GOUAUX Martine

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : En écrivant avec Baptiste-Marrey

A l’heure où le soleil prend le Cours Julien en enfilade, à cette heure de parfait contre-jour où les arbres nus étirent leurs ombres, où les rayons obliques éveillent le crépi des façades grises, elle arrête ses pas devant une petite librairie. Le titre d’un livre sur l’Espagne, la république et la guerre civile retient son regard. Peut-être fait-elle un commentaire tout haut ? Peut-être est-ce à cause de son appareil photo en bandoulière ?

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La personne à ses côtés engage la discussion : un vieux monsieur, élégant, portant sacoche en cuir, lui dit : ce livre, là devant, est très intéressant ! Il lui parle aussi d’un lycée prestigieux dans les environs. Marie-Claire se demande s’il n’a pas été enseignant. Il lui parle de sa ville, se laisse aller à regretter l’ambiance de son quartier, les Plaines, celui d’autrefois… Elle revient au livre : quel est celui qu’il trouve intéressant ? Le montreur de marionnettes de Baptiste-Marrey, répond-il en pointant du doigt un roman derrière la vitre. Tout à côté, elle remarque un court texte, quelques lignes, une citation de l’auteur, encadrée au stabilo orange fluo. Elle se penche, lit les quelques phrases, fouille dans son sac, en extrait un carnet dans lequel elle note soigneusement les mots de l’auteur : « Je suis parvenu à l’âge où l’on se souvient. Les choses que j’ai apprises, tous ceux, toutes celles que j’ai aimés, que j’ai haïs, qui m’ont blessé, qui m’ont élevé, qui d’un mot, d’un signe m’ont ouvert ce qui jusque-là m’était fermé, se trouvent dans ma mémoire, éclairés ou dans l’ombre, comme mis de côté dans un lieu obscur où ce ne sont plus leurs images que je vois, mais ce qu’ils sont dans leur vérité. »
Comme une évidence il la regarde écrire. Avec un sourire, regret déguisé, elle lui dit qu’elle aussi est parvenue à l’âge où l’on se souvient mais, aujourd’hui elle découvre la ville. Ils descendent le boulevard, lui conseille un restaurant « Etienne », une ambiance formidable, la meilleure pizzéria de toute la ville ! Mais ce n’est pas ici, il faut aller dans le quartier du Panier. Elle l’écoute, il lui suggère aussi de faire un détour, par des petites rues, elle verra le fameux lycée. Elle remercie ce monsieur cultivé au parler élégant et simple. Elle sait déjà qu’elle veut bien du détour, un peu moins du lycée.
Elle n’ira pas au Vieux Port, ni sur la Canebière. Le détour, c’est une ruelle, du bitume poisseux, des murs, des peintures, des tags, des couleurs, des signatures, puis d’autres ruelles encore, des escaliers et des peintures à foison, sur de pauvres murs, des vieilles bâtisses, refuges enfin, pour ceux dont les chaussures sont usées, dont les yeux sont fatigués.
C’est avec le cœur, le sien au présent, vaste de tous ceux qui l’habitent, que Marie-Claire voit, au-delà de ce qui s’affiche, derrière les devantures.
Elle voit mépris, abandon, désertion des uns, les assis derrière leurs bureaux. Et d’autres, campés dans leurs jeans, qui narguent les ombres, résilient l’absence, existent dans l’urgence, tandis que d’un sourire malicieux ils installent leur paraphe. Ils ont la foulée légère, l’œil vif et le geste ample.
Parfois les murs crient d’affirmations brutales et serrées. Le tagueur, peut-être comme le tatoueur, incruste ses pigments de douleur sous les grains de béton, sur les rideaux de fer cadenassés. Si du cri nait le chant, est-ce cela vivre ?
Parfois, les couleurs, les lignes jouent avec la ponctuation, les ruptures : contour des portes, fenêtres, hauteur des murs, compteurs d’eau, plaques en tout genre. La rue prend des airs de galerie, on admire, on fait des photos, on félicite même les riverains ! C’est que peut-être, une main évidemment basse, a fini par parier sur la vitalité, sur l’encadrement de ses fulgurances, mais cette main sait attendre, le moment venu elle ramasse les marrons des gravats. Désormais le tiroir-caisse déborde de cris d’effroi, poudre d’argent. Si du cri, sourd l’argent, quelle place pour la vie ?

Une ville dans l’air vif du matin, une lumière, une rencontre, une intention avec élégance, des murs, des couleurs… et ce qui ne se voit pas où les mots prennent leur place, mais sans la poigne du vouloir. Seule la grâce du présent avec un peu d’humanité.

 

 

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : Rencontre avec Christian Tell

par Véronique Forensi et Martine Gouaux

Christian Tell

Chercheur instinctif, passionné.

Les sens en éveil, à l’écoute de ce qui peut l’inspirer. Tout peut être rencontre, à l’origine d’un tableau ou d’une sculpture. En prise avec ce qui l’entoure, il met l’accent sur ce qu’il ressent et joue avec les matériaux pour dialoguer avec nous.

« Je n’ai jamais écrit mais toujours dessiné »

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C’est au cœur du vieux village de Vauréal dans un magnifique corps de ferme de 2 500 m2 totalement rénové, que se situe la Cour des Arts, lieu dédié à l’artisanat d’art, aux arts plastiques, au partage de savoir-faire originaux et de produits uniques, c’est en ce lieu particulier que nous rendons visite à Christian Tell qui nous reçoit dans son atelier.

La configuration de l’atelier, sous les combles avec de larges baies apportant la lumière naturelle, permet à l’artiste d’occuper pleinement l’espace… Mais en ce lieu point de chevalet…

Christian Tell : Comme j’utilise du bitume qui est pâteux, je peins à plat. Il me faut énormément de place.

Véronique Forensi : Comment vous est venue l’idée d’utiliser le bitume ?

CT : Je suis allé voir l’exposition Soulages au Centre Pompidou, j’ai acheté le catalogue, au détour d’une page j’ai vu la photo de son atelier où des vitres étaient « réparées » avec du bitume. En fait, c’est cette photo qui a été mon point de départ… même pas les œuvres de Soulages (qui est au nombre des maîtres que j’admire) !
Cela fait quatre ans que j’ai commencé à utiliser cette matière et ça évolue toujours d’année en année.

VF : Vous êtes artiste peintre depuis quand ?

CT : Je peins depuis toujours. Quand j’étais petit, au lieu d’écrire à mon grand-père, je lui envoyais des dessins. J’ai appris les règles académiques au sein de l’association l’Atelier d’Art André-Langlais à Conflans-Sainte-Honorine ; j’ai exposé très jeune (17 ans), trop jeune certainement, du figuratif. Ensuite jusqu’à 30 ans je n’ai plus fait d’expo. En 1998, j’ai fait une copie du Christ au tombeau d’Holbein, une peinture à l’huile, j’y ai travaillé quatre mois d’affilée. Je suis allé au bout du travail académique, c’est à ce moment-là que j’ai décidé de changer de technique mais sans savoir laquelle.

