GUILLEMIN Claudine (2)

incertain regard – N°12 – mai 2016

Note de lecture

A propos de Jón Kalman Stefánsson

Avant de partir en Islande, j’ai découvert Jón Kalman Stefánsson par l’intermédiaire de son traducteur Eric Boury. En août 2015, est parue sa chronique familiale D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds que je souhaite lire car sa trilogie Entre ciel et terre, La tristesse des anges, Le cœur de l’homme, publiée aux éditions Gallimard respectivement en 2010, 2011 et 2013 m’a captivée. Jón Kalman Stefánsson dédie son roman aux deux sœurs Bergljót K. Thràinsdóttir (1938-1969) et Jóhanna Thràinsdóttir (1940-2005). Bien que l’action se passe à la fin XIXe siècle les réflexions sont toujours d’actualité.
« Nous allons te parler de gens qui vivaient en notre temps, soit il y a plus de cent ans, et ne sont guère plus pour toi que des noms inscrits sur des croix inclinées ou des pierres tombales fissurées. D’une vie et de souvenirs qui ont disparu en vertu de l’implacable loi du temps. Et cela, nous allons le changer. […] »
La moitié des Islandais écrit et un sur dix est publié. La langue, les mots, la lecture, la littérature, l’éducation et la transmission sont essentiels. Jón Kalman Stefánsson cite Niels Juls, Récit de voyage d’Eirikur de Brunir, Jón Olafsson, « Steinn », 1958, de Hannes Pétursson à la mémoire de Stein Steinarr, poète atomique du XXè siècle :
« La vie, c’est la vie en un long voyage sous les étoiles. Mourir, ce n’est rien que le mouvement absolument blanc ». Un des héros, Bàrdur, se donne du courage en s’imprégnant de poésies qu’il se répète comme cet extrait de « Le Paradis perdu » de Milton :

S’en vient le soir
Qui pose sa capuche
Emplie d’ombre
Sur toute chose,
Tombe le silence,
Déjà se lovent
La bête sur son lit d’humus
L’oiseau dans son nid
Pour le repos nocturne.

