne à la vie dans son théâtre de terre et d’eau, où l’humain passe puis transmet.
« Mais le livre ne se refermait pas pour s’achever et se taire […] Nuit-d’Ambre, était à son tour voué à lutter dans la nuit. Au mi-nuit de la Nuit. »

Ce premier roman est aussi et surtout un hymne à la littérature.
Son deuxième roman, Nuit-d’Ambre (Gallimard, 1987) vient prolonger Le Livre des Nuits. Son troisième roman, Jours de colère (Gallimard, 1989), a obtenu le prix Femina.
Ces trois ouvrages forment la pierre angulaire de la richesse littéraire de Sylvie Germain.

 

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : L’œil regardait Caïn

Partage

Un pain de réconfort,
un potage
chaleur
instants forts

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pourtant

maquillée en sourires, l’inquiétude.
Le voyageur sans billet

d’accueil

entend le tocsin
Son pas réveille
La rumeur
sombre
des âmes murées dans la crainte et

les a priori
prisons de la

conscience

 

Quand la buse s’envole

jours de foire
odeurs humides de paille. Sonnaille
de glas – les veaux sont promis à l’abattoir – brouhaha de patois
pache du maquignon – top de l’accord

les verres s’entrechoquent
au bistrot de la Pierre levée
rendez-vous des cuistres – bélitres – busards
contempteurs, fumeurs de Gitane maïs

accoudé au zinc
un paltoquet matois
converse avec une virago –
rencontre de hasard

sur le plateau des sucs
aux roches phonolitiques
le foin est en grange. Saison du
peigne sur la myrtille.

Temps de la courate
pour galants à sabots. Le souffle de
la burle danse leurs épousailles
au son du violoneux et du joueur de vielle

Lou tems an bien changeats

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017 : Rencontre avec Bernard Chambaz

par Patrick Fourets

« Est-ce que le mot voyage
Va
Pour dire le chemin
Vers là-haut la vallée les cheminées de fée »
(…)1

Commencer ma conversation avec Bernard Chambaz par le mot voyage est pour moi une évidence. Le voyage c’est une bibliothèque d’images – des paysages conservés en mémoire – propre à nourrir la réflexion et l’imaginaire. Il est source même de transcription poétique et justifie la citation de Jean Tortel : « L’homme habite la terre en poète ».

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Le voyage est important dans la vie de Bernard Chambaz, être de mouvements, de défis surtout à bicyclette. Il nous en rapporte des récits nombreux. J’ai eu le plaisir d’en lire un certain nombre, choisis parmi les ouvrages de sa riche bibliographie. Il n’est pas friand du mot œuvre.

Je me suis intéressé à sa poésie car elle affleure ou impose sa présence dans l’ensemble de son œuvre : essais, romans, récits à thèmes (voyages, sport, autres).

Je l’interroge à partir de mes lectures : Entre-tempsEchoirEtéEtc., tout en me rappelant l’obscurcie – clé de compréhension de son travail.

Il me dit avoir fini par abandonner l’écriture du mot « poëme » dans sa variante d’avant 1835. Mais il a pour constante de ne pas mettre de ponctuation. Il utilise l’esperluette régulièrement. Je la perçois comme une enluminure, une richesse visuelle immédiate. Sans aller jusqu’au calligramme, il utilise d’autres mises en forme, participant au plaisir visuel du lecteur. J’y adhère. Elles sont une respiration du poème et parfois un clin d’œil humoristique.

Ainsi les blocs de mots
// « Le poème est aussi dessin
                                                                   bloc de lignes
                                                                   bloc de mots
                                                                   bloc pas forcé
                                                                   ment carré
                                                                                       mais bloc, géométrie improvisée et » //…2

Et les suites de mots attachés :
// « Petitpoèmeamoureux
Pourvoircequeçadonne
Sansdétacherleslettres
Tesyeuxvertbrooklyn » //3

Un écho entre forme et texte :
« il n’y a pas de consolation à attendre
nous sommes inconsolables.
point
à la
ligne
(.) »4

Des vers non achevés :
« Oui, nous cinq devant les mélèzes tout simplement – C’est5 »

Un temps court avant d’aborder Eté et Eté II. Nécessaire pour comprendre l’immense travail des 1001 fragments rassemblés dans ses deux imposants volumes de forme carré à couverture jaune. Bernard Chambaz les a imaginés dans l’esprit de Shéhérazade et dans la forme de Sei Shonagôn – Un besoin ressenti au profond de lui-même dont il a donné explication dans son précédent recueil de poésie : Echoir.

L’écriture s’est étalée sur une période de cinq années, me dit-il, avec une succession de temps de travail et de respiration.

A-t-il eu la tentation de profiter de cette plage d’attente pour enrichir son contenu ? Au contraire, son idée a été d’élaguer le texte.

Les deux volumes paraîtront en 2005 et 2010. Quelle richesse dans ces séquences qui s’articulent autour d’anecdotes, d’ambiances de voyages, de réflexions sur le quotidien et bien sûr de ses proches :
Son épouse :
« Monamourauxyeuxverts »
Et ses enfants :
« (…) pour AnTOIne et CléMeNT
Un poème
Dans le doux style nouveau
Qui déborde mais aujourd’hui
De vi-
Talité
(…) »6

« king-fisher = martin-pêcheur
l’équation donne : roi = martin »7

Rejaillissent aussi ses lectures des poètes américains Cummings pour la typographie, Williams, Bukowski pour l’obsession mathématique, Eliot. Je ressens l’influence rythmique à sonorité jazz : « la respiration du saxo maintient longtemps le rythme / soudain précipité »8, agréable comme l’utilisation impromptue d’expressions bilingues : « Pour remercier Dieu et nous dire : lucky you are lucky »9.

Il avoue aimer lire la poésie dans la langue anglaise. C’est vrai aussi pour le russe et l’italien.
Pourtant, c’est la poésie française au fil des siècles qu’il met en valeur dans Etc.10. Comment le croire quand il me dit : « Je ne suis pas un grand lecteur ».
Je lui réponds que ce livre, je le perçois comme un ouvrage initiatique. Il participe à la désacralisation de la poésie – celle du cursus scolaire – Une manière de faire connaître par des séquences de vie, Verlaine, Du Bellay, Desnos grands poètes et hommes peu ordinaires. Etc. donne l’envie de lire ces auteurs.
Les vers en prose sont d’un accès facile au profane curieux de poésie. Ils permettent des sonorités fluides auxquelles l’oreille s’habitue et s’entendent comme on perçoit le roulement des vagues en bordure de mer.

(…) « Voir alors le monde
Sous un autre angle
Et redescendre
Ainsi pahchouc pahchouc –
Balancé – doucement
Pareil aux derniers vers d’un poème quand
Les pommiers étaient en fleur »11

Les pommiers, le colibri, d’autres mots, d’usage courant, mis en décalage apportent une vibration. Ils sont partie intégrante de l’émotion poétique de Bernard Chambaz.

Il ne commente pas mes remarques. Il écoute. Il a fait son travail d’écriture. Il laisse la libre interprétation au lecteur. J’y vais de mon enthousiasme pour les voyages offerts par la lecture de ses textes avec précisions de lieu : « On remonte vers Ujuni »12, ou l’utilisation de noms propres : « Comme la pompe à essence de Hopper »13.

« 4 juin. Ai-je vieilli ?
Il me faudrait un désert pour le nier
L’insouciance et l’ardeur des enfants
Déjà grands
Fixer le mât d’une tente à l’aplomb de l’étoile du berger
Une étendue d’alfa
Un erg un reg il suffit de retourner aux écritures
Oui, un désert un monde
Etincelant comme la mer que nous traversons pour la trentième
fois cette nuit, voyez, si je veux je sais compter
Il est minuit cinq
Et j’aimerais, j’aimerai tant t’embrasser »14

Je lui fais remarquer son goût pour la précision (date, heure, lieu). Il me rappelle son métier : professeur d’histoire, n’insistant pas sur agrégé.
Est-ce à ce titre qu’il invite dans ses textes : Nerval, Valéry, Mallarmé, Léon-Paul Fargue, Malherbe, qu’il fait référence aux poèmes en prose de Baudelaire, est ébloui par Les mémoires d’un veuf de Verlaine lu grâce à l’ami Bénézet ?
Sa réponse est un sourire. Je l’accepte comme une invitation à voyager dans l’histoire de la poésie mais aussi à voyager sur les routes des Dernières nouvelles du martin-pêcheur ou celles d’Evviva l’Italia, ou d’autres celles de Marathon(s) ou d’A tombeau ouvert.

« Une tête bien faite dans un corps sain » selon Montaigne.
Plus de 50 ans à jouer au football, une prolongation avec l’équipe des écrivains en 2016 Bernard Chambaz a toujours enrichi la littérature du lien entre l’activité physique et cérébrale. De ses périples à bicyclette, il en ressort le remarquable Evviva l’Italia15 et Dernières nouvelles du martin-pêcheur16. Deux lectures que j’ai appréciées. Un voyage en Italie sur le tracé du Giro de son année de naissance, une traversée est-ouest des Etats-Unis, le même parcours effectué précédemment avec sa femme et ses trois enfants.
Notre conversation se recentre sur Marathon(s)17 et sur A tombeau ouvert18. Deux livres particuliers dans sa bibliographie.
A tombeau ouvert est une expérience d’écriture portée par l’accident d’Ayrton Senna, faisant resurgir celui de son fils. Ayrton Senna devient personnage de mythologie, ses exploits rapportés à ceux d’Achille : gloire et mort d’un héros. Un travail de narrateur et d’historien relatant le week-end meurtrier d’Imola le 1er mai 1994.

