GUILLARD Patrick

incertain regard – N°14 – Mai 2017

La leçon de vie de Théo

               Aurait-on pu dire que le jour pointait ? Etait-ce cela qu’on appelait « entre chien et loup » ? Deux heures qu’il cheminait. Le temps depuis des jours s’annonçait incertain. La route était longue mais l’aube naissante lui semblait généreuse. Sa foulée s’allongeait maintenant. Le cerveau toujours engourdi par le froid il souriait : le corps marchait bien, son organisme répondait encore malgré le poids des ans et des rhumatismes.
Il avait dû régler cette affaire avec l’administration, impérativement. Et comme la courroie de transmission de sa voiture avait lâché, il lui avait fallu se résoudre à solutionner cet imbroglio à pied. De toute façon, il fallait la garder pour les grandes occasions. Son petit stock de carburant était trop précieux. C’était l’histoire d’une longue journée tout au plus pour revenir au Mas de la Barque.
La lumière blanche inondait la prairie délaissée. Les hommes abandonnaient les uns après les autres. Cette terre était trop dure, le climat trop rude, la pierre partout présente poussait chassant le sol. Il avait dû partir très tôt ; ses chaussures, d’abord mouillées par la trop rare rosée s’étaient à nouveau contractées. Il était content de respirer l’air sec et sacrément froid. Il aborda une châtaigneraie à l’abandon. Pendant des générations, les hommes s’étaient nourris des châtaigniers que des moines dans un autre temps avaient acclimatés dans cette région des Cévennes. Il appréciait les troncs lourds et affaissés, les longues branches qui s’éloignaient du tronc, puissantes et nourricières. Il se rappelait quand, petit encore, il épluchait les châtaignes qui constitueraient l’essentiel de son repas. Il en faisait deux quand son oncle en préparait dix. Les repas n’étaient pas variés mais quand on ne sait pas qu’autre chose existe on n’en fait guère revendication. Un jour – il avait grandi alors – il dit à son tonton :

– Pourquoi est-ce que j’épluche des châtaignes puisque tu me les prépares ?
– Tu serais mort si je ne l’avais pas fait, tu étais sans force et trop malingre.
La conversation s’était arrêtée là. Son oncle n’avait pas relevé le côté impertinent de la question. Il lui avait répondu comme à son habitude calmement.
Seulement, depuis ce jour, il devait se prendre en charge et le soir il mangeait ce qu’il avait préparé. Il avait tiré plusieurs leçons de ce bref échange. Qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler pour ne pas blesser les gens qu’on aime, que la parole est un outil voire une arme et qu’il vaut mieux, parfois, ne pas poser de question.

               Il avait à présent atteint la forêt de mélèzes aux corps droits qui se jetaient vers le soleil. Les bois succédaient aux prairies, les prairies aux éboulis. Les grands espaces dégagés pleins du granit rond gris ou rosé allaient prendre fin bientôt. Tant mieux ! La chaleur commençait à peser.
Il entra dans le petit bois de Blanche-Neige. Pour des chênes, ils présentaient mal. Pourtant le bois portait bien son nom avec ces troncs bas distordus par le vent, presque rachitiques qui assombrissaient brusquement la vue alors qu’on arrivait ébloui par le jour. Les branches basses gênaient la progression. Depuis trois générations sa famille venait ici et on racontait toujours les mêmes histoires sur ce bois. Son caractère ensorcelé. Ses branches corrompues, vivantes et mauvaises qui quoi que vous fassiez vous surprenaient toujours à un moment ou un autre et vous arrachaient alors un cri de douleur… Comme Blanche-Neige dans le bois, la nuit avec les arbres qui se liguent contre elle, l’écorchent. Une nature, un monde soudain dangereux. La progression devenait lente. En tout cas la brusque fraîcheur l’avait abattu d’un coup. Pourtant la route était encore longue. Le soleil tournait. Peut-être faudrait-il couper au plus court.

               Un chevreuil avait écorcé le tronc encore tendre alors qu’il abordait le massif des Louvières. Il sourit. Et se décida à faire une pause au spectacle de la pie arrachant le bord d’une herbe dentelée et drue. Elle s’en servit pour harponner des larves dans un morceau de bois mort. Ingénieuse la pie comme toujours, comme tous les corvidés ! Ça remplaçait bien la télé.
Bien sûr la forêt fourmillait de vie, il sentait les animaux autour de lui. Des oiseaux l’accompagnaient de leurs chants. Là un merle, là un pipit farlouse et son ti tit it caractéristique. Il se décida alors à couper dans le bosquet dont une lumière blanche baignait, jusque tard dans le bas du sol, les fûts verticaux et denses. Il ne savait si c’était les troncs qui semblaient lui barrer la route ou ce rideau de lumière zébrée. Bizarrement des vers de Théo lui revinrent. Qu’il déclama :

               La danse des affligés par un soir sans vent

Il est encore temps.
Tu es là, élançant si lentement tes bras engourdis
qu’on te dirait figé en une statue de Boue
Et pourtant bien que la lumière soit tombée
celle du lampadaire révèle ta nudité. La danse
de tes bras libérés commence.

Tu souris au ciel tournes sur toi-même, dressé, debout.
Je n’ai jamais vu de derviche toujours tourneur, en vrai,
et pourtant ton immobilité me donne le tournis.
Le vent n’est pas de la partie.
Tu n’en as pas besoin. Le mouvement est en toi.
Tu le dessines. Tu le vis.
Danseur toujours présent tu appelles la joie
dans le sacre du printemps à venir…
Un petit tour et me voilà car, petit zéphyr
je suis. Et près de ton voisin
aussi efflanqué, je tourne. Lui est spectateur. Tu l’as conquis
vois comme il t’attend. Sais-tu que tu es mon préféré. Hein ?
J’aime te regarder, te saisir.
Je ne me lasse pas de ta silhouette déjà mature
Lorsque je serai cendre pure,
je serai à tes pieds enterré
Mon chêne adoré.

               Son regard remonta le long des troncs imberbes. Pourquoi ces vers hermétiques et jamais totalement compris que lui répétait Théo en Pologne comme une rengaine, une vraie scie ?? Pourquoi ces paroles sur la mort ? Etaient-ce ces arbres irréels sans branches dont le fût se perdait dans le ciel et la lumière ? Il en était là de ses réflexions quand le toc toc toc d’un pivert le fit se retourner. Un bref instant il sentit une masse bouger.
Il devina une présence.
En y réfléchissant, le silence avait précédé cet instant, le chant des oiseaux s’était tu après le cri d’un geai. Le geai qui toujours voit avant et alarme ce monde. Il avait alors discerné dans la pénombre du taillis, sur sa droite deux yeux jaunes émincés.
Impossible.
« Impossible » répéta-t-il.

               El Lobo avait entendu des craquements et s’était approché. Cela faisait des jours qu’il n’avait mangé. Sa cicatrice le lançait encore mais la fièvre était tombée. Il avait dû fuir l’Italie. Sans raison les hommes avaient exterminé sa meute, sa famille. Dans le cadre de tirs réglementaires ! Sa compagne était morte puis ses petits. Une balle l’avait effleuré ; le sang et ses forces étaient partis, la température l’avait terrassé un temps. Il avait réussi à se terrer puis à partir. Loin. Combien de jours était-il resté tapi ? Son corps avait réagi comme lorsqu’il avait été mordu par la vipère. Il avait déliré le museau brûlant, la truffe sèche dans une cache. Le filet d’eau qui circulait à ses pieds lui avait permis de tenir.
Il n’avait plus d’attache ; il y avait en lui comme une rage qui se développait.
Le mâle alpha vit l’homme qui ne manifestait aucune peur. Il avait d’abord senti une odeur qu’il reconnaissait, l’odeur de l’Homo, une senteur unique. Cela faisait des jours qu’il n’avait pas croisé des traces de ces abrutis sanguinaires.
« Incroyable » se dit Luc et pourtant.
Ce n’était pas un herbivore. Trop bas pour un ongulé, trop sûr de lui, trop méfiant… Un chien errant redevenu sauvage ? Mais cette couleur, cette distance soigneusement conservée ? Ce museau trop long ? Juste un peu trop loin pour un tir rapide. La bête avait déjà eu affaire aux hommes.

               El Lobo avait frôlé la mort à maintes reprises dans son errance. Outre la faim qu’il n’avait pu assouvir par quelques lapins, baies, bousiers et jeunes écureuils imprudents, le souffle du TGV l’avait frôlé une fois et projeté contre le remblai. Un peu plus tard, les mâchoires d’un chien près d’une bergerie puis un appât empoisonné particulièrement tentant avaient allongé la liste et l’avaient résolu à prendre de la distance. Pendant des nuits il avait tracé son chemin erratique à distance de ces fous furieux. Et là, l’un deux, loin de tout, venait le provoquer, alors que depuis des semaines il n’avait pisté cette odeur mais celle d’une femelle. Non l’homme n’avait pas peur. Il sentait la curiosité.
La rencontre si on peut parler d’une rencontre avait été brève. Les rais de lumière argentée avaient avalé la bête, les sons familiers de la forêt étaient revenus.
L’homme n’avait pas tiré et El Lobo ne comprenait pas pourquoi. Il le suivit d’abord masqué puis s’enhardit et ne sentant pas d’autre odeur humaine, se glissa sur le chemin mais à honnête distance.

              Luc savait qu’il ne fallait pas montrer sa peur, ni s’accroupir. Sa hauteur, sa verticalité déjà constituait une défense. Mais à présent il devait être vigilant et ne pas faire de pause sur un tronc pour se requinquer. Il ne comprenait pas : un loup ici ? Étonnant ; étonnant au sens premier du terme, étonnant… le tonnerre, comme frappé par la foudre.
Il se rappela les propos de Théo en Pologne : « De mémoire d’homme ici le loup en bonne santé ne nous attaque pas. Même s’il n’a pas peur de nous. Il est très curieux et peut s’approcher ; il y a beaucoup de fantasmes ; s’il s’approche des maisons, si on voit ses traces c’est uniquement parce qu’il a faim et que nos poubelles regorgent de proies faciles. Il suit aussi les chevreuils qui poussés par les chutes de neiges viennent dans les pâturages et se rapprochent de nos habitats. C’est ainsi que les contes reprennent vie. Le loup s’attaque aux individus les plus faibles, les plus malades. Il choisit la solution la plus économique et se préserve. » Il lui fallait faire un long crochet : oui, il avait la solution.

               La lumière tombait. Il approchait du village et allait se débarrasser du loup ainsi. « Ils se méfient des hommes, ils peuvent te suivre mais jamais ils ne s’approchent des habitats groupés, d’un village, ils tournent autour. Dès qu’il y a la brillance d’une lampe à pétrole, ils reculent. » La voix de Théophraste continuait. Quand ils étaient perdus dans la forêt polonaise Théo lui avait soutenu le moral alors qu’ils étaient isolés de leur brigade pendant la guerre. Théo qui avait disparu…
Il devinait encore la présence du mâle alpha, puis quand les habitations se densifièrent et que les chemins devinrent pierrés la tension se relâcha : la bête avait abandonné. Il pénétra plus avant.

               A l’abord du village, le Chanterujols coulait ; la rivière fleurissait les terres. Les premières maisons encore loin du cœur paraissaient vides, closes. Les vergers se montraient pourtant bien entretenus, les murs de lause bien dressés. Certaines semblaient abandonnées. Depuis la « Grande Crise » qui avait suivi le « Grand Attentat aux énergies » les villages, vivotant comme celui-ci, avaient fini par lentement dépérir, accentuant la tendance séculaire ; les jeunes partaient de cette terre sans avenir. Mais belle, mais âpre, mais incertaine. Il avait suffi d’un virus mutant.
Il se remémora les journaux télévisés d’alors. Des soi-disant fichus éco-terroristes avaient pu rendre l’essence, le gasoil etc. impropres par l’implantation d’une simple bactérie dans les supertankers et les réserves. Nous sommes peu de chose. Et la fragilité domine ce monde.
Assez rapidement et irrémédiablement l’énergie fossile contaminée avait mis à bas une grande partie des transports et des machines. L’économie encore très dépendante du pétrole s’était effondrée : trop peu d’éoliennes, trop peu d‘hydroliennes. Trop peu de solaire…
Il arriva au centre du village espérant trouver hospitalité pour la nuit, dans le café, près du vieux temple protestant. Le silence le frappa, personne sur la terrasse sous la bignone. Fermé. Il tapa, appela. En vain. Il entendit un volet grincer, chercha du regard. A peine un rai de lumière passant les jointures. Avançant il appela, tambourina. Recommença contre d’autres persiennes mal calfeutrées. La solidarité semblait ici un vain mot. Il était prêt à payer pourtant. Des bruits de voix s’étouffaient à son passage.
Il fallait donc poursuivre. Encore un effort, sa maison forestière, le Mas de la Barque sur le mont Aigoual, se trouvait loin. La lune toujours brillante commençait juste à se voiler de nuages.
Son idée semblait juste : il avait semé la bête, elle se méfiait des hommes en meute. Ces maisons ces quelques rues, la lumière et les bruits assourdis témoignaient de leur présence en nombre.
« Un loup en bonne santé n’attaque pas l’homme », disait Théo. « Même un homme à la vue basse et au tir incertain comme toi. Et qui dit hommes au pluriel dit fusils en grands nombres. »
El Lobo avait vu sa femelle tomber en Italie ainsi que ses petits. Il avait de loin vu les hommes avec les chiens et leurs bâtons de feu.

               Les maisons de schiste s’espaçaient à nouveau, le village s’étirait ; des champs s’intercalaient, des potagers plus grands partaient en longues bandes. Puis vinrent les vergers. Enfin les dernières lueurs s’éteignirent, Luc sortait de Saint Banzille. Il avait froid et accéléra dans la nuit. Le chemin pierreux se présentait clair, dégagé et renvoyait bien la lumière. Les nuages serraient fortement la lune.
Au détour du virage les nuages s’en séparèrent. Belle et ronde presque féconde. Il savait que le prochain hameau Saint Leu, était perdu des hommes, inhabité depuis le décès du vieux Pierre. Quelques flocons le surprirent. Ah non pas la neige ! Et pourquoi pas la tourmente ! Il faudrait encore longtemps avant que…

               Reflétant la lune, les deux prunelles brillaient dans la nuit. El Lobo l’attendait. Il avait contourné le village.
« Les loups sont très curieux, évoluent autour des villages, prêts à faire des dizaines de kilomètres pour suivre une piste. Seuls les loups malades aigris par la faim et le désespoir deviennent dangereux », disait Théo.