GAVARD-PERRET Jean-Paul (2)

incertain regard – n°12 – mai 2016

Carte blanche à Jean-Paul Gavard-Perret

Qu’est-ce qu’un récit
Hommage à Analogues de Jean-Pierre Faye, Editions Notes de nuit, Paris, 2015

L’univers est une obscurité qui se meut en tous sens, suspendue à une chambre de regard qui la réfléchit.

Le corps miroir est réfléchi par le corps du récit où il est lui-même réfléchi même s’il pense mieux au fond d’une caverne, au bord d’un désert. Mais c’est parce qu’il y a de la langue que le corps se pense. Elle concentre et oriente l’effet miroir du corps vivant et parlant, et augmente intensément son pouvoir réfléchissant.

Ici – et comme Faye le souligne – le corps de femme change de portée, il est la nasse d’un vêtement noir recouvrant des pieds à la tête le corps vivant comme il saute en forme de minijupe.

L’étoffe sur le corps féminin est un langage qui parle le chagrin ou le joyeux bougé du corps. Nappe noire tout à coup tombée sur le corps des femmes. Attention, le monde entier bouge ou se referme, enseveli avec le corps et son bazar. Bazar des souks ou grand bazar de tous les corps sont vivants – qu’importe si dans le sérail l’enfermement du corps est orné de céramique somptueuse.

La robe du récit est aussi limpide que celle des robes noires montant par-dessus les yeux où s’entrevoient de longues suites de paysages histoire, de chaînes narratives enchevêtrées. C’est cette entrevoie qui donne sa possibilité même au corps miroir et à une fraction d’univers que l’on peut dire elle-même réflexible.

L’univers n’est réfléchi que par le corps miroir à travers le réseau des langues qui le rend intelligible. Il n’y a pas de ciel astronomique, ponctué d’étoiles, sans le regard du corps miroir appuyé sur la construction des langages et leur réflexion qui tire le monde hors de l’obscurité. La condition de clarté de l’univers survient par le corps miroir et le corps récit qui le réfléchit.

Ces mouvements de réflexion parcourent l’espace de l’istôr d’Hérodote appelé à dire bien des choses, à la naissance de la philosophie.

La multiplicité du monde, transformée en visage miroir, ne prend ce sens dans la direction que lui donne le tissu vivant des langues jouées comme un jeu de « hasard ». Il présuppose des conditions d’apparition qui ont rendu possible leurs surgissements. Ce jeu de « hasard » présuppose les dés et la disposition des points comptables sur ces dés.

Jean-Pierre Faye est un des seuls à souligner qu’aucune langue n’a été fondée sans son histoire. Elle s’aventure en direction du soleil nu, – celui-là des peuples aux pieds nus et revêtus du seul étui pénien.

Authentification des vertiges : l’homme et la bête
Tomi Ungerer, « Elephants, Whales & Kangaroos », Nieves, Zurich

Entre le royaume du dessin et celui de l’animal un dialogue commençait chez Tomi Ungerer dès les années 50 et 60 selon des épures parfaites et audacieuses. Elles réveillaient les regards et les éveillent encore. Loin des ombres demeure l’éloge de la ligne pure.

Le caractère « tactile » du dessin d’Ungerer permet de comprendre l’élaboration d’une pensée en acte. Dès l’origine les œuvres ne racontent pas : elles « prophétisent » de manière ludique. D’après nature, d’après « modèle » certes, mais surtout selon un imaginaire qui bat la campagne.

L’artiste a toujours su éviter le discursif. Il a inventé le minimalisme graphique pour offrir un monde capable de séduire adultes et enfants. La solitude de quelques traits biffe tout superflu. Le grouillement des lignes est inutile.

Il s’agit de suggérer le maximal à un minimum de traits pour voir ce qu’on croit connaître mais qu’on n’a jamais vu ou qu’on ne voit pas encore. Et soudain l’œil découvre une plénitude au sein du presque rien.

La couleur se retire. L’air entre dans l’espace du support grâce à l’épure. Celle-ci évite la dispersion et fait oublier nos références. Le dessin se laisse envahir par le manque qui est aussi son vertige. L’animal n’a plus besoin de ses formes pour séduire.

Il reste désormais le silence. Mais tout autant une charge et presque des odeurs dans l’air. Au cloisonnement répond l’évasion. Le monde change de formes mais il est bien là.

Dès ces premiers « sketchbooks » republiés aujourd’hui l’animal n’a plus besoin de toutes ses formes pour séduire. Dans une forme de légèreté et d’humour selon diverses facettes une vision fantomale recrée le réel, elle devient une note en marge d’un texte du monde presque totalement effacé.

Nous pouvons d’après le dessin déduire ce qui devait être le « texte » du monde car Ungerer en multiplie le sens. L’espace est à l’intérieur de l’espace. Il n’est pas à l’intérieur des animaux qui eux-mêmes nous hantent. C’est ce qui accorde à l’œuvre comme à l’être toute sa présence.

Tropes aux sphères
I « Anale » de l’écriture

Tout texte désirable est tiré à quatre épingles du cul de l’écrivain. Il descend les vertèbres avant de se loger dans le trou idéal pour traverser un autre organe conducteur.

Le poison des mots est donc abyssal, vecteur de transes, il combat un parfum intolérable : celui des porcs auquel il répond par l’invective.

Un tel escalator allant du haut vers le bas mène à un produit intérieur brut.
Traces mutiques, entre distorsions et silhouettes surgit la tache d’une condition originelle souligné par Artaud : « l’homme n’est que sa merde ».
L’écriture est donc humaine et anale, substantiellement retirée des phrases. Le fétichisme corps et âme qualifie une de ses débauches collatérales.

A ce titre l’intérêt pour un écrivain est proportionnel au ressassement, à l’addiction aux anomalies de ses excréments torchés. Le sphincter est la cabine de modelage de l’écriture, ses entrailles l’intérieur cuir de ses divinités.

II L’écriture et son leurre

L’écriture est relique plus que talisman. Elle tire le tapis de la mémoire vers l’imaginaire un peu comme il en est du vêtement : s’il est choisi judicieusement il offre à son porteur la coupe qui convient le plus à la peau.

Il ne s’agit pas de s’endimancher mais de s’envelopper sans craindre le ridicule : dans la peau de la bête aux yeux tristes et au museau de bouledogue.

L’écriture est comparable à l’image d’Olympia transformée en louve. Posant fermement entre ses cuisses sa main en éventail, elle cache sa toison intime afin de laisser apparaître les poils de son pubis.

L’écriture est donc à la vie ce que cette main représente pour l’intime. Sa sincérité étant quelque chose entre le mensonge et le mystère, elle se livre à divers exercices de s(t)imulation.

Plus besoin d’autre nourrice. Pas besoin qu’elle tende son autre sein. Au oui de jadis dans une main il suffit de placer le non d’aujourd’hui dans l’autre. Puis, au revoir les jumeaux.

III « Maternithé »

Sachons que nous écrivons un texte qui n’a jamais été le nôtre. Néanmoins, nous apprécions sa venue, sa visite. Du moins ce que nous en retenons.

Même creusé le langage, et en infusant, ne fait voir que lui-même. Mur. Construit par des mains et l’oreille intérieure. Il n’a pas à être dit. Il s’entend mentalement. L’adverbe permet l’étendu de l’écho des mots qui ne savent rien du monde. Il reste au dehors. Ecorce, peau.

Ecrire introduit l’ailleurs dont la femme offre dans l’étreinte le miroir. Il s’agit de revenir par les mots au silence que celle-ci indique :

Il n’est pas un fait mais un principe depuis le dialogue impossible de l’enfant et de sa mère. Cette parole qui s’écrit ne vient que de là : le désir et son absence dont la société a légalisé l’interdit.

L’écriture est le jaillissement de la présence par défaut et désespoir : ils prennent de multiples détours pour oblitérer le silence de tout dieu.

Reste l’impossible cri tel un thé d’hier. Il s’exalte au fond de lui-même, il est l’obscurité du texte. Il infuse en s’étalant, ne cesse de hurler dans le vide mais contre le néant. Il est l’attente qui n’en finit pas de finir jusqu’à l’ultime seconde.

Que l’impossible mot surgisse du cocon rompu de tous les textes entassés. Manière de boire la tasse jusqu’à « finalement assez » (Beckett).