GUILLARD Patrick

incertain regard – N° 16 – Eté 2018

L’Eschino d’aze
(Les citations sont de Rabelais)

– « Mi ? Déjà là !
– Tiens ! Luc !
– Mais je ne savais pas que tu viendrais. Tu avais dit que…
– Les grands esprits se rencontrent.
– Attends, tu as un cheveu là. » Il joignit le geste à la parole, chose familière qu’il ne s’autorisait que rarement.
Un vent frais atténuait le soleil qui dardait presque vertical sur le puech.

– « Vous êtes garés où ? On n’a pas vu votre voiture.
– Si forcément… tu l’as croisée, juste après le tracteur et la citerne sur le seul et unique chemin. Tête de linotte, toujours dans la lune.
– Tu sais, le paysage est superbe, tous mes sens sont happés par les blés à peine mûrs et les odeurs portées par le vent. Mes pensées…
– Tu ne changeras jamais. Toujours dans ton monde. Arrête ton lyrisme. Bien sûr que j’ai posé la voiture. Tiens, Chloé est en bas du puech à chercher des fossiles, dans la ravine. Mais cela fait longtemps qu’il n’a pas plu.
– Oui elle ne trouvera rien. Il faut que les pentes du mamelon soient lessivées et révèlent les veines. Maintenant avec les touristes, le coin est connu des boutiquiers ; ils les revendent.
– Tu fais fatiguée » risqua Luc. Mi avait comme d’habitude le teint pâle, blanche comme un cachet d’aspirine ; sa peau ne prenait pas le soleil, au mieux une petite coloration rosée. Seule une Japonaise aurait pu apprécier. Ce qu’elle n’était pas.
Quelques siècles plus tôt, femme à la cour de Louis XIV, elle aurait pu égaler les aristos qui d’une ombrelle se protégeaient des ardeurs du soleil. Etre bronzées, halées, signifiait venir de basse extraction. La conception de la beauté change.
– « C’est le travail, l’année accumulée » répondit Mi.
– « C’est beau, hein ! » Chloé sautait en l’air, tout sourire, manquant de débouler au bas du puech. Elle lorgnait les coulées de marne et ses hypothétiques fossiles.
– « Oui », confia Mi, « regardez au loin : la lumière vibre, l’air vit, chaud, tellement brûlant que l’horizon et les monts voisins tremblent.
– Ici je n’ai pas besoin de mes lunettes, un vrai tableau impressionniste », balbutia Luc. « L’espace est vaste, ondulé sauvage. Avec ou sans binocles ce monde est flou des vibrations de la lumière.
Et je viens de comprendre.
Cette histoire qu’on nous racontait petits ! Letschindaz :
Tu sais, Gargantua traversant le Lozère à la poursuite du diable. Il s’est un moment assis, pour vider ses sabots. Chaque tas a formé un puech.
Oui bien sûr, Letschindaz c’est du patois, du cévenol, c’est l’échine de l’âne, le dos de l’âne et ça doit s’écrire l’Eschino d’aze !
A l’oral je n’avais pas réalisé, pour moi c’était un seul mot. On parle vite, on ne sépare pas les mots et…
– Attends laisse-moi écouter le vent j’ai envie d’être seule… Et il y a des variantes à ce conte. Avec ou sans diable », avertit Mi.
– « Chloé, regarde ! Le vent est tellement fort que si je hausse les bras je peux me pencher en avant, il me porte. Comme une voile avec mon K-way, je suis sûr que même penché un peu plus, un peu plus encore, je tiens debout, tu vois je peux m’incliner. Ça y est une poussière dans l’œil. Rhaa.
– Tu perçois comme les blés ondoient sous le vent. Regarde-les, jaunes, fluctuant comme une vague ! Et là les orangés avec ce soleil qui tombe maintenant un peu… » cria Chloé, des petits fossiles dans ses mains tendues.
« Regarde ma récolte… des Ammonites, des Bélemnites. »

