GAVARD-PERRET Jean-Paul

incertain regard – N°15 – Novembre 2017

Carte blanche à Jean-Paul Gavard-Perret

PLAY IT AGAIN SAM !’
Beckett et la dernière image

Sam sans doute indépassable dans sa part du « non ». Toujours plus proche, toujours plus loin. Au bord du monde, du silence et de l’ombre. Et bientôt parmi elles après le dernier chant aphasique des bouches mortes puis muet devant le poste de télévision.

A force le « tout ce qui reste » se limite à quelques mots, l’image plus de langage, juste un peu d’image, d’à peine visible jusqu’à la « fermeture en fondu » de Nacht und Traüme.

Plus de fuite. Pas la moindre mystique – peine perdue à ceux qui croient voir en Godot un dieu. Depuis si longtemps Beckett était bien au-delà (en-deçà diront ses mécréants) : déjà lorsque le jeune exilé tordait déjà le cou à toute envolée dans « Whoroscope ». Ne subsiste dans les œuvres télévisuelles que des épures vaguement pensantes au bord du gouffre. Leurs noms ? : 1, 2, 3, 4 dans Quad, S dans Trio du fantôme, A dans Nacht und Traüme en un Aleph remisé et cloué là sans suite possible.

Chacun fixé à l’évidence d’être au monde mais sans y être entré. Ou trop mal. Pour un dernier désastre, écho d’une scène primitive liée à la mère qui a tout fait pour ne pas l’avoir « tout sauf le nécessaire » écrit Beckett dans « L’amour » son titre le plus ironique. Elle et le père réduits plus tard au rang de géniteurs dans leur poubelle de Fin de partie.

Chaque personnage aura eu de fait sa fosse d’aisance. Et pas plus. Dans une servitude d’esclave, en dessous du besoin. Chacun aura été l’otage consentant et non consentant de la duperie de l’existence. Mort avant d’être né dans un espace d’absence du temps là où il faut finir par ne plus parler. Refuser tout combat, sans plaintes.

Reste de l’être une épave qui flotte encore un peu en la passivité du mourir par laquelle un moi qui n’est pas encore moi répond à l’illimité du désastre dont nul présent se souvient.

Mais Sam ; lui, s’est souvenu. D’abord dans une passion de patience. Puis dans l’épuisement de ce qui reste d’identité, d’identifié. Et cette fatigue qui arrive comme étant toujours arrivé. Un subir, une immobilité proche d’une psychose prostatique. Hors ça. Hors là. Même si résiste « ce mouvement du passé vers l’indépassable » (Blanchot), ce rien que quelque chose dit en ne disant pas.

Vivre ainsi sans vivant et mourir sans mort.

Sam ou l’ombre qui ne parle plus que par la voix des autres et qui rêve de dire comme son Bonaventura des œuvres de jeunesse : « il ne régnait plus qu’un immense et effrayant ennui. Hors de moi, je tentai de m’anéantir mais je demeurais et me sentais immortel ». D’où ces bouches d’ombre qui avalent ce qui ne saurait être oublié quoique toujours déjà tombé hors mémoire. Juste la mort différée donc. Là le vrai désastre.

Avec néanmoins une sorte de but pour un legs en disparition. Ou ce qui en tient lieu lorsque Beckett écrivait dans Peintres de l’empêchement : « un dévoilement sans fin, voile derrière voile, un dévoilement vers l’indévoilable ». Ce n’est pas une phrase mais un verdict. Le dernier. L’unique. Où tout commence. Où tout finit. Pour le dernier chant, « le chant des bouches mortes » (Poèmes).

Il ne s’agit plus de passer sous silence mais de passer au silence en faisant suite au mot ravalé de Mallarmé. Dans L’innommable il était encore question de « dire des mots tant qu’il y en a ». Mais du noir sur blanc il s’agit de passer au noir sur noir. S’en tenir là et las au sein des profondeurs dans l’impossible séparation sinon de la si douce mère du moins de la douce amère. Avec cet écho dans Molloy : « Je ne lui en veux pas trop à ma mère (…) le destin me réservait une autre fosse que celle de naissance. Mais l’intention était bonne et cela me suffit ».

S’en tenir là. Sans vouloir renaître. Ou presque. Juste parfois ce soupir de Molloy : « Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir ». Soupir étouffé, étouffant. D’un humour plus que noir. Alors prendre le « cap au pire ». Juste « craindre la mort comme une renaissance ».

Oui ; en rester là. Dans les langes. Dans ce beau linge. De beaux draps. Pour que ça baigne. Amniotiquement. Un liquide indélébile. A cuver. A stocker. Ne pas passer outre. Mais dans l’outre, le faire passer et « retrouver la sphère même avec l’angle droit », dans le rêve de se savoir fermer et de ce savoir fermé.