De Marathon(s) : Il dit avec une certaine fierté avoir imposé à son éditeur son projet : un livre illustré par une centaine d’images – le rappel historique et mythique de l’origine grecque du marathon – l’aventure à parcourir les 42,195 km à travers des portraits et des anecdotes – la présentation des marathons les plus réputés sur la planète.
Un très bel ouvrage didactique valorisant l’effort du coureur, incitant le lecteur à tenter l’aventure à New York, Londres, Berlin ou Paris.
Nous sommes réellement deux marathoniens « finishers », inscription sur le T-shirt offert à tout coureur ayant franchi la ligne d’arrivée. Raison supplémentaire du plaisir de notre conversation. Bernard Chambaz m’a offert à sa manière, un petit voyage dans un « bistrot » de Paris.

« Toi qui lis et ne lis pas et entends tout de même
Et n’entends pas
Vraiment
Alors qu’importe, coquelicots et collines et arrondies
Le son à l’intérieur d’abord »19

1Entre-temps. Flammarion, 1997
2Été. Séquence 127. Flammarion, 2005
3Été. Séquence 222. Flammarion, 2005
4Été II. Séquence 807. Flammarion, 2010
5Entre-temps. Flammarion, 1997
6Été. Séquence 62. Flammarion, 2005
7Été. Séquence 237. Flammarion, 2005
8Été. Séquence 373. Flammarion, 2005
9Entre-temps. Flammarion, 1997
10Voir note de lecture dans incertain regard n°14, mai 2017
11Etc. Flammarion, 2016
12Été. Séquence 443. Flammarion, 2005
13Idem
14Entre-temps. Flammarion, 1997
15Evviva l’Italia. Éditions du Panama, 2007
16Dernières nouvelles du martin-pêcheur. Flammarion, 2014
17Marathon(s). Seuil, 2011
18A tombeau ouvert. Stock, 2016
19Echoir. Flammarion, 1999

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017 : Note de lecture : Composition française : retour sur une enfance bretonne, de Mona Ozouf, Gallimard, 2009

« Les trois lots de croyances avec lesquelles il me fallait vivre : la foi chrétienne de nos ancêtres, la foi bretonne de la maison, la foi de l’école dans la raison républicaine. (…) Ce que j’appellerais volontiers ma tradition. »

Cet extrait caractérise le sens du livre de Mona Ozouf (née en 1931 à Lannilis, Finistère). Elle nous invite à une réflexion politique tout en nous racontant son enfance bretonne : ses parents instituteurs laïques – son père Yann Sohier, militant de la cause bretonne, défenseur de sa langue – sa grand-mère introduisant Dieu dans la maison.

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Sa pensée s’est construite autour des clivages de rivalité – école laïque/croyance catholique, identité bretonne/Nation Française. Elle en a accepté les contradictions et elle a su s’en détacher à partir de ses lectures et de la carte de France de l’école laïque : « elle faisait apparaître aussi notre parenté avec le Massif Central, qui est en France ma région préférée (…) ». L’importance des bibliothèques : celle de l’école – au « rassurant label de « livres pour enfants » – celle de la maison plus universaliste et celle accessible au hasard d’une rencontre : « J’entends pour la première fois parler de Mallarmé, de Proust, de Valéry (…). Je retiens pourtant leurs noms, comme les phares d’un savoir inaccessible ».
Cette partie du récit – retour sur une ambiance bretonne – se lit comme un roman. La part de biographie qu’elle offre au lecteur s’insère dans les faits historiques de cette époque tourmentée.
Son récit devient ensuite souvenirs et réflexion politique : « (…) puis, toutes amarres cette fois rompues avec la Bretagne, dans le Paris de la khâgne, de la Sorbonne, de l’École normale supérieure, du Parti communiste enfin (…). » L’historienne de la Révolution française développe alors le processus qui a conduit la France vers un jacobinisme omniprésent, avec une administration centralisée qui peine à octroyer quelque pouvoir aux régions.
Sa conclusion illustre la qualité de sa Composition française :

« Je ne crois (…) ni les universalistes, parce que notre vie est tissée d’appartenance. Ni les communautaristes, parce qu’elle ne s’y résume pas. (…) La narration est libératrice. C’est elle qui fait de la voix « presque mienne » d’une tradition reçue la voix vraiment mienne d’une tradition choisie. »

 

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017 : Note de lecture : Vladimir Vladimirovitch, de Bernard Chambaz, Flammarion, 2015

N’attendez pas de ce roman, à deux personnages portant strictement le même nom – l’un est un russe anonyme, l’autre le Président Poutine – qu’il soit un Essai sur la Russie contemporaine, un roman historique, ou même un moyen d’aborder la biographie de Poutine. Non car Bernard Chambaz développe une synthèse personnelle, subjective, et partielle dans ce roman sans préjugé. Une manière de percevoir la politique par le petit bout de la lorgnette, en apparence, mais qui fait interroger le lecteur sur les traces laissées par l’ex-URSS dans la Russie d’aujourd’hui.

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Le récit commence en février 2014 aux jeux olympiques de Sotchi, symbole de la démesure nationaliste voulue par Poutine. Habileté narrative, le jeu de ping-pong entre les deux homonymes montre la Russie côté pouvoir – le Président Poutine – et côté citoyen ordinaire – un conducteur de tramway à la retraite, nostalgique de Tatiana son aimée perdue et s’engageant avec Galina sa voisine de palier. La matière du roman est là. On se découvre à aimer « cette terre qui n’a pas fait les choses à moitié, mais s’est étendue comme une tache d’huile sur la moitié du monde ». C’est toute l’habileté de Bernard Chambaz de nous faire ressentir l’âme russe hors cliché et partie pris négatif : Les âmes mortes de Gogol, le hockey sur glace des patinoires en plein-air, le KGB au quotidien, Rostropovitch, la fierté pour Gagarine héros de l’espace, les musées, les statues, etc…

Le roman se termine par une allégorie portée par l’un et l’autre des Poutine. Un envol vers le ciel, poétique, un message apaisant.

« Les morts sont debout, ils avancent comme les branches de la forêt au théâtre,
ils composent le fameux régiment immortel et les vivants participent dans la liesse
au défilé des spectres ».

 

incertain regard – N°15 – Novembre 2017 : Festival d’été 2017

Le rideau rouge – porte en fer
Sa clé – brigadier
Tour dans la serrure
Ren  dez-  vous

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Scène 1

Au théâtre de verdure
La féline guette sous la haie côté jardin
Quand j’apparais – d’un bond – Elle s’en va
Tourne-bouler
Dans son repaire de terre
Levant ici
Là quelques poussières
Plus tard, sous la
Pergola assis dans un fauteuil en rotin
Je brosserai son poil
Du plat de la main

Scène 2

Chaleur blanche
Silence immobile
Le vent est en vacances
Tu avances
Docile
L e n t    m o u v e m e n t
Pour venir frotter ta tête contre ma joue
Mes doigts
Jouent dans l’épais de ton poil.
Tu ronronnes sur mes genoux
L’ordinaire estival
Un dimanche

Scène 3

Ton horloge est à l’heure
A l’heur de la distraction
De la conjugaison de plaisir
A l’indicatif présent
Ton retard ?
Un rongeur de passage
Au jardin
Au réveil de ton instinct
Le temps de feuler comme une bête sauvage
Infidélité à nos usages
Felis silvestris catus
Ta chasse est une gageure, un hiatus
Un jeu d’humeur

Scène 4

Habitude
Tu miaules depuis l’étage
Invitation au boudoir
Appel du soir
Je raconte et tu écoutes
Enfant à Paris
Boulevard des Batignolles
Ma tourterelle rieuse.
La cage, sa porte ouverte
Dès mon retour de l’école
Elle roucoule, se pose sur mon épaule
Tu ronronnes les yeux mi-clos
Quiétude, l’air est chaud
Ta patte posée sur mon bras
Tu me retiens auprès de toi

incertain regard – N°14 – Mai 2017  : Du noir et blanc, aux couleurs

Une salle de bistrot, bière fraîche, soda light, quiétude : un Dandy, en séduction d’une femme à chemise bouton d’or, argumente, sourire publicitaire – un impatient, l’œil sur son téléphone portable, l’autre vers la porte d’entrée, guette son rendez-vous – des habitués – joyeuse chamaillerie – « tapent le carton ». La file s’allonge devant le guichet des tickets grattables – attente de hasard heureux – derrière le comptoir, la serveuse essuie un verre, regard périphérique, professionnelle – debout appuyé au zinc étincelant, le sourcil froncé, un homme interroge le journal mis à disposition des consommateurs.