Après ce Christ je suis passé à l’abstrait mais pendant deux ans, ça n’allait pas techniquement, ce n’était pas abouti. Il m’a fallu deux ans pour « voir » ce que je faisais, et atteindre ce que je « voulais faire ». Dans l’avenir j’aimerais peindre des paysages à nouveau figuratifs à l’aide des techniques que j’utilise aujourd’hui, j’aime les paysages des maîtres anglais. Sur mon site, depuis l’année 2000, on voit que chaque année amène quelque chose, je souhaite partager ma progression.
Dernièrement je me suis mis à utiliser du feutre de jardin, c’est intéressant, la lumière passe un peu à travers. Comme pour les autres supports, je l’enduis de bitume où je projette ensuite du béton au grain très fin et qui sèche très vite, ensuite viennent le gesso et la gouache. Les matériaux utilisés ne me permettent pas de revenir dessus, la peinture doit être finie dans la journée.

Véronique Forensi / Martine Gouaux : Quel est votre processus créatif ? Vous dites souvent que vous n’avez « pas de projet préconçu », vous soulignez l’importance du « ressenti ». Peut-on parler d’une forme de méditation devant les matériaux ? Y a-t-il un va-et-vient entre la matière et votre état intérieur ?

CT : Non, ce n’est pas une méditation. Il n’y a pas de va-et-vient. Tout peut être source d’inspiration, le détail d’une peinture à Knossos en Crète, un reflet dans l’eau, une personne… j’observe tout. Quand je peins ou je sculpte, je suis « habité ».

VF : Comment êtes-vous parvenu à la sculpture ?

CT : Cela fait deux ans que je fais de la sculpture. J’étais en vacances, « j’avais pas apporté mes peintoches », alors avec un bout de fil de fer j’ai fait un taureau (présent sur mon site)… La finition, comme pour les tableaux, je la fais avec du tissu, du bitume et du béton. La patine, c’est plus long, il faut plusieurs couches. Dans l’avenir je voudrais faire de grandes sculptures mais légères, pour l’instant je suis en recherche de « solution ».

MG : Pour vous, que viennent résoudre les matières et les couleurs que vous utilisez ?

CT : Les matériaux que j’utilise on les trouve partout. Pour faire quelque chose je n’ai pas besoin de beaucoup de moyens.

MG : D’où viennent les noms que vous donnez à vos tableaux ?

CT : Ils n’ont rien à voir avec l’oeuvre, c’est simplement plus pratique quand je dois les retrouver et les identifier. Pour savoir de quel tableau on parle il vaut mieux le nommer. Ils ont des noms à consonance indienne ou japonisante, des noms un peu déformés. Il y a longtemps je suis allé en Inde…

VF : Les voyages occupent-ils une place importante dans votre vie ?

CT : A seize ans j’ai fait Taverny – Saint-Malo à mobylette ! (Il en rit.) Et puis, je suis allé en Inde, au départ j’avais même le projet d’y aller en stop ! C’était pour rencontrer des gens, être dépaysé. Aujourd’hui, je peux être dépaysé à 200 mètres d’ici ! Ma recherche c’est d’être bien dans mes pompes, ce qui compte c’est d’être dans le présent. Je me lève souvent très tôt, je suis à 100% dans le présent.

MG : Que retirez-vous de votre participation à la création de « livres pauvres » en novembre 2018 à la bibliothèque d’Achères ?

CT : Je n’avais pas fait de petits formats depuis très longtemps, impossible de me préparer, j’étais inquiet. Ce n’est que 48 heures avant que j’ai trouvé (acheter des feutres entre autres). C’est la première fois que je participais à ce genre d’événement, ça m’a beaucoup intéressé, et d’ailleurs cet événement est à l’origine d’une idée de création future sur l’Ile Nancy à Andrésy qui j’espère se réalisera.

MG : Que pensez-vous du marché de l’art ?

CT : Une grande part des artistes (95%) ne sont pas à la hauteur des prix pratiqués.
Le problème c’est que le marché de l’art, comme la bourse, est basé sur l’argent. J’ai en tête, l’artiste Robert Combas – un artiste que j’aime bien – certaines de ses toiles ont atteint 100 000 francs il y a 20 ou 30 ans, aujourd’hui elles en valent 30 000 (en francs). Je ne ferai jamais partie du marché de l’art et je « m’en fous », c’est un circuit fermé qui ne touche que très peu de personnes… Les prix sont tellement hauts qu’il n’y a plus de contact avec la réalité.
Je vends mais ce n’est pas suffisant pour en vivre, j’ai un métier à côté… Je fais de la menuiserie de jardin sur mesure, nous ne sommes plus que deux artisans en France ; aujourd’hui je garde 50% de mon temps pour mon activité professionnelle, il faut que je reste au contact du Monde Réel pour être dans le Présent.

 

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Entretien avec Jean-Pierre Lemaire

par Martine Gouaux

La lecture des poèmes de Jean-Pierre Lemaire a été, est toujours, une heureuse découverte. Il s’y déploie un monde simple, profond, empreint d’humanisme. On y entend la musique d’un homme, une façon de se tenir avec douceur, une façon de porter un regard neuf sur ce qui l’entoure, nous entoure.
Nous nous rencontrons à Paris, dans un des cafés du quartier de l’Odéon, par une magnifique après-midi de septembre qui se donne un air de printemps.

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L’acceptation de la poésie est chez vous, intimement liée à l’acceptation de la réalité et à la redécouverte de la foi chrétienne.

Oui, c’est lié parce que, à l’origine, je voulais être musicien.
La découverte de la réalité, je l’ai faite grâce à mon service militaire que j’ai fait dans la marine. Il a fallu apprendre à faire le point, démonter des moteurs, toute chose que je n’avais pas l’habitude de faire.
La découverte et l’acceptation de la poésie est allée de pair. Les mots alourdissent la mesure poétique par rapport à la musique. La mesure poétique est plus lente, plus monotone, plus lourde, mais c’est la conséquence du fait que les mots parlent des choses, de la réalité. C’est cela qui leste les mots. Mais justement, l’avantage de la poésie est de pouvoir parler du monde, ce que la musique ne peut pas faire. Donc j’ai accepté la poésie avec ces notes pesantes que sont les mots parce qu’elle m’est apparue comme la musique humaine en quelque sorte, une musique qu’on pouvait faire avec les choses.
Et quant à la redécouverte de la foi chrétienne, j’ai pris conscience, à ce moment-là que dans le Christ, Dieu s’était incarné, il avait choisi la terre. Moi, j’avais eu le rêve inverse, celui d’Icare, celui de m’élever dans les hautes sphères artistiques par la musique. Pour le Christ, tous les objets du quotidien, le fait de manger, de boire, d’échanger, d’aller dans les rues, de s’intéresser aux malades, c’était ça qu’il avait choisi de vivre. Je me suis dit, si Dieu a voulu faire ça, moi je peux bien m’y intéresser à mon tour.
C’est cela qui a donné du prix, du poids aux choses les plus quotidiennes. Vous comprenez pourquoi poésie, réalité et foi chrétienne sont liées.

Votre poésie s’adresse à tous, croyants ou pas. Tout un chacun peut être touché par ce “monde ordinaire”, ces choses, ces êtres humbles.

J’ai commencé à écrire de vrais poèmes quand j’ai écrit sur des choses humbles, simples. En quelque sorte quand j’ai repris contact avec la terre. Avant j’écrivais des poèmes longs, ambitieux.
Un poème de Pasternak m’avait frappé : il s’intitulait “Dans les trains du matin”. Il décrivait, le train pour Moscou, le compartiment avec des écoliers, des ajusteurs qui « portaient noblement le fardeau de la vie / et sentaient le frais savon au jasmin ».
Il n’hésitait pas à donner les horaires des trains. Je me suis dit : ah ! la poésie peut parler de tout ça ! Ce n’était pas quelque chose dont j’avais l’habitude avec la poésie que j’avais apprise à l’école. J’ai réalisé que je pouvais essayer moi aussi… C’était un monde neuf qui pouvait entrer en poésie.