Milton, traduit par Chateaubriand, est un poète aveugle qui a écrit cette œuvre en Angleterre en 1828 pour s’approcher de Dieu, lequel, « tout comme le ciel, l’arc-en-ciel ou l’essentiel, s’éloigne dès qu’on se lance à sa poursuite ».
L’écrivain insiste sur l’importance des mots.
« Les besoins de l’homme ne sont pas légion : il lui faut aimer, se réjouir, manger, puis un jour, il meurt. Pourtant, plus de six mille langues sont parlées à travers le monde, pourquoi doivent-elles être si nombreuses si c’est pour exprimer d’aussi simples désirs ? Et pourquoi n’y parvenons-nous que très rarement, pourquoi la lumière qui habite les mots pâlit-elle dès que nous les écrivons ? Une caresse, un frôlement peuvent en dire plus que tous les mots du monde, c’est vrai, mais la caresse s’estompe au fil des ans et nous avons à nouveau besoin des mots, ils sont nos armes contre le temps, la mort, l’oubli, le malheur. Lorsque l’homme a prononcé son premier mot, il est devenu ce fil qui tremble éternellement entre malveillance et bienveillance, entre ciel et terre, entre paradis et enfer. Ce furent les mots qui tranchèrent les racines unissant l’homme à la nature, ils furent à la fois le serpent et la pomme et nous élevèrent de la sublime et ignorante condition de l’animal jusqu’à un monde que nous ne comprenons pas encore. L’histoire affirme qu’ici, autrefois, presqu’au commencement des temps, la différence entre le mot et son sens était à peine mesurable, mais les mots se sont usés au cours du voyage de l’homme et la distance qui les sépare de leur sens s’est tellement allongée qu’aucune vie, aucune mort ne semble plus pouvoir la réduire jusqu’à la combler.
Mais voilà, les mots sont la seule chose que nous avons.
Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. »
« Les mots ne sont pas des blocs de pierres inertes ni des ossements blanchis et battus par les vents sur les montagnes. Avec le temps les mots les plus banals sont susceptibles de s’éloigner de nous pour se transformer en musées d’une époque révolue, abritant des choses disparues qui ne reviendront pas. […] » « Autrefois nous existions, jadis nous avions des noms et ils étaient parfois prononcés de manière que les déserts de la vie verdissent. » […]
« Il faut consentir à plus de sacrifice et avoir plus de résistance si on veut parvenir à lester sa vie, certains appellent cela le bonheur, d’autres la sécurité, les mots, comme toujours ne font que décrire notre for intérieur. » […]
« Vis, instruis-toi, ne laisse pas la misère t’étouffer et ne te laisse pas écraser par les déceptions. »
Jón Kalman Stefánsson nous transporte à travers l’Islande.
« C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire. Les ceintures rocheuses des montagnes s’en délestent aussitôt et affleurent, noires comme le charbon, à la surface de l’univers immaculé. Elles s’avancent, saillantes et sombres, au-dessus de la tête de Bàrdur et du gamin au moment où ceux-ci s’éloignent du Village de pêcheurs, notre commencement et notre fin, le centre de ce monde. Et ce centre du monde est dérisoire et fier. Ils avancent à vive allure -juvé- niles jambes, feu qui flambe -, livrant également contre les ténèbres une course tout à fait bienvenue puisque l’existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l’espoir subsiste. »
Cet Islandais contemporain de Reykjavik et Keflavik nous envoie des images :
« dix bons kilomètres de mer d’un bleu froid qui ondulent d’impatience » « verdit la couronne d’un champ » « les pissenlits jaunes s’allument dans l’herbe »
« La voile est l’aile d’un oiseau : la liberté. »
« La tempête s’est figée et les gouttes de pluie ne sont plus des gouttes mais des yeux transparents. Et ce que les yeux voient, ils le disent au ciel. »
Jón Kalman Stefánsson nous invite à méditer sur la mort.
« L’enfer, c’est d’être mort et de prendre conscience que vous n’avez pas accordé assez d’attention à la vie à l’époque où vous en aviez la possibilité. L’homme est d’ailleurs une drôle de mécanique qu’il soit vivant ou mort. Quand il est confronté à de grands drames, que sa vie est taillée en pièces, il convoque automatiquement sa mémoire et s’enfonce dans ses souvenirs comme un petit animal qui va se réfugier dans sa tanière. Ainsi en va-t-il de nous. Vous observer nous console légèrement, c’est pourtant une distraction qui prend un goût amer quand vous faites mauvais usage de votre vie, que vous commettez un acte qui ne manquera pas de vous torturer pour l’éternité, mais c’est surtout dans nos propres souvenirs que nous nous plongeons, c’est là que se trouve le fil qui nous relie à l’existence. […]
Quelles puissances titanesques, à part le désespoir, nous propulsent-elles donc par-delà l’incommensurable pour que nous vous contions les histoires de vie aujourd’hui éteintes. Nos paroles sont des brigades de sauveteurs désemparées, équipées de cartes de géographie inutilisables et du chant des oiseaux en guise de boussole. […] »

