GUILLEMIN Claudine [Entretien avec Frédéric Cubas-Glaser]

incertain regard – N° 11 – novembre 2015

D’exposition en exposition

Frédéric Cubas-Glaser par Claudine Guillemin

« Je ne veux pas de pleurs. La mort, on la regarde en face, les larmes […] » Bernarda dans La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca

À la bibliothèque d’Achères ces dernières années, Fréderic Cubas-Glaser a présenté « Mots suspendus … » d’Abdallah Akar, l’hommage à Guymarie, « Patates » de Michel Devaux. Ses œuvres personnelles d’« Al Andalus » m’ayant touchée, j’ai voulu savoir ce qui a été son moteur.

Mon moteur, c’est le regard de l’autre, celui de ma grand-mère qui a impulsé en moi sa culture espagnole, c’est l’importance de son regard sur ce que je faisais, une recherche de reconnaissance. Cubas est d’origine hispanique, Glaser est d’origine allemande ; mes ancêtres avaient dû quitter l’Espagne en 1492 ; ils s’étaient installés en Ukraine, puis en Hongrie où leur nom espagnol a été germanisé et enfin au nord-est de l’Allemagne. Je voulais tout toucher, écriture, musique, chanson, peinture. Il faut que l’enfance perdure. Je passais des heures à illustrer mes cahiers de poésie, à recopier des cartes, j’étais fasciné par les cartographies d’histoire-géographie. A 30 ans, j’ai choisi en exclusivité la peinture. Je n’ai pas accepté d’initiation ; je n’ai pas eu les difficultés habituelles qu’a tout débutant à retranscrire le réel ce qui m’a permis de prendre les chemins de traverse. Je n’ai admis aucun professeur pour maître. Par contre, j’ai étudié et j’étudie en permanence l’histoire de l’Art et j’apprends encore et toujours de leurs œuvres et de leurs vies.

Au deuxième étage de la bibliothèque, revient la mémoire des tableaux exposés. La place des titres, des mots, de ce qui accompagne la peinture, est-ce très important pour vous ?

Il faut que l’imaginaire du spectateur retrouve dans les titres, des références, de quoi s’interroger. Plus ça va, plus je les simplifie, sorte de dérision, de mise en abyme de l’importance qu’on voudrait me porter.

L’omniprésence de la mort chez Federico Garcia Lorca se retrouve chez vous dans « L’enfouissement de la nuit ». Ses poèmes côtoient vos tableaux à la Médiathèque Maupassant de Bezons.

Mon travail est construit comme une romance de Federico Garcia Lorca. Son œuvre accompagne toute ma carrière de vie. J’ai le même prénom, j’ai une maison à cinquante kilomètres de la ville éponyme de Lorca en Espagne. C’est un dramaturge, poète, un artiste total comme Dali et Wagner. Les ténèbres s’enfoncent. La nuit a failli m’enfouir. Depuis ma maladie, je vois ma peinture entre rêve et cauchemar, entre figuration émotionnelle et onirique. La toile est une épreuve physique, le cauchemar amène à un dégoût de la matière d’où une œuvre grinçante sur papier, clin d’œil à Goya. La peinture de jour, elle, apporte des plages de bonheur, des joies indicibles qui se constituent par hasard de la rencontre improbable des lignes, ce n’est pas pour rien qu’au XVIIème on orthographiait dessin par dessein, et des couleurs. C’est la peinture qui conduit et surprend, proche cheminement émotionnel, réalité bousculée ; par exemple, si on met l’âne porté sur le dos dans une montée d’escalier à l’envers, c’est une montée vers la lumière. « L’âne sourit », âne-médecin de Goya, au chevet d’un malade,  chute radieuse, on a la chance d’être à la fois vivant et mort, on flotte.

Quelle est l’importance de la couleur sur le regard ?

C’est la couleur qui est amenée à me surprendre. La peinture c’est comme une musique intérieure. A partir du moment où un processus se met en place, il faut le respecter. Je cherche à ce que le personnage arrive avec un positionnement qui surprend, un déséquilibre qui va étonner le spectateur. C’est la couleur qui prend le dessus et qui a quelque chose à dire, le ravissement d’enveloppes, de parties entières pour le laisser rejaillir. Je n’utilise pas de couleurs pures et peu de gris. Je ne recherche ni la profondeur, ni la perspective, j’ai besoin d’un regard circulaire. J’aimerais qu’on me dise « Votre palette me fait penser à Gauguin. » Sa manière d’appréhender le quotidien des personnes est touchante.

