GAVARD-PERRET Jean-Paul

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018

Carte blanche à Jean-Paul Gavard-Perret

TROIS IMPERATRICES POUR LE PRIMITIF DU FUTUR

I

Lucile Littot : bons baisers de Venice Beach ou d’ailleurs

Lucile Littot a fomenté son univers du côté d’Hollywood et son imagerie s’en ressent. Il existe du Sofia Coppola (Marie-Antoinette) dans ses excès et débordements de vicissitudes décadentes.

Au besoin Lucile Littot ne se limite pas au statut de conteuse. Elle devient princesse propre à hanter des châteaux en Espagne à la Rubens. Elle s’inonde de Chanel n°5 et de lumière divine. Le tout déversé par une corne d’abondance.

Spécialiste de cérémonies secrètes et fantasmatiques mais où le réel n’est pas évacué en totalité, l’artiste scénarise certaines extases mais aussi des horreurs. Le tout non sans humour.

Revêtus de costumes solennels, les corps sont à bout de forces. Ils viennent d’un bal chez Temporel, d’un camping de plage, d’une discothèque et forcément semblent plus paresseux (comme l’animal du même nom) qu’empressés. Néanmoins le ciel n’est jamais loin. Mais sans savoir lequel. Celui du lit ou d’un plafond ?

Les femmes ne sont jamais habillées comme des nymphettes écervelées. Toute mini-jupette est exclue. Les robes sont bouffantes, froufroutantes à souhait. Leur style navigue entre le XVIème siècle Renaissance et le XVIIIème rococo. L’homme est plus quelconque. Il sent le prie-dieu et l’eau bénite mais il faut toujours se méfier des attributs sacerdotaux qui peuvent servir à faire des femmes leurs otages.

Il y a pour les unes et les autres bon nombre de parures et richesses bien que ce qui y brille ne soit pas de l’or. Tout devient réminiscence des peintres de cour (Titien, Velazquez, Dali). Existe là un théâtre baroque où ce qui est fêté est la parade de l’amour plus que l’amour lui-même. L’artiste n’hésite pas pour ses mascarades et carnavals d’ajouter des bandes-son parfois imprévisibles. On attend du menuet, il y a du Wagner.

L’ensemble navigue parfois sur une mer de laiton ou au sein de candélabres qui sont tombés du plafond. Les maquillages ont fondu. Le nom Venise devient symbole de mort. C’est moins du Duras que du Visconti. Les robes sont salies de larmes colorées suite à des vulgarités ou des crises d’hystérie. Les amazones jaillissent de la cour des Médicis ou d’une boîte des Années Folles. Il y a là des femmes hâves et blêmes et un âne étonné au milieu de mobiliers impérieux en plus ou moins bon état sous leurs éléments architecturaux.

“Bons Baisers de la French Riviera”, solo show, Galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 2018.
“Sur Un Air de Wagner”, New Galerie, Paris, 2018.

II

« Oh la vache » ou le monde presque obscur de Chrystèle Lerisse

Qui plus que Chrystèle Lerisse pourrait donc faire sienne la phrase de Beckett : « Tout ce que j’ai pu savoir je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins » ? Néanmoins la photographie en dépit de belles exceptions n’a cessé de revenir à une pure scénarisation même lorsqu’elle se veut critique.

Plutôt que faire de la photographie un « domus », trop de ses adeptes refusent de se situer en-deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l’Imaginaire pictural valorisant le thème au profit du langage. La mise en scène est un moyen de refuser le risque au profit d’une spectralité donc d’une feinte. Si bien que la théâtralisation étouffe progressivement le « photographique » en ce qui devient un long désœuvrement ou un pathétique (humoristique) dont les vaches sont le sujet. Elles y demeurent sans salut, sans espoir, sans consolation. Rien ne se révèle de l’inconnu.

L’Imaginaire n’invente plus le monde. Si bien que dans ses fastes la photographie ramène à une désolation implicite et à une misère esthétique à laquelle la créatrice donne une aura particulière et un territoire inconnu où l’épaisseur prétendue et apparente du réel est soustraite à la représentation et au simple jeu de miroir.

III

Elizabeth Prouvost : Vénus à leur maître arrachées

Face aux évangiles masculins Elizabeth Prouvost invente un autre dieu ou plutôt une déesse. A la trilogie céleste font place les femmes de mauvaise vie : Marie Madeleine la maîtresse du Christ et Madame Edwarda de Bataille, prêtresse des bordels et de leur bleu du ciel de lit.