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Réflexion : Je viens de remarquer qu’il n’y a personne assis à la terrasse ensoleillée du café. Mon petit noir, dans sa tasse blanche posée sur une soucoupe, a pourtant le goût du quotidien paisible – théâtre d’illusions – faux-semblant, et cette photo – que fais-tu là accrochée au mur avec tes éclairs verticaux blancs et tes flous gris ? Ton paysage s’est effacé derrière cette incandescence – feu éblouissant interrogeant les dieux. Ton histoire est étouffée, hors d’un cadre où tu pourrais te raconter parmi d’autres dans une galerie appropriée. Car tu n’es pas unique. Tu dois appartenir à une famille de clichés, éparpillée. Fixée au mur et ignorée par la plupart des consommateurs, tu tentes d’exister à l’ombre du percolateur aux parfums d’ailleurs, étrangère.
As-tu remarqué cette télévision qui bourdonne des informations inaudibles – les images de longues colonnes humaines, ombres grises. Elles fuient des pays sans couleurs – ruban de marcheurs obstinés en quête d’une mer-espoir, vert printemps, azur, bouton d’or, fuchsia… Cette mer ils en ignorent le nom – quelle importance – Ils savent son humeur changeante, ses colères aussi quand le vent la dérange. Ils murmurent des prières de clémence. Ils songent au récit – biblique et coranique – la mer va s’ouvrir à leur passage. Rêve fou, ils vont devoir s’entasser sur des embarcations, beaucoup – sans bouées de sauvetage – pour traverser et rejoindre le bon côté de la mer. Pour venir s’asseoir à l’une des tables du café où tu sembles les attendre.
Quelqu’un a-t-il mis une pièce dans le jukebox. J’entends la voix de John Lennon : « Imagine, all the people ».
Songe. Ta fulgurance de blanc a trouvé son prisme. Tu irradies des couleurs de saison nouvelle : vert printemps, azur, bouton d’or, fuchsia… invitation à déguster sur la terrasse ensoleillée, un petit noir, dans sa tasse blanche posée sur une soucoupe.

 

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : Note de lecture : Evviva l’Italia : balade, de Bernard Chambaz, éditions du Panama, 2007

« En contre-don, tu t’octroies le plaisir de prendre mon vélo en main, tu le soulèves, tu contemples les roues le dérailleur le pédalier, tu caresses le cadre, tu te retournes vers moi avec un regard dont personne, pas même un saint, ne saurait dire la part émerveillée et la part désespérée, et soudain tu te penches vers la selle et tu l’embrasses comme on embrasse une image pieuse ou un objet de culte. Je me tais. Si je crois au hasard, tu crois plutôt au destin et que Dieu nous a mis en présence ce matin. Je resterai là tout le temps nécessaire et alors sans un mot tu me signifies mon congé, tu m’enjoins de reprendre la route qui est notre pain commun, tu me tends la main en me tapotant le bras, et moi sans réfléchir je t’embrasse et toi tu me serres contre ton cœur et quand on se sépare tu as les yeux embués et je ne dois pas valoir beaucoup mieux. »

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Ce livre est destiné aux randonneurs, marcheurs ou cyclistes, qu’importe.  A ceux qui ont la force mentale de partir seuls à la découverte de belles rencontres bien plus que de paysages. Ils se retrouveront dans cette aventure personnelle – mélange de pensées intimes, de réflexions historiques, d’anecdotes – si éloignée des voyages organisés où l’essentiel n’est pas montré. Le prétexte du récit, la concordance entre le jour de la naissance de l’auteur et le départ du Giro 1949, avec deux légendes italiennes du cyclisme Fausto Coppi et Gino Bartali.
L’auteur, par gageure, entreprend de refaire l’intégralité du périple dans les mêmes conditions que ces deux champions, 57 ans plus tard. L’occasion de visiter l’Italie, la vraie, celle des petites gens dans leur quotidien. La lecture se fait au rythme du coup de pédale de jambes moulinant sans fatigue apparente. L’exploit sportif n’est pas son sujet. Ce qui l’intéresse c’est la quiétude apportée par la chaleur de juillet dans des paysages simples, intemporels. L’auteur nous explique, sans chercher à en faire la démonstration, l’art de voyager. Philosophie de vie aussi et ce récit en devient littérature avec des formules en italien incrustées dans le texte, bijou sobre d’observation et d’annotations curieuses. Voilà bien de quoi se réjouir de le suivre au long des pages qui racontent au présent et au passé des histoires locales et l’Histoire italienne qui nous amène à s’interroger sur la nôtre.
« La passion du vélo, la passion de l’histoire et de la poésie, même un peu affadies, fondent l’italianità. Ici les questions fusent sur ce qui n’a pas changé (Appena ieri, les années soixante-dix) ou sur le pays qui n’est plus mais qui a encore tant à dire (les années d’avant-guerre). Moi qui n’ai rien d’un apôtre de la nostalgie, au contraire, je pense qu’on salivera toujours en août à l’odeur des tomates mises à sécher sur des longues planches en bois et qu’on disputera encore longtemps, tard le soir, de la beauté des femmes et de la liberté. »

 

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : Note de lecture : Etc., de Bernard Chambaz, Flammarion, 2016

…alors si j’ai pris l’autre
je savais qu’un jour je reviendrai
et que je prendrai
l’un qui serait l’autre
– à moins que je ne veuille repasser
par le même chemin
afin de revenir une autre fois encore…

Bernard Chambaz nous invite à voyager dans son pas sur des chemins de la poésie – de l’un à l’autre. Randonnée en cinq parties, en cinq directions coordonnées, une suite logique.

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La première partie, et cetera donne le ton.

« Après Eté puis Eté II
Les mille et une séquences qui les composent
A la suite d’Echoir et d’Entre-temps
Le tour était venu d’Etc. »

Trois autres parties évoquent des poètes disparus, qui se laissent néanmoins raconter au présent dans : la mort de Verlaine – le bonjour de Robert Desnos – le subtil, Du Bellay, du balai.
Les textes suggèrent leur vivant héritage, conté en petites touches réalistes. Narration légère en apparence, ton du dialogue, séquences courtes, nourrissent l’intérêt du lecteur, lui laissent le temps de la dégustation comme il sied quand il s’agit d’apprécier un grand cru. Bernard Chambaz nourrit ses textes d’anecdotes historiques, de petits quotidiens racontés, et de réflexions personnelles qui piquent la curiosité. Il invite, Nerval, Mallarmé, Baudelaire, Léon-Paul Fargue à illustrer son propos – de par sa connaissance encyclopédique de la poésie. Le travail de mise en page, la recherche dans les césures offrent un sentiment de fluidité naturelle. Il n’en est sans doute rien. Le rythme est le fruit d’une recherche de composition, confort pour la compréhension du lecteur, donnant sa cohérence à l’ensemble a priori disparate.

Bernard Chambaz, invite le lecteur à mieux découvrir les auteurs cités. Ce que j’ai fait. Ce livre ouvre un chantier de lecture vers la langue de la poésie. Il incite à l’aimer en nous libérant des préjugés engendrés par l’apprentissage scolaire. Les poètes vivent en simplicité, autres nous-même – Lorca et Desnos :

Ils avaient mangé un cochon de lait
et bu des verres d’eau de vie
chanté jusqu’au petit matin

Humour, dialogue et légèreté sont au rendez-vous de l’hommage contemporain rendu à Du Bellay, démonstration que la réflexion profonde est de simple expression :

la mairie de Liré
appose une plaque en son honneur
pour le 387e anniversaire de sa naissance
car on aime les comptes ronds

une échelle posée entre la plaque en bronze
et la fenêtre où une femme
se penche pour mieux voir l’heureux qui comme Ulysse

Et puis au cœur de l’ouvrage : dernières nouvelles données du bord de l’océan. Bernard Chambaz, offre un chant nostalgique, teinté de pudeur – le martin-pêcheur, son couple. Il se raconte par touches, s’ouvre à l’empathie. L’histoire d’une vie la sienne, la nôtre avec ses gaîtés et sa finitude, sous le soleil de l’été. Il en appelle aux poètes – intemporalité et instant présent se mêlent. Cette partie occupe la place centrale de l’ouvrage, car elle est le point culminant de l’ouvrage, celle qui le relie à l’ensemble de l’œuvre du poète.

un ciel nu et nous
au bord de l’océan
pour combien de temps
encore – mais tu as raison – encore –
pourquoi poser la question

 

incertain regard – N°13 – Novembre 2016 : Entretien avec Jean-Michel Maulpoix

par Patrick Fourets

Le RER parisien peut mener le voyageur bien au-delà des limites de l’Île-de-France. Il m’a conduit au pays de la Poésie lyrique critique. Jean-Michel Maulpoix me l’a fait découvrir au cours d’une conversation qui s’est tenue au Comptoir des Arts à Paris.