Luc la rejoignait.
– « Attends je ne t’entends pas il faut que tu te rapproches. C’est fou, ce vent assèche tout, regarde là-bas, tu reconnais c’est…
– Quoi ?
– Non rien, j’ai cru voir une ombre immense, une forme humaine se détacher sur l’autre puech.
Mais observe les pins sur l’Eschino d’aze, le seul endroit arboré. Au-dessus un aigle royal : que fait-il à cette heure ? Un gardien ? Il veille sur les esprits. J’aimerais venir plus souvent ici et puis marcher, cheminer au rythme des blés et des masses de granit, errer jusqu’à ce que mon corps fatigue, jusqu’à ce que la lassitude s’installe dans mes muscles ; que l’eau en devienne goûteuse comme le vin.
J’aimerais avancer jusqu’à retrouver le ruisseau qui cavale là-bas et se glisse entre les blocs pour former une cuvette.
Tu vois, me tremper dans l’eau glacée. Sous ce soleil, je suis sûr que c’est faisable. Et puis, sentir la poussière se coller au visage, se mêler à la sueur qui en séchant tire sur la peau.
– Ça va le poète pouet pouet ? » rigola Mi.
– « Ouais j’aime ce coin il m’apaise et me nourrit. Ça me lave de mes soucis.
J’ai envie de rester, d’écouter le vent souffler, d’attendre le froid du soir et le ciel noir puis blanc d’étoiles pour enfin espérer le nouveau soleil montant qui fait flamboyer le matin frais.
Je passe ma vie enfermé. Je passe d’une petite boîte à une boîte plus grande. Je ne vois pas le ciel. Quand je rentre, les nuages, la pollution ou encore la souillure lumineuse de la région parisienne suffisent à m’ôter ce spectacle d’une simplicité grandiose.
Là-bas le jour semble gris. Et puis la fatigue aussi.
Dès septembre pluvieux la lumière paraît moindre, et quand arrive octobre je me lève avec la fée électricité puis rentre dans mon HLM sous le flux des lampadaires.
– Arrête tu vas me faire pleurer », déclara Mi.
– « Tu crois que c’est une vie ? Tiens, là-bas, le paysan, ce point dans le champ est plus vivant que moi. Tous les matins il voit ce spectacle.
– Sous la pluie aussi !
– Sous la pluie et la neige aussi.
– C’est pour ça qu’ils partent. » lança Mi.
« Vivre ici c’est dur, ça ne nourrit guère. Rappelle-toi La Fage et son clocher à peigne. Le clocher des tourmentes en hiver. Qui peut y vivre maintenant ? Combien de vieux garçons ? Ce n’est même pas indiqué sur Google Maps.
– Tu as raison et pourtant ! Gargantua était libre. Il parcourait ces étendues. Son nom est partout inscrit dans ce sol. Et son rire désarçonnait toujours les pédants, les intégristes », lâcha Luc.
– « Je sais, le rire est la meilleure arme. Ce géant n’est que le héros de papier de Rabelais », lança Mi.
– « Il est sa pensée. La marche libère l’intelligence surtout dans ces vastes horizons bleutés. Quand je vois ces rais filtrer à côté des lourds cumulus sur le puech de Mariette et l’Eschino d’aze j’ai envie de parcourir le mont Lozère.
Le temps mûrit toutes choses ; par le temps toutes choses viennent en évidence ; le temps est père de la vérité.”
– Je n’ai pas envie de rentrer la nuit avec cette route calamiteuse », s’exclama Chloé. « Il faut partir. Flo, Fa, Germinal, allez les enfants vous venez !
– Laisse-moi du temps », implora Luc, « je fais mes réserves de bonheur.
– Oh là là ! Monsieur fait des provisions. Non mais regardez-le », déclarèrent de concert les deux jeunes femmes.

La petite caravane s’égrena jusqu’aux lointaines voitures. Les ombres s’allongeaient maintenant et Luc s’emplissait encore les poumons des odeurs alentours.
Il cueillit trois tiges de blé à poser derrière le pare-brise avec son téléphone trop intelligent :
– « Je reste cette nuit. Je prends le sac de couchage. Je veux voir les étoiles.
Jamais je ne m’assujettis aux heures : les heures sont faites pour l’homme, et non l’homme pour les heures.”
– On reste aussi » lancèrent Germinal et Fa.
– « Une autre fois, promis ! » rectifia Luc, en voyant l’oeil désapprobateur de Mi et Chloé.
– « Oui “retournons à nos moutons” » dit Chloé.

Le lendemain, réveillé dès trois heures par le froid qui traversait son mauvais couchage, il surveilla l’aube. Le dos lui faisait mal.
Il but « à pu soif » au ruisseau puis partit à la recherche de l’ombre gigantesque de Gargantua perçue la veille au-dessus de l’Eschino d’aze ; la tombe de Gargantua – dit-on.
Dans Ses pas il sentit le vent porteur de voix lui nettoyer la caboche. Des germes d’idées saines s’y déposaient déjà.

Je m’en vais “rompre l’os et sucer la substantifique moelle […] Croyez-le, si voulez ; si ne voulez, allez y voir.”
Bien des mètres plus bas, dans l’aven de Malaval, sous le puech, le diable dansait en se cognant aux stalagmites excentriques.