GOUAUX Martine

incertain regard – N°18 – Eté 2019

En écrivant avec Baptiste-Marrey

A l’heure où le soleil prend le Cours Julien en enfilade, à cette heure de parfait contre-jour où les arbres nus étirent leurs ombres, où les rayons obliques éveillent le crépi des façades grises, elle arrête ses pas devant une petite librairie. Le titre d’un livre sur l’Espagne, la république et la guerre civile retient son regard. Peut-être fait-elle un commentaire tout haut ? Peut-être est-ce à cause de son appareil photo en bandoulière ?
La personne à ses côtés engage la discussion : un vieux monsieur, élégant, portant sacoche en cuir, lui dit : ce livre, là devant, est très intéressant ! Il lui parle aussi d’un lycée prestigieux dans les environs. Marie-Claire se demande s’il n’a pas été enseignant. Il lui parle de sa ville, se laisse aller à regretter l’ambiance de son quartier, les Plaines, celui d’autrefois… Elle revient au livre : quel est celui qu’il trouve intéressant ? Le montreur de marionnettes de Baptiste-Marrey, répond-il en pointant du doigt un roman derrière la vitre. Tout à côté, elle remarque un court texte, quelques lignes, une citation de l’auteur, encadrée au stabilo orange fluo. Elle se penche, lit les quelques phrases, fouille dans son sac, en extrait un carnet dans lequel elle note soigneusement les mots de l’auteur : « Je suis parvenu à l’âge où l’on se souvient. Les choses que j’ai apprises, tous ceux, toutes celles que j’ai aimés, que j’ai haïs, qui m’ont blessé, qui m’ont élevé, qui d’un mot, d’un signe m’ont ouvert ce qui jusque-là m’était fermé, se trouvent dans ma mémoire, éclairés ou dans l’ombre, comme mis de côté dans un lieu obscur où ce ne sont plus leurs images que je vois, mais ce qu’ils sont dans leur vérité. »
Comme une évidence il la regarde écrire. Avec un sourire, regret déguisé, elle lui dit qu’elle aussi est parvenue à l’âge où l’on se souvient mais, aujourd’hui elle découvre la ville. Ils descendent le boulevard, lui conseille un restaurant « Etienne », une ambiance formidable, la meilleure pizzéria de toute la ville ! Mais ce n’est pas ici, il faut aller dans le quartier du Panier. Elle l’écoute, il lui suggère aussi de faire un détour, par des petites rues, elle verra le fameux lycée. Elle remercie ce monsieur cultivé au parler élégant et simple. Elle sait déjà qu’elle veut bien du détour, un peu moins du lycée.
Elle n’ira pas au Vieux Port, ni sur la Canebière. Le détour, c’est une ruelle, du bitume poisseux, des murs, des peintures, des tags, des couleurs, des signatures, puis d’autres ruelles encore, des escaliers et des peintures à foison, sur de pauvres murs, des vieilles bâtisses, refuges enfin, pour ceux dont les chaussures sont usées, dont les yeux sont fatigués.
C’est avec le cœur, le sien au présent, vaste de tous ceux qui l’habitent, que Marie-Claire voit, au-delà de ce qui s’affiche, derrière les devantures.
Elle voit mépris, abandon, désertion des uns, les assis derrière leurs bureaux. Et d’autres, campés dans leurs jeans, qui narguent les ombres, résilient l’absence, existent dans l’urgence, tandis que d’un sourire malicieux ils installent leur paraphe. Ils ont la foulée légère, l’œil vif et le geste ample.
Parfois les murs crient d’affirmations brutales et serrées. Le tagueur, peut-être comme le tatoueur, incruste ses pigments de douleur sous les grains de béton, sur les rideaux de fer cadenassés. Si du cri nait le chant, est-ce cela vivre ?
Parfois, les couleurs, les lignes jouent avec la ponctuation, les ruptures : contour des portes, fenêtres, hauteur des murs, compteurs d’eau, plaques en tout genre. La rue prend des airs de galerie, on admire, on fait des photos, on félicite même les riverains ! C’est que peut-être, une main évidemment basse, a fini par parier sur la vitalité, sur l’encadrement de ses fulgurances, mais cette main sait attendre, le moment venu elle ramasse les marrons des gravats. Désormais le tiroir-caisse déborde de cris d’effroi, poudre d’argent. Si du cri, sourd l’argent, quelle place pour la vie ?

Une ville dans l’air vif du matin, une lumière, une rencontre, une intention avec élégance, des murs, des couleurs… et ce qui ne se voit pas où les mots prennent leur place, mais sans la poigne du vouloir. Seule la grâce du présent avec un peu d’humanité.