La photographe fait assister à la dissipation du Visage divin sous la lune. Luit dans le sombre l’hécatombe les certitudes. Edwarda traverse la mort, sexe dénudé : pour autant rien n’est montré. Tout se dissipe sous le voile du clair-obscur. Et si l’on peut dire Marie Madeleine lui emboîte le pas.

Du chauffeur de taxi ou du cadavre de Dieu, l’aube est précipitée dans le crépuscule. En ce nouveau Golgotha des photos de la créatrice il n’y a que les pécheresses qui soient sauvées. Les vautours migrent des cieux de Galilée, de Judée, du bordel parisien.

Le tombeau des femmes se libère soudain. Leurs compagnons peuvent s’y allonger, elles n’étireront plus leur chevelure sur eux. Et si un jardinier jaillit du sépulcre Marie Madeleine ou Madame Edwarda ne seront plus son refuge. A lui de voir ce qu’il peut faire avec leur défection.

Saintes ou prostituées les femmes échappent à l’espace mental des mâles et de leurs propositions de fantasmes. Leurs convulsions impériales transcendent soudain la mort, l’angoisse et le plaisir lui-même. On les veut soumises, elles sont les amantes de l’impossible.

Les lumières vaporeuses de l’Orient ou celles des bordels parisiens sont remplacées par les torches des corps. Ils sont tendus moins vers les hommes que l’au-delà de l’humain. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce sont désormais les Eve qui portent le Verbe entre leurs cuisses.

Dieu est donc désormais féminin. La femme devient l’aleph de l’alphabet d’un stupre ecclésial. Marie Madeleine échappe à la sueur des mâles. Et celle qu’on disait « chienne » est plus dieu que son dieu. Il convient alors de relire les textes d’où elles sortent (Bataille, la Bible) pour comprendre le pas au-delà qu’Elizabeth Prouvost effectue sous des regards abasourdis et sonnés.

Elizabeth Prouvost, “Les saintes de l’Abîme”, du 20 juillet au 2 septembre 2018, Jardins de la Maison Jules-Roy, Vézelay.

Lola Rouk Circus

Dans la société du paraître, il n’y a que les écorchés qui interpellent Lola Rouk. Et pour elle, la vengeance est un plat qui se mange froid : ça tombe bien : car non seulement l’égérie soigne des dessous chics où le désir trouve racine mais elle aime les sushis.

Peut-être son secret n’a-t-il pas de serrure. Néanmoins nul ne peut le dire tant elle prépare ses opérations – entendons opéras, ouvertures. Elles permettent de passer du moindre du réel sinon à son intégralité du moins à son défi. Non pour se rincer l’œil mais trouver le « trou » par où un aria devient un morceau de notre musique.

Sa peau est luisante et lisse comme si elle avait appliqué dessus un masque à la confiture de lait. Elle n’a besoin pas plus de Botox que d’un redressement Photoshop. Avec son visage de cire elle ressemble à une androïde de Real Humans. Certes elle se méfie des rides car elle sait qu’elles racontent des histoires. Elle veut les cacher sans forcément cultiver un portrait héroïque mais juste aseptisé. Au besoin elle campe avec jubilation une femme plus cabotine en bottines qu’imbue d’elle-même.

Pas question pour elle d’aiguiser les stigmates de sa spiritualité. Ce serait là courir le risque de la compassion et d’exacerber ses propres émotions. Or Lola Rouk n’a qu’un but : répondre à ce que les autres attendent avant même qu’ils aient pu le formuler. Nulle question de prêter le flanc à une quelconque appartenance. Ce serait réserver à l’avance la place qu’on ne manquerait pas de lui attribuer. Le seul dispositif cinématographique qui lui convient est celui où elle est allongée sur un canapé à fleurs recouvert d’un plastique protecteur dans un salon trop exigu.

Elle porte sa robe assez courte avec un décolleté à volants et surtout un brushing gonflé et laqué comme on en faisait à l’époque (les années 60). Au-dessus du divan, sur un tableau, des anges dodus aux joues roses s’ébrouent. Dans ce film Lola Rouk a l’air d’être d’un genre retors. De celle qui empoigne systématiquement les choses à l’envers. Elle reste donc tout à fait intéressante à première vue puisqu’elle demeure apte à provoquer des résonances inattendues. Cela fait jubiler certains, couiner d’autres. Névrosés ou non. L’image est moins charmante que déconcertante. Qui pourrait imaginer Lola Rouk ainsi ? Tout laisse donc volontairement un peu sceptique. D’autant que le brushing boule rappelle un dôme géodésique. Cela vaut peut-être aux femmes d’aujourd’hui de réessayer une telle coiffure.