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Jean-Michel Maulpoix est un ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, agrégé de lettres modernes et professeur à l’Université Paris III (Sorbonne Nouvelle). Il a présidé la Maison des écrivains de 2004 à 2007 et la commission d’aide à la création poétique du Centre National du livre. Il a été Directeur du Nouveau Recueil. Rien d’étonnant, l’envie d’écrire l’a gagné dès son plus jeune âge. Il a vraiment commencé « pour de bon » après le bac (petits poèmes, journal et pièces de théâtre). À 26 ans, en 1978, son ouvrage : Locturnes, est publié aux « Lettres nouvelles » chez Maurice Nadeau.
Après quelques poèmes en vers (dont certains ont été publiés), il a suivi la voie initiée par Charles Baudelaire, le père fondateur de la poésie en prose, pour écrire sous cette forme. Il s’y tient encore aujourd’hui. Explication :
« Dans la prose, il y a une liberté, une simplicité, un inachèvement. Il y a aussi moins de contraintes que dans le jeu des rimes, et donc dans le rythme.
C’est la forme qui me convient le mieux pour décrire, analyser et exprimer de manière simple des réalités sensibles. Mon livre le plus connu : Une histoire de bleu en est l’exemple. Il s’agit d’une description méditative de ce que peut évoquer la couleur bleue : tout ce qu’elle peut porter en elle de l’imaginaire. Dans Une histoire de bleuj’ai investi un appétit d’idéalité qui dépasse la dimension « fleur bleue ». L’intérêt pour la peinture a également joué un rôle dans la gestation de ce livre. D’ailleurs, je fais parfois moi-même de la peinture pour me déconditionner de l’écriture. Ce que j’aime en elle, c’est son silence. L’écriture reste également une histoire d’œil : attention, vision ; il n’y a pas d’écriture possible sans travail d’observation… Par ailleurs, le sentiment, les affects, si décriés soient-ils parfois, représentent aussi quelque chose de très précieux qui évidemment nous attache aux êtres. En poésie, il faut sans cesse réévaluer cette matière subjective, et l’inscrire dans des cadres formels. »

Convalescence du bleu après l’averse…
Le ciel se recolore. Les arbres s’égouttent et le pavé boit. La ville aussi essaie des phrases. Rires mouillés et pluie de pieds nus. On dirait que le paysage est tout éclaboussé de croyance.
On voudrait jardiner ce bleu, puis le recueillir avec des gestes lents dans un tablier de toile ou une corbeille d’osier. Disposer le ciel en bouquets, égrener ses parfums, tenir quelques heures la beauté contre soi et se réconcilier.
Une histoire de bleu – extrait

Votre expression, votre propos s’expriment à travers la prose poétique, plutôt que par le roman, qui est pourtant une forme plus usitée d’écriture ?

« Je n’ai jamais été vraiment tenté d’écrire des romans. La poésie est le cœur de la littérature, c’est là qu’elle est la plus vivante. C’est là que l’écriture s’analyse, se réfléchit. C’est là que, pour moi, l’essentiel se passe. Pourtant, la poésie est en porte à faux avec l’époque et sa circulation rapide de produits très éphémères qu’on voit apparaître chez les libraires à la rentrée de septembre. La poésie est plus aventureuse que le roman, mais elle est de plus en plus confidentielle. Elle ne cadre pas avec la logique commerciale des éditeurs. Elle est publiée dans de petites maisons d’édition : petits éditeurs, petits tirages, petit public… Néanmoins beaucoup d’innovations, de nouvelles formes d’écritures viennent de la poésie. Elle a modifié la préhension de la langue. À tel point que dans les années 1970, certains auteurs ont récusé le partage poésie/prose en posant la notion de « texte » comme étant la notion la plus juste pour rendre compte de ce mélange. Ils souhaitaient parfois que le roman absorbe l’énergie de la poésie dans ses démarches.
Hugo, qui a composé un énorme massif d’œuvres poétiques (des kilomètres de vers !) y était par exemple déjà parvenu au XIXe dans son roman, Les Misérables (défini par lui-même comme un « poème de l’humanité »). Les croisements qu’il opère entre les deux genres sont extrêmement féconds. Il n’hésite pas à se détacher de sa narration pour offrir au lecteur des grands morceaux de fresques poétiques.
La poésie est à la fois un lieu de concentration formelle extrême, de réflexion sur le langage, et pareille à un champ ouvert. Le mot « poésie » vaut aussi bien pour des poèmes très simples de Prévert, des sonnets très complexes de Mallarmé, de grands poèmes interminables de Victor Hugo, des haïkus, ou des poèmes en prose. Il y a là une sorte d’élasticité extraordinaire. Ce mot « donne » sur l’intégralité de l’expérience de la langue. C’est à la fois un resserrement et une expansion. Le mouvement de systole et de diastole d’un cœur qui bat. Sans cesse, la poésie s’ouvre et se referme.
Il y a aujourd’hui des pratiques poétiques davantage tournées vers l’image, la musique (le rap). Ce sont des hybridations nouvelles entre les médiums. Personnellement je reste très attaché au travail de la plume, du crayon. Je cherche une sorte de nudité du langage. Je n’ai pas envie de mélanger mes vers à de la musique. La force d’un poème est d’être musical par lui-même, et porteur d’images. Il transporte sa propre lecture et il impose son propre médium. Écrire de la poésie, c’est faire des choix. Évidemment, il y a des poèmes qui ont fait l’objet de chansons. Ferré, Ferrat, Brassens ont chanté Rimbaud, Verlaine, Aragon, Prévert… En poésie, chacun a son périmètre d’action particulier. »

Le matin, dans le pré, il y a des gouttes de soleil et des araignées endormies sur les paupières des fleurs, des bagues à leurs doigts, du rouge à leurs lèvres closes… L’abeille se penche par-dessus leur chemise qui bâille ; elle voit pointer le bouton au milieu de la corolle ; son cœur alors tombe dans le pollen.
Les abeilles de l’invisible – extrait

Quand intervient la construction de vos textes ?

« La construction intervient quand je passe du texte sur feuillet libre à la conception du livre. Exemple : dans Une histoire de bleu, il y a 9 fois 9 textes qui composent l’ouvrage. C’est à la fois complexe et harmonieux. Le texte de la page de droite et la page de gauche sont construits sur le même format. J’ai créé un moule nécessaire, pas trop contraignant, mais qui me permet de cadrer les textes, surtout pour enclore verbalement une matière aussi insaisissable que le bleu ! »

Vous avez consacré au lyrisme au moins 2 ouvrages à 20 ans d’intervalle : La voix d’Orphée (1989) et Pour un lyrisme critique (2009).

« J’ai travaillé longuement sur la question du lyrisme car je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup d’approximation et de stéréotypes dans l’image qu’on en véhicule. On attache le lyrisme à l’idée de l’expression personnelle, sentimentale, un peu complaisante, du « moi ». En vérité, il y a beaucoup d’autres paramètres qui entrent en jeu dans l’écriture lyrique, à commencer par l’animation, le rythme, la chaleur du discours, son élévation, la force et la recherche d’une énergie… J’ai voulu montrer que le poète n’est pas quelqu’un qui se mouche dans ses vers ou qui va y pleurnicher. C’est quelqu’un qui va produire des émotions avec des données objectives. Il va trouver un dynamisme d’écriture singulière, une énergie particulière. Un poète qui est bien représentatif de la poésie lyrique c’est Apollinaire, il y a à la fois chez lui l’expression sentimentale et l’énergie. Dans Le Pont Mirabeau, on a l’image d’une poésie qui coule toute seule sous la plume. En fait, il y a là des valeurs de musicalité, des effets de résonance et de reflets très subtils. Il y a aussi, dans Zone, toute la dynamique de la vie moderne. Dans l’écriture lyrique, je me suis beaucoup intéressé au mouvement qui me semble devoir être considéré plus attentivement, par rapport à l’imagerie sentimentale et complaisante qui accompagne la perception du lyrisme. Le sentiment doit être solidaire d’une quête de sens. Il faut une réorientation. Le sentiment narcissique, pour lui-même est stérile. De fait il ne conduit pas très loin. »

Quand, à force de demeurer cloîtré dans les chambres austères de la langue, je ne peux plus écrire un mot, ayant épuisé la mémoire de mes excursions, je retourne sur ce chemin pour vérifier que rien n’y change, et qu’il me faut tout recommencer, puisqu’un fragment de faïence rose continue de briller dans l’herbe à côté des fils électriques et des cerises tombées.
Le chemin de Mareil me conduit ainsi jusqu’à la mort. Je suis certain de pouvoir compter sur son silence. Et je me réjouis qu’il mène à une église, avec deux vierges de plâtre peint, un Christ et des images pieuses auxquelles je me garderais bien de croire.
Papiers froissés dans l’impatience – extrait

Dans vos textes poétiques, vous évoquez souvent le rapport de l’humain à la mort ?

« La littérature prend sa source dans l’angoisse, dans une conscience très aiguë de la finitude. C’est cette finitude qui nous rend les choses précieuses : c’est par elle que l’on est sensible à la lumière du jour comme à la beauté des femmes, à la nature, à l’enfance…. Il n’y a pas véritablement d’émerveillement dans le monde qui ne soit rattaché à cette pensée-là.
Quand on est jeune, on confond facilement solitude et finitude… Cette pensée de la finitude, que j’ai rencontrée très tôt, a-t-elle nui à mon bonheur de vivre ? En partie, oui. Écrire de la poésie ne va pas sans une relative perte de légèreté, d’insouciance, si ce n’est une mélancolie foncière…. En même temps, j’aime profondément la vie, cette vie, la seule… Je ne me morfonds pas. Je cherche les raisons d’être. La poésie, je la sens comme le lieu d’examen de nos raisons d’être, de nos attaches : elle me dit ce par quoi je tiens au monde, par quoi je tiens aux autres, par quoi je tiens à la langue, par quoi je tiens à moi-même. »
« Je suis en relecture d’épreuve de L’hirondelle rouge qui sortira aux éditions du Mercure de France au mois de février 2017. L’idée du titre m’est venue d’un tableau de Miró : Amour d’hirondelle (1934).
Mon hirondelle est d’une espèce étrange : à la fois rouge de froid (pour ne pas être partie en migration avant l’hiver) et rouge de désir (car messagère de l’amour). Elle porte en elle le désir amoureux qui fait contrepoids à la mort. C’est un oiseau dont je pourrais dire qu’il constitue un antidote à l’angoisse qu’a générée en moi l’appréhension de la mort à travers la disparition de mes parents. Semaine après semaine, j’ai vécu parfois comme une descente aux enfers mes visites à la maison de retraite. L’image de toutes ces vieilles personnes, quelle insondable tristesse… J’ai éprouvé un besoin d’écrire, de mettre des mots sur ce que j’avais vu. L’expérience de la vie est aussi l’expérience de la finitude commune à tous. Elle devient inévitablement douloureuse dans son intensité. »

incertain regard – N°13 – Novembre 2016 : Note de lecture : Vie et oeuvre de Constantin Eröd, de Julien Donadille, Grasset, 2016