De multiples thèmes vous inspirent, des souvenirs d’enfance, des moments de la vie, des paysages… Comment naît un poème pour vous ?

Un poème naît d’une rencontre inattendue entre deux choses ou deux êtres que l’on n’a pas pensé réunir. Ça crée une espèce d’arc électrique entre les deux, une émotion, une association nouvelle.
Un exemple : le même mouvement de tête pour Marie, une de mes petites filles, et pour l’ange du portail de la cathédrale de Reims (ville où elle habitait).
Ça a créé une association tout à fait inattendue d’autant plus que ma petite fille s’appelle Marie… Et voilà ! Un poème est né à partir de là.

Jean-Pierre Lemaire évoque aussi des circonstances dans lesquelles il a écrit “Le monde en blanc”, les visites à sa marraine hospitalisée.
Je laisse la parole à quelques vers du poème :
« quand ils ont fini de sortir du cabas / les fleurs du jardin, les dernières lettres / dans le silence maladroit s’opèrent / les transfusions de l’âme. » (Les marges du jour, p.88).

Quelquefois aussi, les poèmes me viennent dans le demi-sommeil. Avant de se réveiller les associations sont plus libres… D’autres fois, des poèmes viennent d’un rêve. Le poème ne l’analyse pas, il le met en scène et ça a du sens. C’est le cas du poème “Les planches” (Le pays derrière les larmes, p. 228). J’ai rêvé que d’habitude nous vivons sur des planches, comme dans un théâtre. C’est là que nous avons bâti nos vies. Mais certains soirs nous entendons ceux qui sont sous les planches, ce sont d’autres hommes, mais c’est aussi une part de nous-mêmes. Voilà ! Nous écoutons et faisons silence.

La source de vos poèmes se trouve souvent (pas exclusivement) dans une blessure que vous souhaitez d’ailleurs garder accessible. Pourtant, rien n’est pesant ou triste. Votre poésie apaise au contraire. Peut-être est-ce parce qu’elle lie, elle joint l’homme à lui-même, elle l’accorde à des choses simples ?

Même quand un poème parle de quelque chose de difficile, il est toujours une source de paix parce qu’il nous relie au monde, quelquefois à un passé ou à des mythes. Rien que par le fait qu’il devient communicable il nous relie au lecteur. C’est vrai, c’est une source de paix.

Vous dites souvent que le monde, comme une partition, est à déchiffrer, il nous propose des signes à interpréter. Mais cela ne se fait pas seul. Quels sont les auteurs qui vous ont mis sur la voie ? Vous avez parlé de Pasternak, y en a-t-il d’autres ?

Il y a eu le poète italien Umberto Saba, le grec Yánnis Rítsos, les poètes tchèques Vladimír Holan et Jan Skácel. Bien sûr, tous ces poètes je les lisais en traduction. Par exemple, Umberto Saba parle de sa petite fille. Dans la poésie française je ne vois guère que Hugo qui avait parlé de Léopoldine, mais ni Baudelaire ni Rimbaud ni Verlaine n’avaient parlé des enfants… Pasternak lui, parlait des trains de banlieue.
Tous ces poètes ont rapproché le monde pour moi…
Et puis, à travers toutes ces rencontres, la poésie a été en quelque sorte un chemin de Petit Poucet, un fil conducteur qui m’a permis, à ce moment-là, de donner un sens à ma vie. Quand je faisais des rencontres éclairantes, ça donnait quelquefois un poème. Pour le premier recueil je me suis aperçu que ces poèmes dessinaient un chemin qui passait par différents moments. Quand je les reliais, je trouvais pas à pas un sens caché. Ce sens était, pour moi, lié à la redécouverte de la foi chrétienne.

Pour vous, à quoi sert la poésie ?

La poésie relie des choses que d’habitude on ne relie pas. On peut appeler ces liens, images ou métaphores. Quand Reverdy compare les hirondelles à des ancres qui volent dans le ciel, il fait un lien que l’on n’attendait pas du tout, entre le monde de l’air et celui de la mer. C’est vrai de manière plus vaste, les liens que fait la poésie, elle ne les fait pas seulement par des images. Je dirais que c’est sa manière de voir le monde. Raconter c’est prendre les choses les unes après les autres. Faire un poème c’est les relier de façon un peu verticale. Le monde forme un tout, la poésie peut travailler à reconstituer cette impression globale que nous avons du monde et de nous dans le monde. La poésie ne décompose pas, elle n’analyse pas, ainsi elle rend le sentiment d’être au monde.
Les poètes que je vous ai cités m’ont vraiment montré cette direction. Par exemple sur le printemps, Umberto Saba écrit :
« A ton approche / même la tombe / semble peu sûre. »
Je trouve ça extraordinaire ! Ce sont des mots tout simples ! L’impression de vie est si forte que l’on ne peut même pas s’appuyer sur la mort !

Elle vivifie la langue ?

C’est vrai mais cela ne veut pas dire qu’il faut employer des mots rares. Au contraire il faut employer les mots les plus banals comme s’ils étaient neufs, comme si on les employait la première fois. Un poème, d’une certaine manière, nomme le monde pour la première fois, parce que c’est la première fois que vous avez vécu telle ou telle chose, telle rencontre ou telle impression. Il faut que la poésie rende ce sentiment de nouveauté. J’ai en tête, encore quelques vers de Pasternak : « L’amour dépose au chevet de nos cœurs / la frissonnante nouveauté du monde ». Cette manière de parler de l’amour qui lui rend toute sa fraîcheur.

En quoi peut-on dire que la poésie élargit le monde ?

Encore une fois en reliant des choses. Habituellement on vit dans un monde cloisonné en différents secteurs. Elle élargit toujours en reliant les choses. Quand Vladimír Holan décrit une rencontre dans un ascenseur et qu’il dit :
« elle est montée avec moi, ça a été une seconde et l’éternité, elle descendait au troisième, alors que moi je devais continuer jusqu’au septième, et j’ai compris que je ne devais pas la suivre parce que si je l’avais suivie, j’eusse été après elle comme un mort, et si elle était revenue vers moi, ce n’aurait pu être que de l’autre monde. »
Vous voyez, c’est l’expérience d’Orphée et Eurydice mais dans un ascenseur ! Evidemment on n’aurait pas l’idée de relier deux mondes aussi éloignés, la légende de l’au-delà et puis une montée d’ascenseur. C’est la poésie qui fait ce lien, c’est comme cela qu’elle élargit le monde.

Il y a quelque chose qui transparait dans vos poèmes, c’est l’importance d’aller voir ou entendre ce qui est “entre”, “derrière”, “dessous” ou dans les “marges”. Que représentent ces espaces ?

Dans ces espaces se tiennent des êtres silencieux qui n’ont pas la parole dans notre monde ordinaire, qui échappent à notre regard mais qui, à certains moments, reviennent frapper à la porte. Le monde en blanc fait partie de ces espaces mais aussi les disparus d’Argentine pour lesquels j’ai écrit une série de poèmes, je disais qu’ils étaient l’envers de la page, en quelque sorte.
Au sujet de ces espaces, il y a dans Le pays derrière les larmes, un petit poème qui dit :
« cette porte entrouverte dans l’enfance / fermée pendant la vie / béante à l’heure de la mort / transparente pour le poème. » (p.69)
Le poème n’a pas le pouvoir de l’ouvrir mais de laisser deviner ce qu’il y a derrière…
Ces espaces c’est ce qui n’est pas nommé d’habitude, ce qui n’a pas de nom, pas de parole… C’est une réserve de silence, mais d’un silence en attente de parole.

