GAVARD-PERRET Jean-Paul

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Carte blanche à Jean-Paul Gavard-Perret

Deux textes et quatre critiques

L’idiot de la couvée

Que Madame Rêve et Monsieur Songe le sachent, moi aussi je m’étiole. Est-ce risquer l’indécence que l’affirmer ? De le dire je ne tire aucun bénéfice évident. Je refuse simplement l’autocensure ou la sublimation. Sachez toutefois qu’il n’existe chez moi ni le goût du drame ni celui d’interprétations globalisantes qui reconduiraient aux apories d’un topos romantique.

Certes mon inquiétude ne me quittera pas, comme en témoignent tous les brouillons que j’ai torchés jusque-là pour étancher mes foirades. Chaque fois je reprends à zéro d’inconduite les chemins déjà parcourus en des parodies de sermons sur la montagne (puisque j’y habite depuis 70 ans).

Ils n’ont jamais levé la moindre obscurité. Et dans leur avalanche je me laisse avaler d’autant qu’avec le temps mes fins du moi sont difficiles.

Il faut que je l’accepte : je suis simple d’esprit. Cela ne date pas d’hier. Devenu l’hôte un peu à part de ma propre pension, je la dirige en tant que narrateur. Par tout un rapport à l’imaginaire celui-ci croit s’exprimer. Mais c’est une farce obscène que je dactylographie en milliers de feuillets parfaitement inutiles.

Je n’ai pas trouvé les phrases pour effacer les larmes ou faire plier de rire. Nul segment syntaxique qui veuille tout dire. Les chats peuvent bien crever, les crétins jouir et les confitures confire : nulle panacée ne m’est propice. Ecrire revient à désherber mon jardin, attendre quelques visites sans espérer pour autant voir s’ouvrir tout grand l’empire du Japon.

Un tel acte n’a donc pour résultat que le maintien de ma matérialité de viande et conduit à effacer mon psychisme – du moins ce qu’il en reste – du Livre. Chaque nouveau texte est plus inachevé que le précédent. Mais c’est sans doute ce qui permet à mon « discours » de poursuivre.

A vrai dire seule la suppression de ce que j’écris est vraiment signifiante. Cela évite les coordonnées trop précises de l’espace et du temps, les épiphénomènes et autres plaisanteries épiphaniques. En chaque fin de partie, tel un bouliste, je baise le cul de Fanny. En ce sens ma distinction n’en manque pas.

Ce qui déridera ceux que Derrida le bûcheron aux plaisanteries de derrière les fagots assomme.

Ce que j’écris reste une suite de chutes en corbeilles à papier. Je privilégie la continuité de la biffure à la varietas des effets de surprise. La ténuité de mes développements reste la marque de mon inanité. Elle me creuse tellement que je me fais le devoir, l’écrivant, de ne rien en dire.

Dans la vie je bafouille, je fistule. Etant un bambrelet, enfant de la fulgine avec ma trombine à gnon j’égraine dans l’inutile. Que demander de plus ? Le pli est pris et rien ne pourra éviter le ratage. C’est l’hapax de mon travail et sa grande césure.

Une telle écriture à la fois favorise les rapprochements et peut se comprendre aussi comme la manifestation d’un refus de toute dialectique. J’évite l’asphyxie, la bronchiolite des élites et leurs petits sifflets. Je respire un peu plus au sein de mes fissures.

Ma plaisanterie relève moins de la glose biblique, du sermon, du catalogue imaginaire, du journal intime, du théâtre que du glouglou ou du gargouillis. Aux bons auteurs, Salut ! Pas question pour eux de s’endormir le soir tel que je le fais. Ni de me réveiller le matin en dégustant une Ricoré (du Nord ou du Sud).

Le père de la Mariée

Ravi que sa fille ait gagné la timbale et convole en juste noce voici le père de la mariée comblé. Car ce qui a eu lieu ne fut pas juste une noce. Et pour que la fête soit complète il s’est offert un break en dansant le hip-hop avant de plonger – ce qu’à Dieu n’a guère plu – entre les parenthèses en résille d’une soubrette.