Frédéric Cubas-Glaser regarde, yeux fermés, vers le plafond blanc de la salle d’exposition alors que je remarque ses tennis ocre-jaune. La période d’Al Andalus est-elle finie ?

Ce n’est pas « jamais fini ». La seule rupture visible : les paysages ont disparu ; dans « Liberté, Égalité, Fraternité », les personnages, au centre de la toile, flottent dans un liquide où se meut la couleur ; la vie grouille dans leur intérieur comme dans le « Jardin des délices » de Bosch. Autant dans « Al Andalus », il existait une volonté descriptive autant dans « mais enfin qui suis-je » la peinture centrée sur l’émotion prend le dessus.

Les cloches de l’église romane d’Achères sonnent et rappellent l’échéance du temps.

Je ne suis pas stressé par le temps ; je ne le suis plus ; je vais vous expliquer comment je travaille comme un maître face aux élèves. Je note sur un carnet, découpe, récolte ; puis je classe les différents sujets que je triture, colle, fais des esquisses au crayon, dessine à l’encre de Chine. Si je ne suis pas à la hauteur, je refais. La mémoire se développe et se reprend comme une part de souvenirs qui se transforme ; les parcelles restent dans les déchirures de la mémoire. Déchirer, ça fait mal mais ça fait plaisir ! On a toujours quelque chose d’étonnant à dire. Sous-jacent à un tableau, quelque chose court et ressort inopinément. Les meilleurs tableaux sont sur des refondations. Deux des trois tableaux de grand format de Bezons sont des refondations comme la toile « La liberté », brune comme el Fayoum, marouflée avec du papier népalais aquarellé. Sur une toile présentée pour la communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise, « Carmen » courait avec deux banderillas. Des éléments de cette Carmen se retrouvent maintenant dans « Egalité ».

Frédéric Cubas-Glaser sourit avant de s’exclamer « Carmen court sous l’égalité ! »


Est-ce que le regard des spectateurs change ?

Les séries imprègnent mieux les spectateurs. Beaucoup zappent. Il n’existe pas de regard de regardant qui se fait happer par la toile. La stratégie de séries fait qu’au bout il sera interrogé par le sujet. Je n’ai rencontré qu’une fois au musée de l’eau à Lisbonne, une jeune femme, bouleversée d’émotion, qui avait ressenti l’humanité. Le rapport à l’art est exclusif. Un collectionneur m’a amusé quand il m’a conduit dans son garage où les toiles s’entassaient. Quand je lui ai demandé où était la mienne il m’a rassuré en me déclarant que sa famille voulait « vivre avec » dans son salon.

Voyant le pupitre de feuilles blanches à côté de ce pédagogue reconnu, je lui ai demandé quels conseils il donnerait à un artiste en herbe.

Fuir, fuir le milieu. C’est terrifiant, c’est un milieu effroyable. Il faut avoir du talent, de la persévérance et de l’opiniâtreté. Vous triomphez quand vous avez déjà un pied dans la tombe. Vous n’êtes sauvé que si vous externalisez votre création, si vous exposez aux Etats-Unis ou en Asie. Actuellement, il n’existe qu’une dizaine de personnes qui vivent de leur travail. Il est facile de berner les artistes. On se construit à partir d’une altérité, à partir d’émotions. Pour avoir quelque chose à raconter, il faut une blessure initiale et établir sa peinture comme une thérapie. Pour moi, c’est ma relation à ma mère, très autoritaire. La rencontre n’a pas pu être possible entre elle et moi. Il faut 1% de créativité et 99% d’opiniâtreté et appréhender le médium qui convient. Il existe des facilitations mais aussi des moments de grands vides. Travailler est d’utilité privée.

Qu’est-ce qui pour vous est essentiel ?

Ma préoccupation, c’est le rôle social de l’artiste. La culture est écrasée par le monde marchand, c’est un combat qui ne peut pas souffrir d’un relâchement. J’essaie de partager des connaissances et des émotions. L’évolution de mon travail à Rev’art est une réflexion sur mon intériorité. Qui suis-je, le maître ou l’élève ? Pendant 5 ans, j’étais le maître du jeu. Par la blessure de ma maladie, j’ai compris qu’on ne peut pas complètement être maître du jeu et donc qu’il fallait laisser faire. Les œuvres de la médiathèque ne m’appartiennent plus, celles de Rev’art sont mon quotidien. La constance c’est la déchirure.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *