GAVARD-PERRET Jean-Paul

incertain regard – N14 – Mai 2017

Carte blanche à Jean-Paul Gavard-Perret

La cigale murmure à l’oreille des hommes car ils ont besoin d’espérance
(3 digressions sur Marcel Miracle)

N.B. Je tiens Marcel Miracle pour un dessinateur, collagiste, poète majeur. Géologue de formation, il parcourt le monde et ses déserts sur les traces de Malcolm Lowry et de Georges Perec. Il connaît l’eau glauque irisée d’huile des ports embarrassés de balles de coton. Au Sahara il prend le thé et dépanne des caravanes de Land-Rover. Miracle (dont le nom est créé de ses deux initiales identitaires auxquelles se sont adjointes en vrac les lettres du mot « arc-en-ciel ») fait souvent sa valise ou son sac. Il glisse un os de silex, le fil du rasoir, un bloc Rhodia, un savon, un couteau de poche, un petit dico, un atlas pour de bien longues routes. Et entre-temps il crée des œuvres aussi profondes que drôles et qui ne ressemblent à rien d’autre.

(Lire et voir par exemple : Nuit d’émeute sur la piste, coll. RE/PACIFOC, art&fiction éditeur, Lausanne.)

I

Marcel Miracle en sait beaucoup sur la pureté des lys et les délices des lits où certains délits finissent les spasmes tandis que dans un cloître proche des religieuses de profondis « clamavitent » en parlant du désir qui s’attrape par la queue.

Tel un satrape l’artiste délite les croisées ogivales qui valent ce que valent les amours de passage. Elles font les bonnes maisons closes, là où en leur corolle rose les dames sont vouées à l’adoration perpétuelle d’un serpent dit vicieux.

Avec ses dessins et dans un style pistil en ciel, l’artiste offre des moments aussi délicieux que ceux procurés par les suce-dites mais selon d’autres voies. Sans doute impénétrables elles transforment l’art en errance, faste, farce, chimère.

Le cœur est mis à nu sans que les visages pâles aient à rougir de devenir indiens. D’autant qu’au martyr de Saint Sébastien l’artiste-poète préfère les fêtes à Noeud-noeud et la Castafiore à Tintin. Dès lors les arbres de la connaissance – ramifiés en bras de clown – deviennent des abris sots. Un inconscient non candide monte l’escalier : il n’a pas besoin d’ascenseur pour s’envoyer en l’air.

Chaque dessin reste un Miracle d’intelligence. Rien chez lui de ces mesquins grelots de la somptueuse beauté aux 50 nuances d’Earl Grey. L’artiste infuse d’autres breuvages pour accompagner sa madeleine proustienne et d’autres bas reins à fesse-toyer. Qu’importe que la lune soit obèse si elle est d’outre mère son tambour se mange à la baguette.

II

Marcel Miracle feint de souiller le réel par ses ouvertures. De fait il le fouille en digne docteur Faustroll d’une ère dite nouvelle. Non réfractaire à l’idée de progrès il prouve que ce concept est notoirement discontinu.

Notre bon prince Mandragore a conscience de l’infériorité de ce principe par rapport à ce que souvent il prétend remplacer. Les prolégomènes « à Marcel » (comme on dit lorsqu’on parle romand ou savoyard) interrompent ceux que la science algide revendique. Par la prolixité de signes jaillissent ici la salive et les dents de l’eau. Et l’ultra sexagénaire prophétise la force de certaines pierres pour un futur à la dimension ininterrompue.

Existe un ébranlement par une suite de mouvements physiques et d’impulsions paradoxales pour compenser notre pauvre durée terrestre. Tout tient du projectile et de l’orgasmique. Le créateur devient l’explorateur des mouvements diurnes, des espaces forains et magnétiques. L’ensemble solide, élastique s’éloigne de l’éther aristotélique. Chaque œuvre est un peson à ressort aussi mystique que tellurique. C’est aussi un gyrostat propre à faire tourner le monde dans des sens inverses que ceux des coucous suisses.