Après l’avoir abondamment lutinée, il s’est habillé à la hâte. Le voici après avoir enfilé la robe de la donzelle, jetant au photographe un regard de persienne. Les pieds dans la gadoue, pots de fleurs d’une main et bouteilles de l’autre, mi-dingue, mi-ravin le vieux canard rit jaune. Mais il sait désormais qu’à trop gazouiller en la donzelle on ne récolte pas forcément une veste. Pour preuve il a perdu la sienne.

Dérapant sans cesse après avoir sucé de mauvaises graisses et du bon picrate selon une gloutonnerie non tempérée, il avance en craignant de singer les derviches tourneurs même si à chaque jour soufi sa peine.

Sur la route de Memphis ou celle du Bas-Berry, il ne sait plus s’il séjourne dans le Tennessee ou à Chambéry. Pour l’heure il chante encore même si son oral est au plus bas. Désormais, après avoir sacrifié au plaisir de la chair, la nuit lui appartient. La belle de cas d’X a épaté l’empâté en lui offrant un sacré contrat de marrage.

Le voici plus père siffleur que père de la mariée. Tel un capitaine ad hoc, un marin d’eau de vie, il coule dans la nuit après avoir roucoulé.

Au débat que les cons génèrent, il a préféré des bas qu’on ôte sur les cuisses légères. Et la fièvre du samedi soir aura des effets jusqu’au lundi matin. Tout fut autorisé mais pas forcément gracile car la vie ne l’est pas. Mais certaines marches forcées ne ressemblent pas toujours à une telle partie de plaisir. Le père vert ayant quitté son caleçon dont les petits pois sont rouges a refusé de mépriser la fête. Plutôt que déjeuner en paix en l’honneur de sa fille il a gardé la force de grimper aux rideaux les quatre fers en l’air.

Le soliloque est pour demain

Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne, David Besschops, éditions Boumboumtralala, 2017.

C’est par le deux que le un existe. Personne ne semble le croire. Sauf bien sûr ceux qui n’ont plus toute leur tête ou qui la coiffent d’un orgasme en guise de couvre-chef.

Bref ceux que jadis on abandonnait sur une nef et qu’aujourd’hui on protège des vivants derrière les murs d’un asile. Le héros de Besschops est de ceux-là. « Idiot perdu au milieu de langage » il sait ce que non les mots mais les autres ne font pas.

C’est pourquoi ils écorchent tout vif ceux qui ne pensent pas comme eux en assurant que leur conscience est K.O. en une de ces belles torsions qu’offre la société. Pour s’en extraire le narrateur s’adresse au cul des vaches en guise de mégaphone pour se parler à lui-même.

Mais les malins le prennent pour le Malin car avec lui le diable ne se cache plus dans les détails. Pourraient-ils comprendre qu’il est perdu dans le langage ? Ce serait sans doute trop leur demander.

C’est pourquoi aux bons entendeurs il adresse son salut en un soliloque comme unique manière de communiquer. Mais le « genre » est aussi la marque du seul courage et de la responsabilité individuelle. Qu’importe si l’identité joue du billard entre ses deux pôles.

« Out »

Qui vive, Colin Lemoine, Gallimard, collection Blanche, 2019.

Qui vive est le roman de la parole libérée. Mais pas n’importe comment et pour n’importe qui. C’est la lettre d’amour qui ne s’écrit pas et pour cause. Car ce Qui vive est destiné à un mort – Alain – ami très cher du père du narrateur. Et encore plus de lui-même.

Ce premier roman devient un acte de « piété », une sorte d’accouchement longuement recensé et qui s’exonère de péridurale, anesthésiants ou analgésiques. Mais il se libère aussi de tout ce qui viendrait enrayer le mystère, l’indicible. Le texte oscille entre défiguration et refiguration et transforme le corps en langue et renverse le principe chrétien du verbe qui se fait chair au profit de la chair faite verbe.