Sur une table de salon, un livre attrape-lecteur. Une main pour le saisir. Lecture d’une page au hasard : « J’ai appris assez vite en arrivant dans mon immeuble de Prati que l’appartement du dernier étage était occupé par le prince héritier d’une quelconque couronne d’Europe orientale – j’ignorais alors qu’il y eût une Slovanie. »

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Premier roman : une fiction s’appuyant sur une illusion de vérité historique et littéraire. La lecture les rend vraisemblables. Un roman en trompe-l’œil.
Son cadre, Rome ; sa ligne directrice, la rencontre entre un attaché culturel trentenaire : Yves Kerigny, et un héritier de Slovanie, exilé : Constantin Eröd à la personnalité fascinante : « Pouvait-on rêver existence plus belle que celle de ce flâneur de Rome, perpétuellement oisif, qui n’occupait ses journées que de la beauté de cette ville et du murmure de l’histoire ? La figure-même du bonhomme divagant me semblait celle-même du bonheur. Constantin marchait, droit devant lui. De temps à autre, il tournait la tête vers les côtés du chemin. Ça n’était jamais un mouvement brusque ou irréfléchi, mais plutôt le balancier d’un navire pris dans la houle et soucieux de garder son cap. »
Ce cap est l’objet de l’intrigue politique distillée par petites touches, entre visites de monuments, conversations dans le bar d’Angélina, réflexions sur un prix Nobel imaginaire, soirées parmi des diplomates, rencontres romanesques.
L’allure du récit : celle du pas nonchalant, d’Yves K. le conteur, aimanté par l’énigmatique Constantin Eröd.
La narration aurait dû être orientée du point vue de Constantin Eröd : « Quand deux peuples qui sont censés vivre ensemble, n’en peuvent plus l’un de l’autre, et bien il ne reste plus que la saignée ! Et c’est le plus fort qui reste à la fin…» dit le dictateur en devenir d’un pays qu’il est censé aider à retrouver paix et liberté.
L’auteur a choisi celui d’Yves K. Originalité. Par lui le lecteur découvre le rôle des personnes qu’il côtoie : « J’ai omis de dire que Pierre s’occupait à la chancellerie de l’ambassade, des questions de politique internationale ». A propos de lui : « Le lecteur voudrait peut-être, au demeurant bénéficier du récit que je fis à Pierre. »
Le lecteur devient un témoin curieux. Il réfléchit à une analyse politique ; réagit à la moralité de l’une ou l’autre des personnes côtoyées ; profite de flâner dans Rome, loin des sites « carte postale touristique » ; vit l’ambiance romanesque qui affleure autour de Tiziana la maîtresse d’Yves K. ou de ses séduisantes collaboratrices Valentine et Alexandra ; porte un jugement sur Constantin Eröd…
En filigrane, le drame des guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 90 : le jeu diplomatique, les petits arrangements, les peuples en colère mis sous la protection de dirigeants exilés devenant des dictateurs…
Roman d’espionnage, dans les méandres d’un aparté littéraire, d’une visite de monument, d’une analyse politique sur un pays imaginaire.
Ce roman d’ambiance offre à réfléchir sur la nature humaine, son apparence, sa réalité. C’est aussi l’occasion de visiter Rome : « L’été approchait, cette explosion sensuelle de l’été romain qui fait douter – je l’ai dit – qu’on puisse vivre ailleurs qu’ici : existe-t-il même ailleurs, hors ces bouquets énormes de bougainvilliers dégoulinant sur des cascades de murs de brique, cette chaleur humide venue de la mer qui ferait presque condenser le sel sur les lèvres, ces parcs et ces ruines posés çà et là comme un décor de théâtre pour abriter les amours des hommes ? ».

incertain regard – N°13 – Novembre 2016 : La Faux

Un pas, droite gauche, un geste de balancier, la lame de la faux va, parallèle au sol.
Un pas, la faux, droite gauche, guidée par mes bras, coupe franche.
Un pas, la faux, droite gauche, l’herbe fauchée glisse à gauche de la coulée.
Un pas, la faux, droite gauche, le mouvement d’épaules accompagne ma pensée.
Un pas, la faux, droite gauche, pause.

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Mon regard au-delà du clocher de Saint Voy fixe le cimetière vers la tombe des grands oncles. Fierté !
Le geste reproduit leur était familier. Ils allaient sur les terrains pentus emportant pour la journée, or la musette pour le repas, l’enclumette pour battre la lame et aussi le coffin avec sa pierre à aiguiser.
Je tourne la tête. Au bout du pré, sourit une silhouette, une petite fille, en robe d’été.
Un pas, la faux, droite gauche. Le soleil est chaud aux épaules.
Un pas, la faux, droite gauche, bien reproduire le geste transmis, ancestral d’avant les engins mécaniques. Celui des nobles travailleurs de la terre.
Un pas, la faux, droite gauche. Utiliser toute l’amplitude, un demi-cercle d’un seul coup de lame, respect de l’art paysan.
Un pas, la faux, droite gauche, ma chemise est humide de transpiration, l’air chaud me serre la gorge.
Un pas, la faux, droite gauche, geste de coupe : plaisir-souvenir
Un pas, la faux, droite gauche, odeur des foins, passés, présents
Un pas, la faux, droite gauche, j’avance dans le pré familial.
Un pas, la faux, droite gauche, le geste à répéter jusqu’au bout du rang.
Ma fille, ses mains d’enfant serrant le manche d’un râteau faneur, plus grand qu’elle, me questionne du regard : « C’est quoi faner » ?
Madame de Sévigné lui aurait répondu :
« Savez-vous ce que c’est que faner ? Il faut que je vous l’explique : faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu’on en sait tant, on sait faner. »
Femme de mots, hommes de gestes ! Cultures !

incertain regard – n°12 – Mai 2016 : Entretien avec Jeanne Benameur

par Patrick Fourets

Depuis Samira dans  Samira des quatre-routes, héroïne de son premier roman en collection jeunesse (1992), jusqu’à Etienne, Enzo et Jofranka dans Otages intimes, son dernier roman paru en  2015, tous les personnages de Jeanne Benameur suscitent l’empathie. J’ai constaté cette récurrence dans chacune de mes lectures, quel que soit le thème abordé. Comme Léa et Bruno dans Laver les ombres, Antoine, Marcel et Thaïs dans Les insurrections singulières, Judith et Alain dans Pas assez pour faire une femme, Aurélie dans Une heure, une vie, Luce et « La Varienne » dans Les Demeurées, Yasmina dans Pourquoi pas moi, Bastien dans Quitte ta mère, tous sont par leurs questionnements des personnages qui portent l’histoire.

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«  Plus que de  personnages, je préfère parler de sorte d’émanation de moi-même. Pour cela j’ai besoin d’atteindre  un certain état de vide, pour sentir, avoir des perceptions. Pour moi, tout se passe dans le corps. Je  suis traversée par le monde, par exemple dans la rue, je regarde, j’écoute, je m’imprègne. L’empathie  que vous ressentez est la même que celle que je ressens. Mon travail d’écriture consiste à trouver les  perceptions pour dire quelqu’un. Quelqu’un va pouvoir se dire par la voix ; un autre par sa façon de  tenir sa tasse, un autre par sa manière de regarder, un autre par son comportement amoureux. Mes  personnages parlent très peu. Ils doivent se dire de l’intérieur. C’est ce que je recherche pour chacun  d’eux. Au début, je n’avais pas conscience de ce travail. C’est en laissant venir ma propre pensée que  j’ai compris. Maintenant, j’aide ce processus en me rendant libre intérieurement. Pour bien les dire, je  vais à l’essentiel en écartant tout ce qui peut gêner. Mes personnages viennent «  comme ça  ». Ce  sont mes perceptions qui me les donnent. Elles m’aident à les définir, beaucoup plus que l’idée propre  de création de personnage. Je dois vraiment les sentir de l’intérieur, pour leur donner une vie, un corps. Je suis ainsi, je ressens l’empathie par le corps, donc cela se retrouve dans mon travail d’écriture. »

Les textes de Jeanne Benameur, ses romans en particulier, sont à mots comptés  ; à mots choisis,  simples, qui demandent réflexion et travail. Son exigence, sa quête littéraire est la simplicité dans  la construction avec des images, toiles de peintres, où dominent les ciels, les éléments végétaux  (l’arbre) et minéraux (la pierre revient souvent). En ce sens, sa littérature est populaire comme  peuvent l’être les chansons de Georges Brassens. «  Le mot populaire dans son sens profond me  convient. J’apprécie Georges Brassens pour ses textes et aussi pour sa musique qui paraît toujours la  même. Pourtant, ses accords à la guitare, sont difficiles à jouer. Quand je dépasse la difficulté pour  atteindre quelque chose de juste, ma joie est incomparable. J’aime vraiment le mot populaire, quand  il correspond au résultat d’un travail, parfois long, difficile vers la simplicité. Les écritures constamment  Rencontres avec Jeanne Benameur dans la référence m’exaspèrent. Quand je publie, j’estime que le lecteur doit pouvoir rentrer seul dans  le texte qui doit être accueillant. C’est mon travail de le rendre tel. Certains textes ne le sont pas. Je  cherche à rendre mes textes simples, fluides. Je veux que le lecteur puisse arriver sans rien. Tout ce  dont il est porteur en tant qu’être humain doit pouvoir entrer en relation avec le texte. Et si possible,   s’ouvrir. C’est mon espérance. Par comparaison je dirais qu’un texte est comme un tableau. Un tableau  n’a pas besoin de commentaires. On doit pouvoir le regarder et sentir les choses. Parfois c’est difficile,  voire complexe car une œuvre peut ne pas se donner au premier regard. La recherche des références  culturelles doit venir après avoir reçu l’émotion.