III

Les férats du lac Léman rêvent que Marcel Miracle les promène en laisse sur les quais de Saint Gingolf, ville lacustre et frontière. Mais l’artiste demeure circonspect ne sachant si les poissons veulent être baladés côté France ou côté Suisse. Pour les éviter et les empêcher de léviter, il navigue dans les miroirs de ses images jusqu’à ce que la main de l’eau caresse la terre. Néanmoins à l’humus l’artiste préfère le sable du Sahara où la route reste infinie devant et à l’arrière de sa marche.

Face à l’universel barreau des cristaux des monolithes ou à la placidité de la dalle horizontale du tombeau du lac il reste l’éternel poète. Il donne des leçons d’inconduite aux moutons de Panurge qu’il a ressuscités pour l’occase. Dans ses œuvres Hercule poireaute et les dents des créneaux de châteaux en Espagne subissent des caries. Mais le créateur les couronne d’épines ou les chausse de binocles.

Chaque image s’hallucine. Des êtres y sautillent, les objets frappés par des cynocéphales, errent comme des dentiers dont la colle ne tient pas. Tout palpite d’ironie en de telles images. Leurs algèbres fourmillent d’équations improbables. Elles sont autant de pantoufles de vair qui ne se souviennent plus des pieds qu’elles contenaient.

 

Le sang des femmes / Aphrodite Fur et l’impudeur

Seuls les monstres cultivent la pudeur tant ils ont peur d’apparaître inhumains. A l’inverse Aphrodite Fur affirme la nécessité de donner à l’obscénité une forme rituelle contre la terreur impeccable de la pudeur.

L’artiste joue à incarner la plaisanterie de l’extase comme les nécessités du corps. L’extrême obscénité survient comme l’affirmation du féminin de l’être. Contre un ascétisme moral qui rejette l’intimité, l’artiste ose un art qui tord la coquetterie pour laisser apparaître ce qui est tenu comme « inconnu », clandestin, absorbé, épongé.

Aphrodite Fur affirme la volonté de laisser apparent chaque instant de la vie intime de la femme. Elle sort enfin des derniers tabous (monstrations des liquides menstruels par exemple). Elle prouve que le sang n’a pas d’odeur et n’est pas obstacle au désir en dépit de ce qu’en pensent les religieux dans leur fantasme de pureté.

L’impudeur ironise l’épouvante crasse masculine. Elle la transforme en gag. Lors de son cycle la femme n’est pas blessée. Elle n’a pas besoin que soit anesthésié qui elle est.

L’artiste ose montrer le déluge du sang comme jubilation de la nature de femme. Imposer ce qui est caché donne sa couleur au destin féminin. Le sang nu bande comme il tombe, il déclare la chair non impure mais « innocente » et nécessaire.

L’invisible sort de sa chute par l’avalanche du sang. La pudeur est la certitude que le sang menstruel est obscène. Il est de fait celui de l’extase, il respire.

II

Aphrodite Fur révèle le comique de l’épouvante, la clownerie des tabous. L’impudeur devient une violence burlesque qui dévoile « le » secret le plus commun : celui du corps féminin que les hommes « amnésient ».

L’artiste donne des coups sans pour autant afficher une posture militante. Sa révolte est plus profonde. Il s’agit de retrouver une paix souveraine où la femme n’est plus prise par n’importe qui et pour n’importe quoi tout en feignant le contraire dans ses incitations au crime par ses graffitis et ses interventions où s’ébauche une chosification ironique du « trou ».

L’humour de l’artiste est un remède à la haine. Et c’est à peine si un certain mépris (justifié) envers l’homme se lit – mais comme hors champ.

Aphrodite Fur ne cesse d’affirmer une liberté souveraine où se shunte la prétendue élégance honorable faite pour l’envoûtement des foules.

Déchirer un coton baigné de sang devient un acte de liberté face aux tabous organiques et à la masse pullulante des blessures du féminin autant par excès de chair que de trou.

Le viol revendiqué par Aphrodite Fur est celui de la pensée.