La frustration rampe mais prend une dimension de plaisir illicite qui repousse le niveau des limites physiques et psychologiques que le roman cultive généralement. Existe un hommage, une consécration entre « le plaisir et le vœu ». Au milieu : l’ombre blanche de l’ami et son « éthernité » consacrées par la présence tutélaire du père et de la mère.

Tout s’écrit au milieu du plus injuste des pouvoirs : celui de la mémoire qui désagrège. Mais Colin Lemoine à défaut de déplacer les montagnes en déplace les lignes intimes. L’écriture devient couseuse du passé empiété là où « tout était possible, y compris l’extase, pourvu que l’on eût quelque règle et un compas dans l’œil ». Et c’est ainsi que l’auteur passe de l’aveuglement à l’écarquillement, de l’absence à la présence.

Pulsion

Un père à la plancha, Samuel Poisson-Quinton, Gallimard, collection L’Arbalète, 2019.

Qu’est-ce que se souvenir ? Qu’oublie-t-on avec le temps ? Que perd-on en chemin ?
Si la clause du souvenir est la disparition, toute mémoire est endolorie.
Écrit à hauteur d’homme blessé, ce roman est un roman de l’infime et de l’intime, un roman d’acclimatation.

Ce livre n’est pas une consolation, mais une tentative de désillusion. De splendides paradis perdus dont un branle-bas intérieur qui va se transformer de larmes en nourritures terrestres. D’une certaine manière après le silence d’une vie entre un fils et son géniteur il s’agit de battre le père pendant qu’il est encore chaud. C’est non en forgeron mais – eu égard à son métier – en maître queux que le narrateur le fait « revenir » à petit feu et en de « petites boules » de pensées : elles se durcissent en émettant des craquements sourds.

Une telle cuisine n’a néanmoins rien d’anthropophage. C’est juste offrir le père en partage pour celui qui éprouve le besoin d’en parler même à une inconnue tant il est habité d’une telle disparition. Elle le laisse sans voix parmi les voix. A travers les souvenirs le père redevient un héros. Il fut pourtant longtemps un laissé-pour-compte, un quasi disparu.

Mais celui qui de son vivant fut psychiatre change de rôle et devient patient d’un client imprévu. Celui-ci aurait trouvé incongru de prendre de ses nouvelles « c’était comme s’enquérir d’une jambe amputée ». Néanmoins le fils se mettant à « boiter » après une telle disparition, il s’affaire en cuisine pour redonner vie à une « viande » (pour parler comme Artaud) qu’il convient de faire « revenir » au milieu des merlus.

Neutralisation des effets

Looking for the Masters in Ricardo’s Golden Shoes, Catherine Balet, Dewi Lewis Publishing, 2016.

Les mont(r)ages de Catherine Balet prouvent que la photographie n’a pas de « centre », ne révèle rien qu’un écho. Il ne peut que cesser de se modifier par des glissements. Ces derniers instaurent un paradoxal sacre de la photographie au moment où son abcès de fixation est remplacé par un autre. Un tel projet, au-delà du jeu et de l’amour, révèle, souligne combien l’icône est relative. Au flot ininterrompu de son sens s’interpose une nouvelle instance.

L’image n’est plus seulement travaillée par le temps mais par ce qui s’y interpose. Et ce au nom de l’amour qui fait bien les choses : c’est-à-dire les défaisant. Plus qu’assembler Catherine Balet égare non seulement dans le faux sentimentalisme mais dans l’art selon une étrange narrativité de la photographie.

Elle propose le dédoublement de l’illusion tranquille en offrant ce qu’on nommera l’envers du miroir des miroirs. De tels clichés ne sont ni des mémoires obviées, ni de simples critiques : ils contraignent à un vertige. Ils en appellent autant à l’imaginaire qu’à l’intelligence en instaurant un élément scénographique incongru essentiel ouvert pour nous sur un inconnu.