GUILLARD Patrick

incertain regard – N°18 – Eté 2019

En écrivant avec Baptiste-Marrey

Мы принимаем ту любовь, которую по нашему мнению заслуживаем *

Beardy avait réuni quelques amis dans sa librairie, La Baleine, rue Bachmann à Montmartre, pour fêter la publication de sa nouvelle traduction du Voyage en Arménie, un texte du poète russe Ossip Mandelstam, datant de 1930.

– Vous connaissez le russe ? lui avait demandé courtoisement Pierre Oster, je ne savais pas.
– J’ai été aidé par Laure Bietry.
Il avait désigné une jeune femme aux cheveux blonds, légèrement roux, qui feuilletait un livre à l’écart.
Bien qu’à l’autre bout de la salle, à la mention de son nom, elle leva la tête dévoilant ainsi sa nuque pâle posée sur un fin pull mérinos.
Elle adressa un sourire ténu à Beardy.
On sentait une force intérieure, une énergie contenue dans ce corps frêle parsemé de taches de rousseur.
– Cette jeune femme tout en discrétion ? En quoi vous a-t-elle aidée ?
– Elle est peut-être jeune de silhouette, mais elle connaît les tréfonds de l’âme russe.
– Comment donc, vous vous moquez.
– Elle est russe de par sa mère, ouzbek de par son père, anglaise de par son grand-père. Sa famille est le creuset d’un mélange savoureux de nations aux destins tragiques.
– Ceci n’explique rien. On se connait assez pour que je vous dise que vous me jouez du pipeau. Dans votre traduction j’ai retrouvé votre sensibilité coutumière. La peinture de la société et les états d’âme d’Ossip qui se sait perdu. Votre patte s’adapte bien à son écriture…
– Outre sa connaissance des langues, reprit Beardy, elle a su développer une pensée tout en finesse pour s’accommoder de ce brassage, ce chaos de l’histoire.
– Là vous commencez à m’intéresser. Vous prendrez bien un peu de ce brandy, il en reste un fond.
Beardy arracha d’un geste sec le verre de sa main libre. Il ne buvait plus que de l’eau, ce qui ne manqua pas d’étonner Pierre. Il caressa sa barbe de trois jours qui masquait les traits un peu durs de son visage.
– Vous voyez ce livre, dit-il, en tapotant une pile sous sa main gauche. Il fut une époque où des Russes en apprenaient le texte par cœur pour sauver une oeuvre, perpétuer une mémoire, un message. Et certains de ces poèmes, de ces romans, connus à la virgule près, sont passés en Occident comme cela. Grâce à cela.
– Oui on m’en a déjà parlé. Pour éviter la déportation sous Staline, pour contourner la censure, des intellectuels mémorisaient des ouvrages entiers. Une autre époque. Qu’est-ce que ça vient faire là ?
– Laure, je ne sais pourquoi est une de ces mémoires. Elle peut énoncer un roman, le reprendre à partir de n’importe quelle page.
– Bon supposons, mais où cela nous mène t-il ?
– Pour mémoriser ainsi des ouvrages il faut, comme au théâtre, développer une bonne compréhension des personnages. En comprendre les tréfonds et contradictions.
– Un peu comme un acteur capable d’endosser des rôles très différents ?
– Exactement, pointa-t-il. Son bras s’agitait légèrement pour marquer les syllabes. Il desserra son éternelle cravate rouge.
– Mais…
– Mais là est le moteur. Laure est un caméléon mental, elle se glisse dans la peau des personnages.
– Je vous sens ensorcelé. Vous me parlez là d’une immersion totale, coupa Pierre un peu troublé par la tension émanant de Beardy, ses airs de conspirateur. Voulez- vous dire qu’elle se laisse absorber par l’oeuvre ?
– Oui, elle vit l’oeuvre. Elle s’efface pour ne sembler plus qu’un automate, pendant des jours. C’est facile, vous commencez à comprendre…
Pierre qui jusqu’alors buvait ses paroles se rembrunit soudain, se fâchant presque :
– Je vous signale que votre amie est parmi nous. Je vous écoute depuis un moment, elle n’est pas un objet.
Vous me la présentez comme un phénomène de foire, lança-t-il d’une voix dure, tirant un peu le rideau de velours, de façon à être masqué du regard de Laure.
Mais oui mon cher ami, bien sûr qu’elle vous entend, reprit Pierre sur un ton plus adouci. Je crois qu’elle lit plus en vous que vous-même. Peut-être même, déchiffre-t-elle sur vos lèvres ce que votre voix ne dit pas. Un comble pour un homme de votre subtilité.
Beardy qui lui tournait le dos prit alors conscience de sa proche présence.
Soit elle n’est rien de plus pour vous qu’une créature, un monstre de foire, soit vous êtes amoureux et ne le savez pas. Vous ne voulez vraiment pas de ce brandy ?
Il tendit deux verres à Beardy et Laure maintenant à leurs côtés. Elle jetait un œil amusé sur la glace les reflétant :
– Je lève mon verre à ce miroir de nos âmes.

* On accepte l’amour qu’on pense mériter.