A la fin de votre conférence sur Jean Racine (à la bibliothèque d’Achères en septembre 2017) Gérard Noiret vous posait une question sur la musicalité de la poésie. Vous disiez qu’elle ne réside pas seulement dans la valeur sonore des mots mais dans les images qui mettent en rapport deux choses. Elles seraient l’équivalent d’un accord musical. Vous ajoutiez que le vers a une mesure, un rythme particulier qui fait respirer la phrase. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce rapport rythme / mesure ?

La mesure est propre à la poésie, alors que bien sûr, la prose comme la poésie possède un rythme, mais celui-ci est créé par la syntaxe. Je pense qu’il y a poésie quand à ce rythme-là, se superpose une mesure, c’est-à-dire un autre rythme qui interrompt la phrase, par intervalle, de manière à ce qu’on respire. En prose, lorsque vous commencez une phrase vous savez ce que vous allez dire. Vous allez jusqu’au bout et la phrase avance en ligne droite vers son but, vers le point final. En poésie vous n’allez pas droit au but, vous commencez la phrase et puis vous respirez, et puis comme vous revenez à la ligne, un autre chemin peut s’ouvrir et la phrase peut se poursuivre un peu autrement que vous ne l’aviez prévu.
La mesure, chez moi, n’est pas régulière, elle oscille entre 10, 11, 12 syllabes, et comme cette mesure est constante, elle ménage des plages dans le vers, c’est-à-dire, quand vous avez écrit deux mots d’un vers, vous n’avez pas votre vers complet, vous avez un blanc, et peuvent alors venir des mots que vous n’aviez pas prévus. La mesure est la gardienne des places libres. Le sens évolue parfois de manière inattendue. La poésie avance mais pas en ligne droite, avec des retours sur elle-même.
On voit tout de suite quand un poème n’est pas de la vraie poésie mais seulement des phrases de prose découpées et mises les unes sous les autres, en ce qu’il n’y a pas ce renouvellement, cette surprise, cette inventivité qui vient de la mesure.
Le vers n’est pas artificiel quand il y a une vraie respiration. La mesure vous guide mais dans une marche un peu errante, un peu suspendue. Elle sert aussi à relier les choses éloignées dont on parlait au début. Elle permet d’aller de l’une à l’autre par un chemin qui n’est pas celui de la logique, mais doit rester naturel. Il faut tenir le lecteur par la main même si le chemin est surprenant, je ne pense pas qu’il faille le brutaliser.

 

incertain regard – N°16 – Eté 2018 : Entretien avec Rosie Pinhas-Delpuech

par Martine Gouaux

Rosie Pinhas-Delpuech est traductrice, écrivaine et responsable de la collection des lettres hébraïques aux éditions Actes Sud. Elle enseigne également à l’ETL, école de traduction littéraire pour jeunes traducteurs, sous l’égide du CNL.
Jusqu’à ses dix-huit ans elle vit à Istanbul dans une famille judéo-espagnole dont le père est francophone et la mère germanophone. Viennent ensuite des études en France puis un séjour d’une douzaine d’années en Israël consacré à l’étude de l’hébreu et à l’enseignement de la littérature et de la philosophie. Rosie Pinhas-Delpuech vit à Paris depuis 1984. Nous nous rencontrons une fin d’après-midi d’hiver, un jour de pluie fine et froide, dans un agréable café du 13e arrondissement. Elle se consacre en ce moment à l’écriture d’un nouveau roman.

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Toute une vie d’études passionnées, de voyages où la littérature et les langues occupent une place centrale. Après un premier roman Insomnia : une traduction nocturne, Rosie Pinhas-Delpuech publie une trilogie : Suites byzantinesAnna : une histoire française et L’angoisse d’Abraham.

« En fait je me suis donné le contrat d’explorer chacune de mes trois langues fondamentales. Ce sont les romans de mes langues mais l’ordre de lecture n’est pas important. »

Vous qui naviguez dans plusieurs langues, quel écho peut avoir cette expression « habiter une langue » ?

On peut quitter un pays et pourtant continuer à vivre dans sa langue. On peut d’ailleurs habiter plus une langue qu’un pays. Malgré mes errances, mes migrations, la langue est le socle solide de ma vie. Je veux dire par là que la traduction et tout mon travail littéraire sur mes langues forment ensemble le sol véritable sur lequel je vis.

L’exil, qu’est-ce que ce terme évoque pour vous ?

Lors d’une table ronde avec d’autres écrivains j’ai récusé le terme d’exil dans ma situation. Etre exilé c’est avoir quitté son pays sans pouvoir y revenir. Je suis une migrante, je suis du côté des diasporas, de ceux qui vivent loin de chez eux… J’ai été une étrangère avec l’angoisse des papiers qui manquent, la recherche d’un toit, d’un travail, c’est une expérience indélébile. Et aujourd’hui, même si je suis tranquille, même si j’ai des papiers, je garde une conscience de la précarité, de n’être pas à l’abri d’un retournement historique. Nous pouvons, nous aussi en France, être inquiets. L’Europe devient populiste. Si nous avions une Marine Le Pen ou un autre de la même famille politique… ! Mes papiers ne sont pas tout à fait comme les vôtres, ils peuvent être récusés, annulés… J’ai une vigilance qui me fait écrire. Je n’ai pas réussi à me fondre dans la masse, c’est cela qui a fait advenir qui je suis, et pourtant, je le répète, je n’ai pas de souci personnellement.

A la toute fin des années 1960 vous partez vivre en Israël. Votre arrivée sur cette terre est comme une naissance. Que ce soit dans Insomnia ou dans L’angoisse d’Abraham votre enthousiasme est communicatif. Vous apprenez l’hébreu dont vous dites :
[…] c’est une langue biblique certes, intimidante et sacrée […] mais qui sitôt jetée sur les trottoirs de cette ville [Tel-Aviv] si joyeusement profane et cosmopolite, se teintait de tous les accents de nos errances et tribulations sur cette planète, de nos failles et nos faiblesses, de nos amours, nos déceptions et insomnies, une langue totalement étrangère à tous les habitants de ce pays d’étrangers, presque hostile à force d’étrangeté, mais en même temps familière comme un paysage déjà rêvé, comme l’accent de toutes les grand-mères disparues. (Insomnia, p.51)

Le peuple juif est disparate, Israël est un pays disparate. Chaque fois que j’y retourne, pas aussi souvent que je le voudrais, malgré une tendance inévitable à l’uniformisation, je retrouve cette disparité humaine, elle est encore là ! L’hébreu de la Bible (l’Ancien testament) est très solide. Ces récits sont plein de gens qui ont des failles, il n’y a pas de héros, de messies, de dieux puissants comme dans l’Antiquité. On y voit des personnages faits de « poussière humaine » dans ce qu’elle a de plus fragile. Lacan appelait ça « la clocherie ». C’est cela que je trouve dans ce pays. Il n’y a rien qui se termine bien, nous sommes faillibles. Oui je suis du côté de ce qui cloche. Montaigne, que j’aime beaucoup, était un homme d’épée, il avait réussi sa vie professionnelle, pourtant il se retire. Ses trois essais sont faits de notre humanité faillible. J’écris à l’ombre de cette esthétique.