Dans « La tristesse des anges » il nous fait réfléchir aux problèmes existentiels qui n’ont pas d’âge. « Maintenant, il ferait bon dormir jusqu’à ce que les rêves deviennent un ciel, un ciel calme et sans vent où quelques plumes d’ange virevoltent doucement, où il n’y a rien que la félicité de celui qui vit dans l’ignorance de soi. Mais le sommeil fuit les défunts. Lorsque nous fermons nos yeux fixes, ce sont les souvenirs qui nous sollicitent à sa place. Ils arrivent d’abord isolés, parfois d’une beauté argentée, mais ne tardent pas à se muer en une averse de neige étouffante et sombre : il en va ainsi depuis plus de soixante-dix ans. Le temps passe, les gens meurent, le corps s’enfonce dans l’humus et nous n’en savons pas plus. D’ailleurs, il n’y a ici que bien peu de ciel, les montagnes nous l’enlèvent, et les tempêtes, amplifiées par ces sommets, sont aussi noires que la fin de toute chose. Parfois pourtant, quand le ciel s’éclaircit après l’un de ces déchaînements, il nous semble apercevoir une traînée blanche dans le sillage des anges, loin au-dessus des nuages et des cimes, au-dessus des fautes et des baisers des hommes, une traînée blanche, telle la promesse d’un immense bonheur. Cet espoir nous emplit d’une joie enfantine et notre optimisme englouti de longue date se réveille un peu, mais il creuse également le désespoir, l’absolu désespoir. C’est ainsi, une lumière intense engendre des ombres profondes, une grande joie recèle en elle, quelque part, un grand malheur et le bonheur de l’homme semble condamné à se tenir à la pointe d’un couteau. La vie est assez simple, ce que l’homme n’est pas, ce que nous nommons les énigmes de l’existence ne sont que les enchevêtrements et les forêts impénétrables qui nous habitent. La mort détient les réponses, est-il écrit quelque part, et elle libère l’antique sagesse des enchantements qui l’emprisonnent : c’est évidemment là une parfaite ineptie. Ce que nous savons, ce que nous avons appris nous le tenons du poème, du désespoir et, enfin, des souvenirs lumineux tout autant que des grandes trahisons. Nous ne détenons nulle sagesse, pourtant ce qui vacille au fond de nous la remplace et a peut-être plus de valeur. Nous avons parcouru une longue route, plus longue que quiconque avant nous, nos yeux sont telles des gouttes de pluies : emplis de ciel, d’air limpide et de néants. Vous ne courez donc aucun risque en nous écoutant. Mais si vous oubliez de vivre, vous finirez comme nous, cette cohorte égarée entre la vie et la mort. Si morte, si froide, si morte. Quelque part, loin à l’intérieur des contrées de l’esprit, au creux de cette conscience qui confère à l’humain sa grandeur et sa malignité, se cache une lumière qui vacille et refuse de s’éteindre, refuse de céder face au poids des ténèbres et de la mort qui étouffe. Cette lumière nous nourrit autant qu’elle nous torture, elle nous enjoint à continuer au lieu de nous allonger comme un animal privé de parole pour attendre ce qui, peut-être, ne viendra jamais. La lumière scintille et nous continuons. Nos mouvements sont sans doute incertains, hésitants, mais leur but est clair – il s’agit de sauver le monde. De nous sauver, vous, en même temps que nous-mêmes, avec ces histoires, ces lambeaux de poèmes et de rêves depuis longtemps éteints au fond de l’oubli. Nous sommes à bord d’une barque à rame vermoulue et, avec nos filets moisis, nous attraperons les étoiles. »

Le fruit de ses réflexions apparaît en italique au début des chapitres.

« La mort n’est d’aucune consolation, et si tant est qu’on puisse en trouver une, c’est au cours de la vie. Et pourtant, rien n’est aussi mésestimé que l’existence. Vous maudissez les lundis, la tempête, vos voisins, vous maudissez les mardis, le travail, l’hiver et cela s’évanouira en une fraction de seconde. Tout ce foisonnement sera réduit à néant et remplacé par l’indigence de la mort. Que ce soit dans la veille ou dans le sommeil, vous pensez à des choses insignifiantes, et qui sont à mille lieues de l’essence. Combien de temps vit un être humain en fin de compte, combien connaît-il d’heures limpides, combien de fois existe-t-il avec la même intensité que le courant électrique au point d’illuminer le monde ? L’oiseau chante, le ver se tourne au creux de la terre afin que la vie n’étouffe pas mais vous, vous maudissez les lundis, vous maudissez les mardis, le nombre des opportunités qui s’offrent à vous diminue et cela rejaillit sur le scintillement argenté qui vous habite. Nous sommes morts, ou plutôt nous avons simplement cessé de vivre, nous ne sommes plus que des êtres emplis d’ombre, et dont les os moisissent dans l’humus. Les années ont passé par dizaines et plus personne ne sait rien de nous. Les corbeaux ne remarquent rien, ils nous traversent le corps de leur vol sombre en croassant sans même le savoir, ce n’est pas drôle quand un grand oiseau noir vous transperce, ne laissant derrière lui qu’un croassement rauque. Nous sommes une aberration, un malentendu, des mouches prises entre deux mondes. Au début, nous avons cherché refuge dans l’amertume, peu de choses ont le pouvoir de nourrir aussi bien son homme, elle vous alimente, vous ronge et vous polit jusqu’à vous disloquer, puis, nous avons tenté de nous consoler en nous réjouissant du spectacle de votre vie, de vos erreurs, de vos gâchis, de vos éternelles défaites face à la cupidité. »

