GUERTAULT Dominique

incertain regard – N°18 – Eté 2019

En écrivant avec Baptiste-Marrey

J’ai bien réfléchi, tu sais. Cela fait même deux nuits que je ne dors pas : je ne crois pas que je puisse chanter Elvira. J’aurais réalisé pourtant, grâce à toi, un de mes rêves les plus chers. Tu ne peux savoir l’importance qu’a eue pour moi – qu’a toujours pour moi – ce personnage.

Il m’impressionne, il me hante, il vit à mes côtés depuis que le livret m’est tombé dans les mains, cette femme amoureuse, meurtrie, bafouée, je la reconnais, c’est l’épouse éternelle, notre sœur à toutes !

J’entends sa voix mais je ne peux lui répondre, elle traverse le temps et je reste là, sur scène, à reprendre ses modulations sans parvenir à libérer la force qu’elle contient, ce désespoir ancestral de l’abandon…

Je n’en suis pas capable, ma voix me trahit, elle m’étouffe et me renvoie à une brutalité quotidienne, à la souffrance aussi !

Je ne peux pas chanter Elvira ! trop inaccessible et trop présente à la fois ! Je l’ai tellement écoutée, tellement consolée dans mes rêves, j’ai bien pleuré sur elle ou sur moi, je ne sais plus, elle me ressemble tant ! elle s’est échappée des lignes des portées, du velours rouge des fauteuils et des projecteurs de ce monde d’illusions !
Elle prend forme sous mon maquillage de théâtre dans ma loge, elle emplit mes poumons sur scène et je vomis dans des arpèges pathétiques nos destins galvaudés ! c’est Médée, c’est Hermione ! c’est moi aussi !

Sais-tu que Carlos est parti la semaine dernière ? sans un mot, sans un coup de fil ! les armoires sont vides, les tiroirs aussi ! il a emporté son ordinateur, son chien et sa présence !

Rien d’exceptionnel, du sordide, du commun, la vie quoi !
Oui, je sais, on le disait volage, tu te souviens ? vous m’aviez pourtant tous prévenue… trop de conquêtes ! trop de séduction ! beau parleur et la volonté inconsciente de frôler l’abîme, de défier les interdits, je voulais être son étape ultime et je ne suis qu’un caillou sur sa route qu’il écarte d’un coup de pied !

Il est tombé follement amoureux d’une de mes jeunes choristes, paraît-il, il l’a enlevée alors qu’elle devait se marier ! tu te rends compte !
Quelle naïve j’étais ! en plein mélodrame de boulevard !
Dans quels bras va-t-il échouer maintenant ? dans quels lits ? combien serons-nous à l’attendre ? à l’aimer, à le haïr ? à l’aimer autant que nous le haïssons ?

« que ne me jurez-vous… que vous m’aimez toujours dans les mêmes sentiments
pour moi, que vous m’aimez toujours avec une ardeur sans égale et que rien n’est
capable de vous détacher de moi que la mort ! »

pas de Molière à l’horizon, pas de Mozart ! rien, pas une note de réconfort ! une réalité froide, sans état d’âme !

tu comprends pourquoi je ne peux plus chanter Elvira !