A cette même époque, vous portez un autre regard sur la littérature :
La littérature se présente comme un outil de subversion, de lecture libre et souveraine du monde. Par sa plasticité, sa forme insaisissable à la première lecture, elle tient tête effrontément au registre plus assuré du discours philosophique. Le tremblé des mots de la littérature rend mieux compte du drame de la pesanteur. Et peu à peu, la lecture qui était une passion intime et solitaire devient un outil de haute précision pour appréhender le réel. Et curieusement dans ce pays où je découvre l’opacité de la lettre et de la langue, la prétendue clarté du français se trouble, j’y découvre des obscurités inattendues qui m’invitent à l’explorer. (L’angoisse d’Abraham, p.173)

J’ai lu Proust là-bas, à 24 ans, loin du français et de la France. Le fait d’être linguistiquement déplacée, m’a fait voir la littérature sous un autre angle : comme un outil souverain. Mieux que la philosophie, la littérature défait les systèmes, met à nu. J’étais loin de la maitrise de la langue (l’hébreu), j’étais jeune moi-même et dans un pays jeune, et, du coup, j’ai compris comment les mots et les phrases pouvaient être un outil pour appréhender le monde.

Et la poésie ?

J’ai beaucoup de timidité vis-à-vis d’elle. Je suis symphonique, j’adore l’ampleur de la phrase, j’aime la plasticité de la prose. La vie se présente sous forme de prose romanesque. La poésie c’est un peu comme les mathématiques. C’est d’une abstraction, d’une concision et d’une opacité parfois qui me font peur. J’aime la poésie qui descend dans la rue : Villon, Baudelaire, les poètes russes qui se mettent en musique. La poésie française est trop élitiste parfois. Pourtant le son me travaille beaucoup et j’essaie d’écrire avec la même précision rythmique que la poésie. Mais alors mon modèle est plutôt la musique.

Et puis, il y a votre retour en France — une récidive dites-vous — il ouvre une crise, vous avez peur d’oublier l’hébreu, vous tombez, en quelque sorte. Votre amie Jacy auprès de qui vous cherchez secours, vous dit : « N’aie pas peur, vas-y ». De quel chemin, de quelle plongée, parlait-elle ?

Evidemment il s’agit d’une analyse ! Je n’aime pas en parler… C’était en fait comme une propédeutique, de nouvelles études, comme si je me reconstruisais de la base, tout autrement. La pratique de la psychanalyse m’a appris à me placer, quand j’écris, à l’endroit d’où ça vient. Comme dans une mine, je descends au charbon, à la recherche de la veine qui nourrit mon écriture… La récidive ? Une répétition. Pour la deuxième fois je revenais en France, pour la deuxième fois je quittais Israël. De nouveau sans toit, sans travail. Il fallait que cette fois-ci je m’en sorte en transformant ma condition d’étrangère en un atout plutôt qu’un handicap. Pendant cette psychanalyse j’avançais aveuglément dans l’obscurité, je traçais mon propre chemin, bien sûr j’étais accompagnée par quelqu’un qui me rattrapait si je tombais. Il faut un guide – un sage bédouin qui sait pister d’infimes traces de vie (L’angoisse d’Abraham) – comme dans le désert du Sinaï où j’étais allée… Pour écrire, on doit quitter quelque chose – il faut perdre une deuxième fois (L’angoisse d’Abraham) – c’est une nécessité absolue… J’ai laissé ouverte cette question dans L’angoisse d’Abraham. J’ai envie d’écrire un jour sur cette psychanalyse mais autrement que de la façon dont on pourrait s’y attendre.

La traduction vous a sauvée, dites-vous. Dans Insomnia, vous avancez pas à pas dans la traduction de la nouvelle d’Itzhak Orpaz, il y a des pages intenses que je trouve magnifiques d’émotion. Traduire est une passion, une nécessité intime ?

Je ne dirais pas une nécessité intime, ce terme me gêne. Ce n’est pas une chose intime. Traduire est péremptoire, une injonction presque. Il faut aussi tenir compte que je n’ai pas de retraite, je dois travailler ! … Je me suis demandé si j’aimerais ne pas traduire, mais non… Je fais comme Pablo Casals quand il était réfugié à Prades après la guerre civile en Espagne, chaque jour il jouait une suite de Bach et quand il avait terminé, il recommençait. La traduction me met en condition mais elle est aussi l’assurance de trouver chaque matin un texte déjà écrit, apaisant. L’écriture est difficile, elle mène tellement loin, on avance à tâtons devant l’inconnu !

Et le miracle, si l’on peut dire, c’est ce qui se passe pour le français, par la traduction !
Le français cette langue si fière, élégante et sûre d’elle, qui m’avait toujours paru si rebelle et réfractaire à la précarité de l’étranger, se pliait tout à coup sous mes doigts, s’arrondissait et se creusait pour accueillir une autre musique qu’il m’avait semblé entendre un jour dans l’hébreu (Insomnia, p.50) ou bien je construisais à l’intérieur du français un abri précaire pour les mots étrangers (L’angoisse d’Abraham, p.201).

On m’a appris à écrire une très belle langue, mais ce n’était pas moi, j’avais besoin d’y couler d’autres sonorités, modeler mon français. C’était ma manière d’y injecter ce que je suis, pas ma carte d’identité ! … Les langues s’enrichissent par ceux qui les utilisent, dans la rue et avec les écrivains bien sûr.

Qu’est-ce qui fait qu’à certains moments on a envie de passer de la traduction à l’écriture, au roman ?

Ça vient de loin. J’utiliserais la métaphore du souffleur de textes. Ce n’est pas du côté des langues mais de l’écriture que je suis venue à la traduction. Plus je rentrais dans le cœur de l’écriture d’un écrivain, plus j’avais envie d’écrire moi-même. C’est un peu comme pour la musique ou la danse, quand on entend un morceau magnifique ou que l’on voit un danseur on a envie de faire pareil. Et puis, je n’avais pas ma langue prête, ce n’était pas la peine que je présente un texte à un éditeur, aucun d’entre eux ne m’aurait acceptée. J’ai trouvé ma voix avec la psychanalyse et la traduction.

L’heure tourne, je n’ai pas encore touché à ma consommation… c’est à peine si j’entends que Rosie Pinhas-Delpuech est pressée (elle doit accueillir ses petits-enfants)… une conclusion n’aurait pas de sens… les Suites byzantines s’imposent… les mots turcs et français ouvrent à la fillette des chemins secrets. On devine, on imagine comme ils pouvaient se ressembler lorsque nous apprenions à parler ou à écrire…

J’ai découvert que mon objet était la langue. J’étais fascinée, en quelque sorte. Je me suis regardée comme au microscope, la mémoire m’est revenue. Tout ce que j’ai appris avec Ricoeur m’est revenu de manière poétique. Le turc qui avait été refoulé est ranimé pendant l’écriture des Suites byzantines. Nathalie Sarraute dans L’usage de la parole dit ce rapport au russe et au français. C’est de ce côté-là de l’écriture que je me situe… Je vois s’envoler les mots ! (de ses lèvres elle mime, avec un sourire malicieux).

J’évoque la nouvelle « Ahmet l’éboueur » que je trouve si profonde, pleine d’humanité, de délicatesse, et dont le mot « garip » lui-même, nous remplit de nostalgie.

Ma mère donnait à manger aux éboueurs à Istanbul, ils étaient mis tout en bas de l’échelle sociale. A l’école on nous disait, si tu ne travailles pas tu vas finir éboueur ! A Paris, je me suis renseignée sur les éboueurs, pour être recrutés ils doivent passer un concours !