Dans « Le cœur de l’homme », Jón Kalman Stefánsson fait réfléchir encore.
« La mort n’est ni lumière ni ténèbres, mais simplement tout autre chose que la vie. Parfois, nous sommes assis au chevet des mourants et assistons au spectacle de l’âme qui s’éloigne peu à peu, chaque existence constitue un univers en soi et c’est une douleur de la voir disparaître, de voir toute chose réduite à néant en l’espace d’un instant. Les jours des uns et les jours des autres diffèrent évidemment, certains ne sont que banalité, d’autres ne sont qu’aventures, mais chaque conscience forme un monde qui part de la terre et monte jusqu’au ciel ; alors, comment se peut-il qu’une chose aussi grande disparaisse aussi facilement pour ne plus devenir que néant, sans laisser derrière elle ne serait-ce que quelques traces d’écume, ne fût-ce qu’un écho ? Mais il y a longtemps maintenant que quiconque a rejoint notre cohorte, nous sommes des ombres exsangues, nous sommes moins que des ombres et il est mauvais d’être mort sans avoir pour autant le loisir de périr vraiment, cela, aucun être humain ne saurait en sortir indemne. […]
Comment est-il possible d’être moins que rien et de conserver le souvenir de tout, d’être défunt et de n’avoir jamais perçu la vie avec autant d’intensité que précisément maintenant ? »

L’auteur rend primordial le comportement des hommes.
« Un antique traité de médecine arabe affirme que le cœur de l’homme se divise en deux parties, la première se nomme bonheur, et la seconde, désespoir. En laquelle nous faut-il croire ? »
« Chaque homme est responsable de sa vie et n’est pas censé partager cette responsabilité avec autrui, pourquoi l’être humain aurait-il des jambes si elles ne sont pas capable de la soutenir tout en lui procurant une certaine indépendance ?
Proverbes, dictons et expressions recèlent la sagesse des temps anciens, les leçons tirées de l’existence de plusieurs générations, sculptées et polies dans des mots adéquats afin qu’on ne les oublie pas, qu’ils traversent les époques, où serions-nous sans les connaissances du passé, le travail grandit l‘homme, c’est à la fois d’une grande vérité et d’une bêtise douteuse. Le travail nous a permis de rester en vie, mais ce qui nous élève est le sacrifice, la capacité de s’oublier, ce qui nous grandit est d’être là et d’attraper la main qui se tend vers nous. »

« Le regret de n’avoir pas convenablement vécu sa vie. La douleur d’être mort et de ne pouvoir partir.
De ne pouvoir cesser de croire à cette chose qui se trouve au-delà de toutes les distances et que nous nommons Dieu, que nous nommons rédemption, que nous nommons espoir. Le regret de constater que la fuite exige moins d’efforts pour l’homme que la confrontation avec la vérité en ce monde où règne l’imperfection […] La terreur que suscite en nous la pensée de savoir qu’un jour vous vous réveillerez comme nous, ombres difformes, piégées entre vie et mort. La douleur de vous voir récolter sans réfléchir les fruits de l’enfer et cette façon que vous avez de laisser le poison envahir votre sang : Préjugés. Cupidité. Cruauté. Violence. Egoïsme. »
« Le temps n’est qu’illusion, la seule unité de mesure qui vaille est la vie. L’être humain est toujours semblable, qu’importe le temps qui passe, ce que nous nommons années, les modes changent, l’homme demeure. » Le gamin « pleure sa propre mort, il sombre en pleurant, de douleur et de désespoir, de désir de vivre, mais pas de peur. Ceux qui n’ont jamais trahi la vie ne redoutent pas la mort. »