Quand j’écris, le lecteur, je n’y pense pas. C’est moi la première lectrice. Le regard critique c’est d’abord  le mien. Je suis exigeante sur ma route à moi et selon mes critères. Je travaille avec ma singularité.  Chacun a la sienne. Alors, pourquoi vouloir l’accompagner ? Le lecteur sent les choses.

A propos des  Demeurées , je voudrais vous faire part d’une anecdote qui illustrera mon propos. Le  texte terminé, comme souvent je l’ai fait relire par un ami. Il m’a dit « quelque chose sonne faux », sans pouvoir me préciser quoi. J’ai eu un ressenti semblable. J’ai compris ce qui n’allait pas  : j’avais écrit les trois personnages de la même façon. Ce qui est impossible dans la réalité. «  La Varienne  », la  demeurée, ne peut utiliser que des phrases juxtaposées  : « Il pleut, je sors, je suis mouillée ». Elle n’a pas accès aux phrases complexes qu’utilise l’institutrice « Parce qu’il pleut, je prends mon parapluie ». Quant à Luce (fille de « la Varienne »), elle vit avec des obligations. Elle est dans l’impersonnel, avec  les choses qu’il faut faire et celles qu’il ne faut pas faire. Elle entrera dans le personnel en apprenant  le langage. Cette justesse des personnages est mon travail d’écrivain qui doit être invisible au lecteur.  En fait je dépose le texte (écriture première) puis je le travaille.  »

Pour chaque travail d’écriture, y compris dans les romans parus en collection jeunesse, j’ai perçu  trois niveaux de lecture concomitants. Les personnages animent les deux premiers : l’histoire  et le questionnement. Le troisième provient de l’écriture même de Jeanne Benameur. C’est à  mon  sens,  sa  signature,  son  art  littéraire  reconnaissable  d’un  texte  à  l’autre  par  sa  rythmique   et sa forme poétique. Les interrogations des personnages, nous pouvons les rencontrer dans  notre quotidien : le divorce ( Une heure, une vie ), l’intégration des jeunes issus de l’immigration  ( Samira des quatre-routes ), des questions de femmes ( Laver les ombres ,  Pas assez pour faire une  femme ), des questions humaines et sociales ( Les Demeurées ,  Les insurrections singulières ,  Otages  intimes ). «  Quand j’écris, il y a une question humaine qui me travaille. Sinon, je n’écrirais pas.  A travers  mes personnages, je la travaille sur toutes ses facettes. Mes personnages peuvent réaliser ce que  je ne peux pas faire en tant qu’être humain  ; c’est-à-dire aller jusqu’au bout d’une pensée ou d’une  réflexion. Comme individu, nous sommes tenus à un corps, à une vie, à un temps. A travers mes per – sonnages, par le jeu de la création, je peux diversifier mes points de vue, sur une même question. Je  peux mieux réfléchir une situation dite romanesque qui est à dimension humaine. Pour faire exister  mes personnages, j’écarte beaucoup de choses. Je tiens à ce vide que je recherche. J’ai besoin de  silence, de retrait. C’est une respiration. La respiration, le vide, le silence, c’est le temps qu’on se donne.  C’est essentiel pour moi.

Pour moi, c’est ça le roman. Si je savais à l’avance la construction, j’écrirais des formes de compte- rendu. Cela ne m’intéresserait pas. En tant qu’être humain, nous avons une cohérence, immense,  inconsciente. C’est ça que je laisse se faire dans le roman. L’inconscient doit pouvoir affleurer. Ce sont  les mots qui donnent forme aux grands soubassements. Il m’arrive d’écrire des passages, je sais qu’ils  ne sont pas bons mais ils servent à combler un vide en attendant de trouver la suite cohérente du  texte. La cohérence va venir de l’écriture. Ce n’est pas la peine de la vouloir. Elle va s’exprimer par le langage des mots. Il y a quelque chose d’organique dans le roman. Pour  Les insurrections singulières ,  j’ai fait une recherche et j’ai découvert que Monlevade, la ville du Brésil, a pris le nom d’un pionnier  français qui a choisi d’implanter sur place une usine sidérurgique à la fin du XIX e  siècle. La question  du Brésil, je l’avais posée aux ouvriers d’Arcelor Mittal. Leur réponse avait été  : partir au Brésil, non.  De toute façon, nous ne leur en voulons pas. Chacun doit pouvoir avoir un travail pour vivre. Une belle  leçon de dignité et de générosité humaine. Par contre, Antoine, dans sa cohérence d’ouvrier, doit partir  au Brésil.  C’est mon évidence pour ce personnage. Comme sa fuite à moto, la rencontre avec le petit  garçon et son chien et celle de Marcel. Le personnage de Marcel, la manière qu’il se dit, vient de la  rencontre avec un ouvrier âgé aux «  ateliers    de parole  » organisés par l’Association La Forge pour  les ouvriers d’Arcelor Mittal et de l’expérience de ma mère, ouvrière à 13 ans. Voilà l’exemple de ma  manière d’édifier un roman. Le roman ne me permet pas de résoudre, mais il me donne les moyens  d’explorer chaque facette de la question. Quand j’écris, je ne sais pas où vont mes personnages. Ecrire,  c’est mener une aventure avec moi-même . »

La femme est au cœur des textes de Jeanne Benameur.  Arc-en-ciel de situations dans un ciel  d’âges.  Selon  le  texte  ou  le  roman  elle  est  enfant,  adolescente,  jeune  femme,  amante,  mère.   L’autobiographie  affleure-t-elle ici où là  ? En certains romans probablement. L’essentiel est que  toutes ces femmes «  se disent  » à travers son propre questionnement, nourri de son expérience  personnelle.  «   Je  pense  qu’on  piétine  dans  l’histoire  des  femmes.  Les  femmes  étaient  en  chemin.   Nous sommes à l’arrêt. La femme est porteuse de peur depuis toujours. Elle a cette puissance dans  le corps de mettre au monde. C’est à la fois fascinant et effrayant. Il y a chez les hommes un besoin  de maîtriser les femmes : sensibles, avec une écriture féminine… L’écriture intellectuelle se veut mas- culine. Cela explique ma colère. Le religieux est dicté par l’homme. C’est une manière de maîtriser  le corps de la femme. La femme a été un objet sexuel. On veut nous reconsidérer ainsi. Aujourd’hui,  nombre de jeunes filles ont la chance d’accéder à la littérature. J’ajoute que la spiritualité ne doit pas  être réservée aux religieux. Je peux sentir à l’intérieur de moi ce qu’est l’esprit sans passer par le  dogme. C’est une vraie liberté contraire au retour à un contrôle qu’on veut nous imposer.  »

Parmi tous les thèmes abordés, tous les questionnements proposés, il en est un universel, abordé  par Antoine dans  Les  insurrections  singulières   :   celui  de  la  vie,  de  notre  existence.  Le  parcours   littéraire de Jeanne Benameur est tout entier porté par cette préoccupation. «  J’accepte qu’il n’y  ait pas de réponse à la question  : pourquoi vit-on  ? Par contre ma question est : comment vit-on  ? Je  suis née, mais j’ai le choix de vivre ou pas. C’est une liberté. La littérature peut permettre de m’appor – ter des précisions. Des réponses nous sont données par des philosophes, certes, mais comment on  élabore sa propre question, voilà pour moi à quoi sert la littérature. Dans la chaîne des êtres humains,  voilà mon rôle.  »

 

incertain regard – N°12 – Mai 2016 : Note de lecture : Le ramadan de la parole, de Jeanne Benameur, Actes Sud junior, 2007

Je croyais que c’était beau d’être une femme
J’y avais cru dans les yeux de ma mère.
J’ai découvert que ça pouvait être une maladie. Honteuse.
Qu’il faut se faire oublier pour pouvoir vivre tranquille.
Je ne dis même pas « respectée ». Je dis « tranquille »

Le ramadan de la parole paraît au mois de mai 2014. Ce printemps-là, le texte de Jeanne Benameur fait souffler un vent de liberté comparable à celui du printemps de mai 1968. Au cours d’un entretien, cet hiver, j’ai eu l’occasion de la questionner à ce sujet. Elle m’a confirmé son sentiment : « on piétine dans l’histoire des femmes. » L’actualité lui donne raison. Elle rend indispensable la lecture de cet ouvrage, ô combien dans le présent. Le ramadan de la parole pourrait être un pamphlet, un tract féministe, un texte engagé… Il est une œuvre littéraire qui sonne juste ; composée de 3 monologues que Jeanne Benameur met en scène.