Le temps imparti arrive à son terme, Rosie Pinhas-Delpuech s’échappe, j’aurais aimé qu’elle parle aussi de ce qui guide ses choix de traductions, notamment de Tu seras mon couteau de David Grossman et de Pour inventaire de Yaacov Shabtaï. Je terminerai cependant par les mots prêtés à Ahmet l’éboueur, devenu écrivain public de retour chez lui en Turquie, après quelques années de dur labeur en Allemagne :
Parfois quand il écrit le mot gurbet, sa gorge se noue. Gurbet, c’est le lointain douloureux et étranger, la terre inhospitalière, le déracinement, le mal du pays, l’étrangeté. Ça vient de garip, qui désigne l’étranger, celui qui a quitté son foyer, le sol natal, un être à part, marginal, déraciné. Le mot revient souvent dans les lettres qu’il lit, comme dans celles qu’il écrit. Et il s’étonne parfois que le simple tracé de ces six lettres ravive avec une telle force la douleur des heures, des jours et des années passées au loin : « comme c’est étrange, dit-il, comme c’est garip les mots » (Suites byzantines, p.151).

 

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Le sujet : la forêt ? la lumière ? c’est selon…

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La lumière est parfois excessive, saturée en longs rubans ou voiles légers, transparents, c’est selon… Mais il est certain qu’elle tombe en cascade le long des troncs pour mourir dans le feuillage, tout en bas, au sol. Elle prend corps, se fait matière ou caresse, étoffe impalpable, c’est selon…

Hors champ, rien n’empêche de penser qu’une végétation luxuriante ou qu’un très léger souffle filtre de minces filets d’eau, module des rythmes, compose un flot vertical. La forêt est tableau, coulées de lumière violente, transparences, scintillements, variations sans fin. A les voir ainsi, on ne sait presque où donner de la tête.

Décidément, ces deux-là s’aiment au grand jour, profondément !

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : Note de lecture : Confiteor, de Jaume Cabré, éditions Actes Sud, 2013 Roman traduit du catalan par Edmond Raillard, Raval Edicions, 2011

Confiteor (Jo confesso) est une œuvre monumentale, près de 800 pages et huit ans d’écriture pour l’auteur, « définitivement inachevé », précise-t-il, le 27 janvier 2011, jour anniversaire de la libération d’Auschwitz. C’est peut-être pour cela qu’une fois refermé, ce roman nous habite encore longtemps.

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Comment parler d’un roman aussi riche, foisonnant, savant, qui nous tient en haleine de la première à la dernière ligne ? Un vrai roman avec du suspens, de l’émotion, et aussi des surprises de style quand l’auteur nous balade, dans la même phrase, d’une époque à une autre, d’un personnage à un autre. Un violon de Storioni, une médaille, un linge souillé, sont des petits cailloux dans une forêt de plusieurs siècles. L’auteur va et vient de l’Inquisition à la période actuelle en passant par la dictature franquiste et l’Allemagne nazie.

Adrià Ardèvol, le narrateur, fait une sorte de course contre la montre. Talonné par la maladie, il s’adresse à Sara, le grand amour de sa vie : « ces papiers sont le fruit, au jour le jour, d’une écriture chaotique faite de beaucoup de larmes mêlées à un peu d’encre ».
Avant que « Je sera rien » – citation du poète catalan Camps Mundó (incipit du premier chapitre) – Adrià tente de se libérer d’un poids qu’il ne peut plus contenir : la mort de son père dont il se sent coupable, l’origine frauduleuse de la fortune familiale, mais aussi, toutes sortes de catastrophes :
« s’il le faut, je suis aussi coupable de tous les tremblements de terre, de tous les incendies, et de toutes les inondations de l’histoire. »

Adrià ordonne le chaos qui le guette :
« Malgré la distance qui nous sépare, tu [Sara] me sers d’exemple. Malgré la panique, je n’accepte plus de planche pour me tenir à flot. Malgré certaines insinuations, je demeure sans croyances, sans prêtres, sans codes consensuels pour m’aplanir le terrain vers je ne sais où. Je me sens vieux et la dame à la faux m’invite à la suivre ». Rien de larmoyant, du désarroi parfois, de la nostalgie, et puis, entre les lignes, une formidable énergie. Peut-être la passion qui anime Adrià : comprendre ce qu’est le mal. Même si la pente est descendante, il se tient tant qu’il le peut, éveillé :
« Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts », en référence à Marguerite Yourcenar (Mémoires d’Hadrien).

Confiteor est un roman époustouflant, pour nous rendre si émouvante la quête d’Adrià. On se dit que Jaume Cabré est un magicien ! Son écriture est d’une virtuosité réjouissante. On se laisse emporter par l’histoire alors que l’on voudrait savoir comment il s’y prend. Le travail de montage, les télescopages, les liaisons inattendues, les passages du je au il… nous mettent en alerte. En plongeant dans la mémoire chancelante d’Adrià Ardévol, lui l’érudit, épris d’histoire, parlant une douzaine de langues, dont l’araméen, nous faisons l’expérience, dans le temps même de la lecture, de l’oubli, de l’effacement, et des caprices du fil qui relie les souvenirs.

Confiteor, c’est aussi un roman dans le roman. Adrià confie « un gros paquet de feuilles » à son ami Bernat, musicien et écrivain. Au recto elles sont écrites en noir, et au verso au stylo vert. Il donne le tout, mais seules ces dernières comptent, précise Adrià. Les autres, avec pour titre « Le problème du mal », ne sont que des « bêtises ». Et ce qui est écrit en vert ? « Je ne sais pas. Ma vie. Ma vie et d’autres inventions. »

C’est, peut-être, cela qui délivre Adrià du mal. Il renonce à l’écriture d’un essai – l’érudition ne protège en rien du mal – pour se risquer à pénétrer seul dans la forêt, « l’enfer de sa mémoire ». On se plait à penser qu’il écrit comme avance Jachiam Mureda, le chanteur de bois, à la recherche d’un arbre dont un autre saura faire un superbe violon.

 

incertain regard – N°12 – mai 2016 : Revers, Soupir et Fleur vermeille

La Dame du tableau fait front, les yeux rivés sur ce point, de nous si proche, où nait son regard d’intense urgence. Pour elle, je suspends mon souffle, pour elle qui est belle, puissante, nue, aux aguets. Son ventre est barré de rouge, un bras tendu devant, défense dérisoire contre qui ? Pour quoi ?
Oh ! là là mes aïeux !…
La Dame du tableau…

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L’ogre des intempéries s’engouffre, gonfle
Se repait en secret de
Rouge vif.
Dans les entrailles
La chair fourmille
Végète à bas bruit. Hors cadre quelque chose se profile.
Aïe aïe aïe mes aïeux !
Séguedille et fandango
Le taureau par les cornes,     que vértigo !
Prendre à revers        le soupir !

L’instant semble connu, oui,
Voici le rendez-vous
Trompé, craint, enfoui
Pour ainsi dire attendu.
Une croisée de chemin
Un temps raccourci.
Qu’en est-il vraiment ?
S’entend-t-elle dire
Dans la salle où trône l’énorme machine.
Tant de        peut-être        encore captifs
Soudain se heurtent en toute hâte
Poussent vers la sortie !
Oh ! là là mes aïeux !
Séguedille et fandango
Le taureau par les cornes,     au boulot !
Prendre le soupir        à rebours.

