BON François

incertain regard – N° 11 – novembre 2015

Patrick Souchon | Nell Pierlain, écrivain

par François Bon, avec son aimable autorisation

Trouver sa propre écriture via celle qui en fit un métier

La littérature naît depuis toujours dans l’appel des morts. Quelquefois directement : les Oraisons de Bossuet les convoquent et les font surgir devant le lecteur, et Saint-Simon dresse ses vies à reculons, depuis l’instant où on apprend cette mort. Quand le deuil vous traverse, l’écriture ne compte pour rien. Et il y a plein de livres sur la complexité de ces passes. C’est ensuite, quand le deuil devient travail, que reviennent les rêves, et que la nuit les morts vous parlent. Alors on n’a pas le choix, que d’écrire. C’est ainsi qu’a surgi, chez ce type de 37 ans qui n’avait rien réussi jusqu’ici, La Recherche du temps perdu. Et on en a dans nos bibliothèques, de ces livres plus secrets, écrits sous un impératif, et qui témoignent d’une vie. Quand j’ai reçu, en cours de route, les premiers états du texte de Patrick Souchon, j’ai reconnu ce qui m’était arrivé il y a maintenant 8 ans, après le décès de mon père : ce que ça ouvre brutalement en soi-même de zones interdites, intouchées.

Dans le récit de Patrick Souchon, deux moments biographiques aux deux extrêmes d’une chaîne : un accident de voiture, où le père, prof d’histoire, soudain n’est plus. À l’autre extrême, la perte d’identité via Alzheimer (on se souvient il y a un an du beau travail d’Olivia Rosenthal). Au plus haut de ces passes extrêmes, il y a probablement Lambeaux de Charles Juliet : livres qui nous renforcent.

Mais ce qui dérange l’ordre du récit de deuil, c’est cet échange qui concerne l’écriture : ce n’est pas le premier travail d’écriture de Patrick Souchon, et ça aussi c’est une autre ligne de partage – responsable à l’action culturelle, littérature, ateliers d’écriture, formation des enseignants, dans une des plus grandes académies, le quotidien que nous partageons avec Patrick c’est que la littérature, poésie, roman noir, slam, c’est une transmission, une invention dont le livre est un outil, mais qui s’appréhende bien plus globalement. Mais s’appréhende dans l’exigence : ce que nous nommons culture, littérature, écriture.

C’est là où ce livre est unique : la jeune mère, après l’accident de voiture, devient écrivain. Elle prend un nom de combat, qu’elle forge d’après cette chanson de Fauré, Nell, que chantait le mort, Pierre, avec l’autre fils, Alain : Nell Pierlain. Et viendront des dizaines de ces romans populaires, parce qu’il n’y a pas le choix, parce qu’il y a les enfants à élever.

Le pathos ce n’est pas le genre maison : la question, c’est qu’est-ce qu’il reste. Et, de ce qui nous attache à la littérature, qu’est-ce qui ici se joue, ou ne se joue pas mais nous enseigne ? Et, dans ce qu’on forge soi en reprenant la main, en écrivant ce que fut Nell Pierlain, qu’accomplit-on qui vous porte vous-même à l’écriture ?

J’avais sur l’écran de mon ordi ces premiers fragments de récit en septembre, dans le train pour une lecture à Chaumont, à l’invitation de Georges-Olivier Chateaureynaud, lui aussi plusieurs fois invité par Patrick sur le terrain où se bat, au quotidien, dans l’éducation nationale et on en parle. Après, ce fut leur histoire, G-O est éditeur chez Grasset, le livre arrive au terme de son voyage. Pour Patrick, je ne sais pas de quoi, après un tel livre, on peut hériter pour soi-même. Mais cette figure-là, de l’écriture, je ne sache pas qu’elle ait précédemment été dite.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés

1ère mise en ligne 19 mars 2009 et dernière modification le 19 avril 2009

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