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Même les Chinoises n’ont plus les pieds bandés
Premier texte du triptyque. J’ai eu l’impression de lire la scène 1 de l’acte I d’une pièce de théâtre inachevée. La force de ce texte, réside dans son rythme (phrases courtes), sa forme choisie (le monologue), des mots simples, un jeu de questions.
« Moi, mon temps, ma mère, j’ai envie de le passer à lire, à m’instruire. Ça vous dérange ? Une bonne épouse ne doit pas en savoir plus que son époux, c’est ça ? Donc une bonne épouse doit être comme le bon cheval du laitier, dotée de belles œillères ! Mais le monde ma mère, le monde est vaste ! Je veux apprendre ! Je veux voyager ! »
Jeanne Benameur situe précisément « Même les Chinoises n’ont plus les pieds bandés» en 1920. L’histoire d’une jeune femme qui refuse les carcans traditionnels de la classe bourgeoise et son éducation de jeune fille de bonne famille.
« Une jeune fille de bonne famille fait de la broderie, apprend à surveiller la cuisinière et la femme de chambre, tapote sur un piano, sans faire l’artiste pour autant, et rêve du mariage. »
Elle jette à la tête de sa mère, ses envies de vivre autrement, dans une colère maitrisée non dénuée d’affection, mais déterminée.
« Je sais. Je dis trop de choses. Je veux trop de choses. Et je ne suis pas un garçon ! La belle affaire ! Comme s’il fallait être un garçon pour souhaiter vivre libre ! Est-ce qu’être une femme est une malé- diction ? »
La finesse du propos est qu’il n’est pas manichéen. Le personnage fait un choix personnel de la libre lecture. Ses livres, objets de son opposition avec sa mère marquent la rupture entre les deux femmes. C’est un thème fort dans la pensée de Jeanne Benameur. « Ce soir, je lui donnerai tous mes livres, tous, pour qu’ils continuent à vivre, à respirer de sa lecture à elle. Je sais qu’ainsi rien ne sera perdu. » La transmission par le savoir, le combat contre l’ignorance, le droit de décider par soi-même, voilà ce qui nous est proposé dans cette lecture. Vent de liberté, à mon sens, propre à redonner de l’élan à la marche féminine. En 1968, nous avons proclamé : Il est interdit d’interdire. Aujourd’hui, Jeanne Benameur clame pour les femmes :
« Même les Chinoises n’ont plus les pieds bandés, ma mère. Vous ne me ferez pas marcher à petits pas. Je veux parcourir les rues et le monde à grandes enjambées. Je veux courir, sauter, danser. Je veux connaître ! »
Peut-être un jour, une scène 2… un acte 2. Ce texte est un appel. Il se lit sans s’interrompre. A la première ligne, vous êtes en haut du toboggan. Vous vous laisserez glisser jusqu’à la dernière page par ce monologue en empathie avec cette jeune femme. Au bas de la dernière, vous reprendrez votre souffle, bouleversé peut-être comme je l’ai été.

Le ramadan de la parole
Le deuxième volet du triptyque met en scène une jeune fille qui au moment des faits a entre 12 et 13 ans. Face à elle, un jeune homme qu’elle trouve beau. Il lui profère, ainsi qu’à ses deux amies, des paroles grossières. (« Des mots de boue »). Pour se défendre, elle lui répond : « On ne parle pas comme ça à des jeunes filles ». Explication : « Ces mots c’étaient comme un bouclier avec ma vie qui scintillait dedans et le regard de ma mère pour arrêter la boue. ». Le garçon n’admet pas la remarque, les copains le rejoignent pour se moquer plus encore. Pire : « Alice et Zora sont restées à rire avec les garçons qui nous insultaient. »
Drame des cours de récréation, des cités de banlieue, de la solitude de celle qui résiste, et pire encore, pire : « Zora est arrivée avec un voile sur la tête. Pour avoir la paix. Voilà ce qu’elle a dit. » L’héroïne prend une décision : «…, je commence mon ramadan à moi. Et aucun dieu ne l’a prescrit. C’est moi qui décide. Je fais le ramadan de la parole. »
Jeanne Benameur nous met spectateur de cette jeune résistante « aux lois des garçons », comme nous le sommes, si nous prenons le temps d’observer les adolescents au quotidien dans notre proximité. Point de morale dans le propos, pas de théorie philosophique. Des faits, rien que des faits. L’histoire se suffit à elle-même, fruit d’un travail de réflexion de Jeanne Benameur. Elle n’impose rien. Elle dit. Des mots qui portent la pensée de la jeune fille. Pour l’avoir rencontrée, je souscris à sa remarque qui dit en substance : le langage se suffit à lui-même. Pas la peine d’en rajouter. Son texte est court, mais l’essentiel y est qui nous interpelle.
La jeune fille n’est pas misanthrope. Elle a envie d’être aimée : « C’est mal d’avoir envie qu’un garçon vous regarde ? C’est mal d’avoir envie qu’il approche sa main de votre main ? Qu’il touche votre peau ? » être libre d’aimer, sans subir le jugement, en recherche d’harmonie, voilà l’ambition de la jeune fille, son parcours qui nous est conté :

«Qu’il vienne, celui pour qui je me délierai du ramadan de la parole.
Celui pour qui ma parole sera.
Entière. Je suis une vraie femme.
Fière et libre.»

A l’affiche
Troisième et dernier volet de cette suite de trajectoires. Nous retrouvons une jeune femme qui peut avoir 18 à 20 ans. L’auteur comme à son habitude nous laisse deviner. Elle est belle. Elle fixe un garçon dans le métro. Pourquoi ? Faut-il l’écrire ? Jeanne Benameur ne se teste pas dans le genre policier. Elle est bien dans sa manière : texte qui touche à la poésie, images nettes, portées par le mot juste fruit de son travail d’écriture. Le métro est arrêté à une station. Plan cinématographique qui donne envie de rentrer dans le texte. Le métro repart. Nous sommes assis à côté de la jeune fille, face au jeune homme, témoin. Elle nous raconte. Sa mère demi nue est exposée, pose suggestive en affiche 3 par 4, ventant une marque de parfum. Drame de la pudeur, de l’argent facile. La jeune femme questionne sa mère :
« Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ? Oh, je sais bien. Tu as dit en riant : l’argent n’a pas d’odeur. Et tu as même ajouté : Et si en plus c’est pour du parfum, alors ! Oui, je sais pourquoi tu as fait ça. Tu as gagné beaucoup d’argent. Beaucoup. Et ce n’est qu’un début. »
Jeanne Benameur a l’art de poser les questions. Elle n’apporte pas de réponses. Celles-ci appartiennent au lecteur. Mais son questionnement n’est pas superficiel. Il est profond. Fruit de sa réflexion, de ses propres interrogations. C’est mon ressenti.

Ici encore, l’empathie est forte. Elle est tenue par l’amour de la fille pour la mère malgré son jugement porté et son point de vue :

« Je devrais être imposée sur la fortune,
Maman, car je suis fortunée, oui,
Des mots qui m’ouvrent le monde
Qui me disent des pays
Et des êtres que je ne rencontrerai jamais
Aucune banque ne peut comptabiliser mes richesses
Et aucune feuille d’impôt n’en fait état
Ma richesse est secrète
Immense, immense
Et toujours plus vaste
Tu en es la part la plus précieuse.
Je voudrais couvrir chaque affiche où tu es nue
Du manteau de princesse
Que tu m’avais cousu pour un Noël. »

 

incertain regard – N°12 – Mai 2016 : Pays de Haute-Loire

Aurai-je un jour, assez d’habileté pour venir vous délivrer de cette ville, aux tours couleur d’ombre ? Durant mes marches parmi les épicéas, je vous rêve. Parfois, la burle, un vent de langue d’oc, capable d’envoûtement, m’accompagne. Le craignez-vous tant ce vent qu’il vous faille attendre la clémence d’une journée de belle saison pour vous risquer jusque sur le plateau du Velay ? Je vous y ai surprise, apparition, il y a quelques temps déjà.

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La burle reposait sa force légendaire, tapie quelque part, veillant sur les eaux basculant tantôt vers la Méditerranée, tantôt vers l’océan Atlantique. Vos sens endormis par la vie citadine, s’étaient réveillés. Votre silhouette, s’élevait, depuis la forêt du Meygal vers le sommet du Testavoyre. J’ai suivi votre pas, osant vous prêter ma paire de jumelles au moment où passait le busard en quête d’une proie. Ma main a effleuré la vôtre. Un regard de découverte, un éclat de lumière dans le sourire, déjà vous rebroussiez chemin, vers votre automobile qui a décidé de notre séparation. Saura-t-elle retrouver le chemin de notre rencontre avec son intelligence artificielle à la mémoire infaillible. Il vous suffirait de programmer « destination récente » pour venir me rejoindre. Le voulez-vous ? Est-ce utopique de songer à vous revoir ? Je vous rêve. N’ayez crainte, je saurai vous acclimater à ce paysage de sauvagerie rocheuse, à pierres de lauze, aux couleurs changeantes obéissant à la volonté de la burle. Je vous rêve à la source du Lignon, au pied de la croix de Peccata. Je vous rêve au ruisseau des merles, pour un bain, nus, dans un trou d’eau caché parmi les hautes herbes. Je vous rêve, nous deux allongés sur un tapis de mousse, intimité partagée avec sauterelles et papillons. Je vous rêve à faire chanter la phonolite en dévalant la coulée de lave. Le soir venu, je vous rêve au spectacle, du théâtre à ciel ouvert, son décor de sucs jusqu’à l’horizon. A cette heure, un spot rouge du couchant, vient illuminer chacun d’eux tour à tour.