Pourtant rien de brusque, chez lui
Quelque chose bute sur une magnétique     inconnue, chez elle
Quelque chose se dit par cercles     concentriques, entre eux
Avec        une attention        qui en cas de détresse
Résonne     tendresse.
Alors que claque le mot        au bord de la faille
Besoin      de nombreux échos.
Quelque étourdi, sans doute au fait du tarif
Convoque… le courage !
Fuse aux confins une note        aigre.
Quelque docte carabine
Ose sur ordonnance

Le cinglant… moral !
Incendie        sur le marigot.
Ah ! là là mes aïeux !
Chacun son fandango !
Le taureau par les cornes ça zéro !

Il est question       du chef d’un orchestre métallique
Chorégraphe en latex, exact, sobre, sage
Officier expert en nettoyage        extrême.
Attention affliction !
Le lapereau espanté
Détail affligeant sur l’étal
Se voit tout espataillé.
Aïe aïe aïe mes aïeux !
Prendre le revers du soupir !

La nuit de l’attente
Dans la ruche tiède
Chambre trois cent treize
Tandis que les chariots
Microsillons du soir
Obstinément cliquettent
Des bateaux de béton
Crachent à l’oblique
Leur fumée trop froide, trop blanche.
Oh là là mes aïeux !
Castagnettes et compte à rebours
Silence hosto !

C’est au fond d’un fin fond
Sous les spots en sous-sol
Que la danse rituelle commence.
Allongée sur un brancard, elle ignore presque son nom tant son dossier s’étale. On se penche vers elle, on lui parle. l’a du savoir vivre, répond poliment, même que ça se tient ça se tient … Presque sans nom respire avec lenteur, accroche les regards, donne ses bras, ses jambes, sa nuque fragile.
Leur danse se fait lointaine
Annabelle anesthésie s’introduit
Passiflore aggravée d’un tropical curare
Cocktail au calibre absolu.
Hou là là mes aïeux !
Par les cornes du taureau c’est pas du mirliton !

Une lame blême
Silex exquis
Fouille, fouraille à l’extrême
Tranche, entaille
Farfouille en rouge
Coupe à blanc

Clipe à sec
Prélève loin
Ligature au vitacryl
Cure à turelure.
Ouille ouille ouille mes aïeux !
Cliquetis et fins ciseaux
Quel montage ! Quel scénario !

En lieu et place de l’énorme vague
Git une géographie violente
Plasma profond        brun de braise
En basse continue
Cupules glacées        bleu luminescent
Pur acier mordant.
Ah là là mes aïeux !
Séguedille et fandango
Le taureau par les cornes,        c’est où Valparaiso ?
Prendre à revers        le soupir !

Bien plus tard
Immobilalitée
Tout en habits rétrécis
En corps cabossé
En gestes infimes
De la dame du tableau, se départ
Non sans lenteur ni douceur.
De son regard d’intense urgence
Elle garde l’accent aigu      des origines
Cet accent aux aguets      à ma mère pareil.

Oh mes aïeux !
A       qui-perd-gagne
Jeu osé tant aimé
sans revers se donne
la fleur vermeille.

incertain regard – N°12 – mai 2016 : Entretien avec Jeanne Benameur

Par Martine Gouaux

A plusieurs reprises vous avez parlé de respiration, de vide, de silence, ce sont exactement  des termes, des temps que l’on se donne dans la pratique du yoga.
J’ai commencé le yoga il y a plus de trente ans, c’est une pratique quotidienne. Dans le yoga il y  a une forme de méditation, mais la méditation pour elle-même qui est un peu autre chose, je ne  la pratique que depuis quelques années. A certains moments, c’est une écriture méditative qui se donne. Je reçois beaucoup de courriers  de lecteurs qui disent se poser quand ils lisent… ça leur fait du bien et, du coup, ils repartent dans  leur vie avec quelque chose d’apaisé, de joyeux aussi… c’est comme s’ils disaient «  on y va    !… dans  la vie  » ! La littérature questionne ce que c’est que vivre à travers des histoires, à travers le roman qui est  un lieu extraordinaire de liberté.

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Je suis aussi passée par la psychanalyse, c’est un travail important pour moi. Il a duré son temps,  comme  toutes  les  analyses  !  Et  puis,  je  n’ai  pas  choisi  ensuite  d’être  analyste.  Je  participe  par   contre, à des séminaires de camarades psychanalystes pour apporter ce que je peux en parlant  de la création littéraire… qui est mon lieu.

Dans Les Demeurées, on sent un inconscient très puissant et, ce que je trouve très intéressant c’est qu’il n’y a aucun terme de psychologie ou de psychanalyse, ce n’est que langage du  corps… ou les légumes qui cuisent, le tablier pour la Varienne, la dent de lait pour Luce… c’est  ça qui représente les personnages.
Oui parce que je suis du côté de la littérature et pas de la psychanalyse. La psychanalyse a été  un travail intéressant pour oser me mettre en aventure. Il y a des gens qui me disent qu’écrire  c’est comme une psychanalyse, moi je leur dis, non ! La psychanalyse, il faut qu’elle ait lieu avant.  Quand je travaille, je travaille dans la langue, c’est là que ça se passe. C’est le rapport du corps,  à la langue, au silence qui m’intéresse. Ce que je désire dans mon travail c’est que le texte soit accessible à tout un chacun. Il n’y a  aucune raison que la complexité ne soit pas accessible. La littérature est un lieu où on va plonger  dans la complexité humaine. Ma mère était ma première lectrice, elle qui était fille d’émigrés  italiens et n’avait que le certificat d’étude, mais à une époque où cela représentait beaucoup.  Si je la voyais tiquer un peu, je me disais que quelque chose n’allait pas, que je n’étais pas assez  libre ou pas assez simple. La simplicité ça se travaille. Parfois, on a des phrases qui peuvent venir,  que l’on peut trouver belles, mais elles ne sont pas justes. Maintenant ma mère est morte, mais  je travaille toujours sur cette ligne. La plus grande complexité doit pouvoir être lue.

Pouvez-vous nous parler des différentes étapes par lesquelles vous passez, quand vous écrivez… comment arrivez-vous à ce qui sera publiable ?
Que voulez-vous savoir ? (sourire)

Pour  Les  Demeurées  par  exemple,  comment  arrivez-vous  aux  mots  justes,  à  ceux  qui  vous   plaisent, ceux qui conviennent et que vous allez garder ?
En ce moment, il se passe avec un texte que je suis en train d’écrire, la même chose qu’avec  Les  Demeurées. Cela fait peut-être dix ans qu’il travaille à l’intérieur, que j’ai juste quelque chose de  ténu, par rapport à un enfant*. Évidemment cet enfant n’existe pas… Je serais bien incapable de  vous dire les étapes de travail, là. Mais c’est ça le plus grand travail, en réalité. A partir du moment  où je me mets à ma table, je l’ai fait début janvier, j’ai l’impression que les trois-quarts du travail  sont déjà faits. Quand le texte arrive, je ne sais pourtant pas ce que je vais écrire, je sais juste  que je suis dans l’état où je peux écrire… C’est pour cela que je veux une vie très ouverte, parce qu’il faut que je puisse écrire au moment où j’en ai besoin. Ce n’est donc pas le moment d’avoir  un rendez-vous ou de devoir parler en public.
Donc le texte arrive… je travaille plutôt le matin… je commence la journée avec du yoga, de la  méditation, mais parfois c’est l’écriture qui va être une forme de méditation, qui va s’imposer  tout de suite. Je n’ai pas de rituel, j’essaie de faire ce que je sens… et je retravaille beaucoup…  Par exemple en ce moment, dans ce que j’écris, c’est curieux, il y a des passages qui se donnent  extrêmement travaillés… je n’y touche pas, je fais confiance au fait qu’ensuite, à la relecture, ça va  bouger. D’une façon générale j’enlève beaucoup, je trouve que l’on écrit trop.