Dès le début la fin. L’impossibilité de vivre. Juste cette nuit pour laquelle une obscurité fait longtemps défaut sans pourtant que la lumière puisse l’éclairer. Le noir, la seule couleur cryptique, annonciatrice du creux, du vide. A qui renvoie la matrice de l’image des pièces télévisuelles, dernier fluide froid, dernier courant.

Au nom de quoi la littérature est ce « sourire comme si j’étais mort ». Et un grand rire parfois. Mais auquel l’œuvre télévisuelle n’offre plus de place. Chez Lewis Carroll il y avait encore un sourire sans tête. Dans Quoi où de Beckett, tout juste l’esquisse d’un visage décrit didascaliquement, un visage qui « n’a presque pas de tête, un visage sans tête suspendu dans le vide ». A l’image encore du rêveur de Nacht und Traüme absorbé par le linge qui en essuie la sueur, visage flottant dans le ciel tel celui du Christ, non le sauveur, mais le Fils Perdu.

Sam déjà outre-tombe. Sam anthume et posthume quand les mots ne veulent plus rien dire. Là ce qui le rassure : la mort des mots mais non des maux. Les sentir pour se sentir. Vieille douleur. Au fond. Dans la sclérose rosse et « la chute des pas si faible soit-elle » (Pas) pour l’entropie chorégraphique.

Il y aura eu le jour et puis la nuit. La soustraction du jour. L’oubli, sans l’appeler, et qui n’exclut ni la trace, ni le vestige. Et Beckett face à l’obscur toujours plus intense et qui rayonne. Cela sans cesse. Et déjà dans les rues qui traversent les Poèmes, sur les routes où ses narrateurs tombaient de vélo. Où tout aurait dû commencer. Et où tout était clos.

Alors juste tenir. Tenir encore. Dans l’extinction, une ombre encore non excoriée. Une autre encore. Illisible en son centre. Illisible histoire. Étrangère à l’épilogue aussi bien qu’au départ. Monde épuisant et épuisé dans le moins d’espace. Jusqu’à la « Musique de l’indifférence » ou encore au : « silence tel que ce qui fut / avant jamais / par le murmure déchiré » (Poèmes). Ce silence : le seul son fondamental.

Quelques notes encore comme des papillons épinglés. Le langage perdant son pouvoir et l’image ses sortilèges. Hors ravissement, une terre d’exil et une œuvre de mort. Le reste d’un miroir. L’abîme de l’imaginaire jusqu’à ce que l’ombre veille encore un peu au chevet du mourant.

Sam ou l’homme qui attend, insomniaque se souvenant comme L’innommable d’un « Je suis quelque part ». Mais il ne se rappelle pas où et vivant sans vivre et mourant sans mort. Pour un temps. Bouche close, cousue, bouche adoubée à la réclusion. Rien ne sort, rien ne peut en sortir. Sam réduit à un fond de vie ou une vie sans fond où chaque être expie son premier instant dans « l’aveu d’être et de ne pas exister » (Poèmes).

Aveu qui consiste à dire : je suis là et je ne suis pas là : « rien nul / n’aura été / pour rien / tant été / rien / nul » quand la chanson de geste s’exténue en un calvaire, une aporie dans ce besoin d’être et de n’être pas. L’œuvre poussée jusque là se « désœuvre » pour devenir absolue.

Le tout dans un continuum et le goût de poursuivre en dépit de la tentation de conclure au plus vite. Sans bâcler toutefois. Du travail bien fait. Pour lui. Pour nous. Une sorte de perfection. Dans l’espoir impossible de trouver en bout de course le désir de quelque chose d’inaugural de découvrir la clé du « je qui ça » de L’innommable.

Mais sans illusion non plus. La chair trop vieille de toujours au rêveur insomniaque. Et les mots lui manquent. « Merde, où est le verbe ? » demandait encore une silhouette de Fragment de théâtre. Mais désormais plus rien de prononçable.

Reste le regard perçant de Sam qui scrute une dernière fois. Ce regard fauve qui semble dire du fond d’une langue latine morte, intestine muette : « Vide », injonction du visible et du vide. Car ce qui se voit est vide. Nulle évidence : que l’évidement évidemment.

Puis toujours revenir à la dernière image : Sam entouré de vieilles dames attendant la mort en regardant la télévision. Cela la dernière image. L’unique. Où tout finit. Où tout commence.

Hommage à Sam

Chacun bat les cartes avec ses ombres

Chacun se perd dans son propre désert – il n’a même pas besoin de celui
des autres.

Chacun va avec sa bougie. Flamme flotte. Petit panache de fumée.

Notre autre monde s’appelle dormir
Mais qui habite là ?

Jean-Paul Gavard-Perret, mai 2017