Un fauteuil dans mon buron, je vous songe. Votre appartement, au dernier étage d’une résidence de béton gris – je ne peux pas vous envisager au rez-de-chaussée d’un immeuble – vous entrevoyez les cheminées des hauts fourneaux de votre cité ouvrière ; derrière eux ma montagne.

Accoudée à la rambarde de votre balcon, regardez-vous dans ma direction ?
Je bous d’impatience. Je vous cherche, ici et là parmi les randonneurs. Pourtant, la burle, en complice, par cette saison d’été, devenue zéphyr, cherche à vous attendrir. Effort vain, j’enrage de ne pouvoir vous guider sur des sentes familières. Demain, je grimperai jusqu’au sommet du Lizieux : on aperçoit votre ville, depuis la table d’orientation…

Trois lettres d’un abécédaire

D dés
Dé-ceptions et aussi
Dé-sespérance. La belle usine a perdu sa vie. Les
dés sont jetés : Liquidation ; les
dés étaient pipés : licenciement.
Dé-localisation : logique du profit rationnel
Dé-cideurs sans scrupules
Dé-dommagement : à minima
Dé-couvert à la banque : bientôt, peut-être
Dés-illusions ? Oui
Des années durant, mon père a joué aux dés, au café avec
Des ouvriers, pour passer le temps de la pause. Les
dés pouvaient se jouer de lui ; il lui en coûtait la tournée
des copains. C’était le temps du « plein-emploi » appelé « trente glorieuses » par
des économistes. Mais aujourd’hui…
Dé-tresse ! Pour celui qui m’a appris que l’emploi est la première
des protections sociales. Une source de vie et l’Usine : une chance.
Dé-finitif le chômage à son âge ?
Dé-fi
Dés…

M Mort J’ai eu raison de quitter la planète terre pour la vie éternelle. J’ai pris de l’avance sur l’homme des siècles à venir ! Quel spectacle ce voyage intersidéral, au-delà du temps. Les Dieux, où sont-ils dans ce vaste espace à partager ? M’ignorent-ils ? Nous n’avions pas d’affinité dans ma vie terrestre. Je n’ai pas le goût de les rencontrer, où qu’ils soient dans l’univers. J’ai une promesse à tenir. Je dois rejoindre l’étoile habitée par un petit garçon, son mouton muni d’une muselière, et sa rose avec ses griffes. Je dois lui remettre un message du renard qu’il a apprivoisé autrefois.

K Kilomètre
Sans croyance chrétienne
Vers Saint-Jacques de Compostelle
En quête d’absolu

incertain regard – N° 11 – Novembre 2015 : L’oiseau à tête orangée, gorge mauve et plumage jaune (extrait)

« La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle. » Simone de Beauvoir

Pierre se doit d’apprivoiser l’oiseau à tête orangée, gorge mauve et plumage jaune.

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Séjour en Normandie – chaumière d’héritage familial – Pierre, photographe en son musée. Carole s’y promène dans une élégante robe au décolleté plongeant, coupe ajustée à son corps. Elle oscille parmi le bric-à-brac de meubles et d’objets déposés ici et là. Assise, dos à la bibliothèque, elle salue les caricatures peintes de moines joufflus, assiettes accrochées au mur. Pierre saisit l’esquisse de son sourire. Discrètement, elle déboutonne sa robe, pour laisser apparaître l’oiseau à tête orangée, gorge mauve et plumage jaune. Puis debout, elle montre la fresque toute entière, l’exposant aux lumières printanières provenant de la fenêtre ouverte. Ils s’amusent. Le soleil prend part au jeu. Il les appelle sous la véranda. Carole s’offre avec l’apparente arrogance des femmes sûres de leur séduction. A-t-elle oublié l’ablation de sa poitrine ? Pierre la photographie : plaisir simple. La robe virevolte, jeu de hanches. Jeu de mots : « Madame, vous avez su conserver avec le temps, les mêmes rondeurs harmonieuses au bas des reins, félicitations ». Carole, visage rayonnant de malice. « Tu roucoules, à la bonne heure. Vous allez pouvoir satisfaire votre curiosité, Monsieur. J’ai décidé d’obliger mon photographe à réaliser des photos en nu intégral ! » « Vous êtes bien celui-ci ? La lumière est douce, le jardin derrière ce vitrage offre un cadre convenable, n’est-ce-pas ? » « Désolé, je suis photographe animalier. Mon rôle consiste à mettre en valeur votre oiseau à tête orangée et gorge mauve. Rien de plus. » « Votre épouse, m’a donné son accord, ne vous en déplaise ! ». D’un geste, elle dégrafe sa robe, tourne sur elle-même. Elle est nue. Pierre exécute quelques prises de vues.

Un songe : Cette série de clichés peut-elle avoir une valeur thérapeutique ? Carole s’est mise à nu corps et âme : les images elle veut les exposer. Oui, je vais raconter mon histoire en public, en toute vérité pour dire je suis !

Un homme a posé un sourire dans tes yeux. Tu as compris qu’il est possible de gommer d’un regard, la représentation symbolique et millénaire du sein !

L’apparence s’efface pour mettre en valeur « l’invisible » : la reconstruction psychologique.

Paris, quartier du Marais, une galerie d’art. Au rez-de-chaussée, un buffet est dressé : brouhaha de cocktail mondain, soir de vernissage,  foule inattentive à l’exposition proposée ! Les gens se bousculent : coupe de champagne et petit four. A l’étage, une autre ambiance : des femmes discutent par petits groupes, artistes de cet évènement,  la plupart coiffées d’un foulard de couleurs vives, ou d’un bonnet élégant. Certaines portent une perruque. Fratrie : solidaire et attentive qui témoigne, utilisant un art différent. Des sculptures, de femme à sein unique, côtoient des croquis de nus au fusain d’un corps endommagé. Un diaporama explique l’histoire d’une autre femme, son accompagnement. Vient une série de poèmes  et les images de Carole. Pierre ne goûte pas aux compliments qui lui sont adressés. Il est ailleurs, bouleversé parle travail artistique de ces femmes. Quel appétit de vie ! Quelle résistance au mal. Il devine les joies à venir. La maladie angoissante au funeste dessein ressemble à un mirage. Peut-être même que cette exposition, noire ironie, est une cérémonie funèbre de la mort des métastases : ci-gît le cancer du sein.

Le songe d’une femme : « Qui étais-je vraiment avant la maladie ? Le cancer semble m’avoir révélée. »

Un cercle de femme se forme, en son centre une danseuse à la chorégraphie saisissante.

La bande musicale contient une chanson intemporelle : « sur le pont de Nantes un bal y est donné, sur le pont de Nantes un bal y est donné… »A la taille de la danseuse, une ceinture de poupées, autant de symboles représentant les soumissions de la femme. Elles se détachent une à une, offrant une liberté de mouvement, une légèreté, une respiration du corps. La musique s’arrête. L’artiste retire sa perruque blonde, puis sa calotte noire, laissant apparaître une chevelure rase faite de jeunes pousses qui deviendront de longues mèches dans l’attente de recevoir la caresse de la main d’un homme aimant. Note d’espoir faite de bientôt, de peut-être. Applaudissements. Pierre fixe le visage de la femme d’une quarantaine d’années. Applaudissements, le cercle des femmes entoure l’artiste. Applaudissements, un bouquet de roses parvient dans ses mains. Applaudissements, la chorégraphe est à ses côtés. Applaudissements, applaudissements encore, plus forts. Pourtant la clameur s’estompe dans l’oreille de Pierre dont le corps tressaille. Face à lui, un portrait de Carole dédicacé :

Ma poitrine absente

L’oiseau à tête orangée

Lumière à venir.

Deux mains se sont posées de part et d’autre du visage de Pierre, formant étau. Le parfum qu’il respire, il le connaît. Le baiser posé sur ses lèvres, c’est celui de son épouse. « Carole est heureuse, tu l’as bien aidée, regarde comme elle est belle, je t’aime ! » Pierre dévisage Claire avec plaisir. Tout est rire en elle. Elle absorbe le malheur comme un trou noir la lumière. Pourtant, il l’a vu prostrée, cachée derrière la porte de leur chambre, le jour où elle a appris le cancer de son amie. Ils se penchent ensemble sur le livre d’or. Quelqu’un a écrit : belle peau neuve ; un autre : oser se laisser regarder pour se sentir vivant ; et cette phrase: il faut réapprendre à être caressé pas forcément dans le sens du poil.

Tout est dit. Pierre a convenu de laisser les femmes entre elles. La foule est clairsemée près du buffet : presque plus rien à grignoter ni à siroter. Ceci explique cela pense-t-il en franchissant la porte.

 

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