* Il s’agit du petit Elias avec son chien dans  Les insurrections singulières.

Un mot concentre beaucoup de sens
Parce qu’un mot a sa vibration, c’est la puissance du langage, ça c’est ce que les gens appellent  l’écriture poétique… c’est quand on sent bien la densité, la vibration d’un mot. Si le mot est bon  les gens le sentent.
Pour Les Demeurées il y a eu un re-travail qui a été jubilatoire ! Une fois que tout a été écrit, un  ami d’écriture a lu mon texte, il le trouvait intéressant mais n’arrivait pas à trouver ce qui n’était  pas juste. Il ne me plaisait pas non plus. Au bout de deux heures nous n’avions rien trouvé mais  ça m’a mise en route. Quand je suis rentrée à la maison, j’ai compris que j’écrivais mes trois  personnages de la même façon : Luce, La Varienne et Mademoiselle Solange. C’était impossible  car elles n’avaient pas la même façon de sentir le monde. Alors j’ai retravaillé La Varienne en me  disant : comment elle vit ? Elle vit en voyant une chose, puis en entendant une chose, elle ne fait  pas de lien. Ce sont des phrases juxtaposées qu’il faut, puisque dans sa tête ça se passe comme  ça. Le monde est, pour elle, une sorte de kaléidoscope.
Mademoiselle Solange elle, elle fait les subordinations, elle est capable de dire : parce qu’il pleut  je prends mon parapluie. Et donc j’ai repris le texte en me disant : c’est comme ça que l’on va  entrer à l’intérieur de chacun des personnages.
Quant à Luce, elle vit avec des obligations, elle est prise dans les «  il faut  » de la mère, elle est  dans l’impersonnel qu’elle quitte petit à petit lorsqu’elle rentre dans le langage. Elle est dans le  mode impersonnel.
Donc j’ai travaillé les trois personnages de cette façon-là, et j’espère bien que personne ne le  voit, parce que c’est mon travail, celui de l’écrivain, de faire en sorte que le lecteur puisse être  accueilli sans avoir à réfléchir. La pensée du lecteur va pouvoir se faire ensuite tranquillement à  l’intérieur du texte.

Voilà ! Cela vous donne les étapes de mon travail.

Cela  fait  quinze  ans  que   Les  Demeurées   est  sorti,  je  pense  que  j’ai  beaucoup  travaillé  depuis,   ce qui fait que le texte qui va arriver maintenant ne tombera pas dans ce défaut-là en écriture  première. Il est déjà travaillé mais il y aura, j’imagine, encore beaucoup à faire. Pour l’instant, je ne  sais pas comment ça va se passer pour l’enfant dans ce nouveau texte… je verrai à la fin !

Avant la fin de l’entretien j’aimerais que vous nous parliez de vos références philosophiques,  de  celles  qui  vous  ont  formée.  Elles  peuvent  être  silencieuses  mais  elles  opèrent  tout  de   même.
Quand j’étais jeune j’ai fait des études de lettres et j’ai continué avec la philosophie, ça m’intéressait, c’était juste pour moi. Mes parents n’étaient pas ouverts à l’art mais j’ai découvert l’histoire  de l’art, ils n’étaient pas non plus des lecteurs, il n’y avait pas de bibliothèque à la maison. Ces  choses là se sont faites au fil du temps et je m’en suis donné le droit. J’ai fait aussi un conserva – toire de chant, du théâtre pendant des années, pour découvrir que je n’aimais pas être sur scène,  même si ça marchait bien. Ce n’est pas mon lieu. J’ai fait aussi de la danse.
Bien sûr que toutes ces choses là accompagnent ma vie, mais c’est l’écriture qui a… pris le centre  de mon travail. Aujourd’hui, je suis à un point où je redécouvre… c’est à dire que je pratique la  peinture. Cela m’est possible parce qu’il y a eu un long processus d’intégration, d’incorporation. Je lis, par exemple en ce moment, avec un bonheur total, Jean-François Billeter, il publie chez Allia. Voilà un homme qui a dépassé le stade de la philosophie. J’étais ce matin en train de le lire, il  parle de l’importance du corps… et je me dis : il faut que je lui écrive, qu’on ait une correspondance… Il a bien compris que la pensée c’est du corps, c’est notre corps qui pense, et il parle de  l’arrêt, de l’immobilité, du silence, pour pouvoir entrer là-dedans.
Avant, quand j’étais jeune, j’étais plutôt du côté de… Kant. Il parle de l’intuition intellectuelle pour  dire que l’être humain ne peut pas y accéder. C’était une question très importante, très forte  pour moi. Mais je me disais  : «  pourquoi croit-il qu’on ne peut pas y accéder  ?  ». Aujourd’hui, je  pense que ce que je fais… ou quelqu’un comme Billeter… sa façon de penser la pensée, c’est ça  l’intuition intellectuelle !
J’ai lu Hannah Arendt, elle fait partie de mes grandes lectures, Platon et d’autres… et aussi Montaigne, qui est un grand philosophe, vraiment. Et quand je lis Virginia Woolf qui est quand même  pour moi une « grande chérie », en tant que lectrice, c’est une philosophe. La philosophie n’est  pas que dans les livres de philo, la vraie philosophie est partout, là où on la met en acte. On peut  la trouver bien sûr, dans la littérature.
Quelqu’un  comme  John  Berger,  je  ne  le  dirai  jamais  assez,  lisez  John  Berger  !  Voilà  quelqu’un   qui,  encore,  est  un  contemporain,  qui  vit,  et  que  plein  de  gens  ne  connaissent  pas…  même   des libraires ! Il a une carrière d’écriture derrière lui qui est magnifique et c’est un penseur  d’aujourd’hui. Il a un engagement très important. Il a aussi tout un travail sur la peinture, il a été  peintre, il l’est encore.
Avec Yves, son fils (qui est peintre aussi), on a fait à Arles l’année dernière un week-end de spiritualité laïque. John n’a pas pu venir, mais avec Yves on a vraiment eu de belles conversations. Avant de nous séparer je voudrais vous parler d’Alexandre Hollan. C’est un peintre qui compte  beaucoup pour moi, son travail m’accompagne depuis des années. Je parle de lui dans Les insurrections singulières*. Il a publié son journal  Je suis ce que je vois  (éditions Le temps qu’il fait) qui  est un livre de réflexions sur ce qu’est l’acte créateur. C’est à mon sens un écrit philosophique. Il expose en ce moment à la galerie La Forest Divonne jusqu’au 30 avril. Ca vaut le coup ! Il  introduit la couleur, il va vers l’épure !… Je suis curieuse d’aller voir son travail… j’y vais demain !

Page 108 : il s’agit d’une toile intitulée “ Vie Silencieuse ”. Jeanne Benameur fait parler Marcel : «  j’aime bien m’installer ici quelques fois et juste la contempler, c’est une façon  de me vider de tout, de réfléchir tranquillement.   Quand je sors d’ici je sais toujours ce que je dois faire ou pas  ».