GOUAUX Martine

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Note de lecture

Confiteor, de Jaume Cabré, éditions Actes Sud, 2013 Roman traduit du catalan par Edmond Raillard, Raval Edicions, 2011

Confiteor (Jo confesso) est une œuvre monumentale, près de 800 pages et huit ans d’écriture pour l’auteur, « définitivement inachevé », précise-t-il, le 27 janvier 2011, jour anniversaire de la libération d’Auschwitz. C’est peut-être pour cela qu’une fois refermé, ce roman nous habite encore longtemps.

Comment parler d’un roman aussi riche, foisonnant, savant, qui nous tient en haleine de la première à la dernière ligne ? Un vrai roman avec du suspens, de l’émotion, et aussi des surprises de style quand l’auteur nous balade, dans la même phrase, d’une époque à une autre, d’un personnage à un autre. Un violon de Storioni, une médaille, un linge souillé, sont des petits cailloux dans une forêt de plusieurs siècles. L’auteur va et vient de l’Inquisition à la période actuelle en passant par la dictature franquiste et l’Allemagne nazie.

Adrià Ardèvol, le narrateur, fait une sorte de course contre la montre. Talonné par la maladie, il s’adresse à Sara, le grand amour de sa vie : « ces papiers sont le fruit, au jour le jour, d’une écriture chaotique faite de beaucoup de larmes mêlées à un peu d’encre ».
Avant que « Je sera rien » – citation du poète catalan Camps Mundó (incipit du premier chapitre) – Adrià tente de se libérer d’un poids qu’il ne peut plus contenir : la mort de son père dont il se sent coupable, l’origine frauduleuse de la fortune familiale, mais aussi, toutes sortes de catastrophes :
« s’il le faut, je suis aussi coupable de tous les tremblements de terre, de tous les incendies, et de toutes les inondations de l’histoire. »

Adrià ordonne le chaos qui le guette :
« Malgré la distance qui nous sépare, tu [Sara] me sers d’exemple. Malgré la panique, je n’accepte plus de planche pour me tenir à flot. Malgré certaines insinuations, je demeure sans croyances, sans prêtres, sans codes consensuels pour m’aplanir le terrain vers je ne sais où. Je me sens vieux et la dame à la faux m’invite à la suivre ». Rien de larmoyant, du désarroi parfois, de la nostalgie, et puis, entre les lignes, une formidable énergie. Peut-être la passion qui anime Adrià : comprendre ce qu’est le mal. Même si la pente est descendante, il se tient tant qu’il le peut, éveillé :
« Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts », en référence à Marguerite Yourcenar (Mémoires d’Hadrien).

Confiteor est un roman époustouflant, pour nous rendre si émouvante la quête d’Adrià. On se dit que Jaume Cabré est un magicien ! Son écriture est d’une virtuosité réjouissante. On se laisse emporter par l’histoire alors que l’on voudrait savoir comment il s’y prend. Le travail de montage, les télescopages, les liaisons inattendues, les passages du je au il… nous mettent en alerte. En plongeant dans la mémoire chancelante d’Adrià Ardévol, lui l’érudit, épris d’histoire, parlant une douzaine de langues, dont l’araméen, nous faisons l’expérience, dans le temps même de la lecture, de l’oubli, de l’effacement, et des caprices du fil qui relie les souvenirs.

Confiteor, c’est aussi un roman dans le roman. Adrià confie « un gros paquet de feuilles » à son ami Bernat, musicien et écrivain. Au recto elles sont écrites en noir, et au verso au stylo vert. Il donne le tout, mais seules ces dernières comptent, précise Adrià. Les autres, avec pour titre « Le problème du mal », ne sont que des « bêtises ». Et ce qui est écrit en vert ? « Je ne sais pas. Ma vie. Ma vie et d’autres inventions. »

C’est, peut-être, cela qui délivre Adrià du mal. Il renonce à l’écriture d’un essai – l’érudition ne protège en rien du mal – pour se risquer à pénétrer seul dans la forêt, « l’enfer de sa mémoire ». On se plait à penser qu’il écrit comme avance Jachiam Mureda, le chanteur de bois, à la recherche d’un arbre dont un autre saura faire un superbe violon.