GUILLEMIN Claudine [Entretien avec Sophie Patry]

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Capture et mouvement

Sophie Patry par Claudine Guillemin

« Je croyais saisir et c’est moi qui ai été saisi ». Louis Aragon

Lors de chantiers surréalistes accompagnant le vernissage de l’exposition de collages et peintures de Gérard Noiret du 1er au 23 octobre 2016, j’ai rencontré Sophie Patry dans la galerie qu’elle partage avec Louis Tartarin, SoLo Atelier, au 32 rue de Paris à Saint-Leu-la-Forêt. Son talent d’auteure photographe se révèle autour de deux axes liés comme ses deux livres, Autothérapie autoédité en 2015 et Corpus Natura édité par Jacques Flament Editions en 2016. A l’occasion du vernissage de la présentation des photographies pointillistes de la plasticienne finlandaise Minna Kokko, j’ai partagé une nouvelle fois l’ambiance chaleureuse et conviviale de ce nouvel espace Saint-Loupien et nous avons pris date pour cette interview.

En couverture du numéro 14 d’incertain regard, votre visage source au milieu de feuillages comme une apparition dans un songe. Cette composition, toute en délicatesse, pourrait-elle être votre carte de visite ?
Elle l’est. Je suis incrustée dans les bambous. Ils vibrent. J’en ai planté. La lumière y scintille. Le vent en sort une musique. Tout ce que je fais a un rapport à la nature. Végétarienne, adepte de l’homéopathie et des médecines douces, je consomme des produits biologiques depuis plus de vingt ans : toute une philosophie.

Votre philosophie respire la nature. Vous vous cachez derrière. Vous montrez ce qui ne se voit pas mais se sent. Dans Autoportrait 7, la branche, toute en pointillés légers, d’un arbre au tronc caché, barre votre corps flou, comme un sens interdit que la pudeur impose. Une fragilité, une subtilité, une douceur, une harmonie de gris finement dosés, s’en dégagent. Pourquoi choisissez-vous le noir et blanc ?
Je choisis le noir et blanc pour son atmosphère et pour l’émotion qu’il me procure. Les contrastes doux passent aux voilés. Les flous, les silhouettes mènent au silence, au rêve. Chacun voit selon son imagination.

Vous laissez-vous porter par la musique ?
J’écoute toujours de la musique, du rock, de l’électro… J’aime bien « Law of Life » de Farah que j’ai mis en fond sonore de mon site.

Farah parle de loneliness, violence, war, suffering, anger you never explain it, mais aussi mystery, dream, right, countryside, here we go dans un monde que l’on cherche à comprendre dès le réveil, où on essaie de survivre. Quelle est votre part de cauchemar ou de rêve ?
Je prends le monde en photo tel que je le ressens. Je ne prévois rien à l’avance. Ce sont des instantanés, des mots, une écriture automatique.

Par quoi avez-vous été influencée ?
J’aime la photo surréaliste, le côté fantastique du bistre, du sépia, le côté irréel et imaginaire du cinéma. Les images dans le surréalisme représentent le rêve, les hallucinations, la folie, l’étrange, la confrontation entre la raison et les forces de l’imaginaire. J’aime dans le cinéma les ambiances surréalistes, l’univers angoissant de « Rosemary’s Baby » de Roman Polanski, le fantastique d’« Edward aux mains d’argent » et « Sleepy Hollow » de Tim Burton, les films d’horreur, « Shining » de Stanley Kubrick que j’ai revu plusieurs fois pour les perceptions extrasensorielles.

Autothérapie comme autoportrait, est-ce se construire seule ?
Je n’ai pas suivi une formation de photographe. J’ai fait des études jusqu’en licence d’audiovisuel à Paris VIII après un BTS Bureautique. J’ai commencé en 2010 à prendre les fleurs du jardin, la forêt de Montmorency. C’est devenu un défi, un travail sur soi. Me montrer me demande un effort. J’ai appris par des tutoriels sur Internet et j’apprends toujours, j’expérimente, je teste.

Que cherchez-vous ?
Derrière chaque photographie, c’est une chanson, on peut s’amuser avec, la tordre, aller au tréfonds, essayer de faire rêver le regardeur et la technique fait ça.

Quelle est votre technique ?
J’utilise un reflex 24 x 36 numérique avec un objectif 18 – 105 mm. Au début, mes photographies étaient en couleur. En 2014, Vieillies 1, est une pose courte où j’ai ajouté une texture sépia. La solitude de l’arbre le fait sortir de terre. En voiture, je ne réfléchis pas ; je vois un arbre ; je prends. Dans Darkness 7, c’est une pose longue qui tord la Tour Eiffel à travers les branchages qui se mêlent : effet de la dynamique du véhicule.

Ilan Wolff a aussi déformé la Tour Eiffel la prenant depuis sa camionnette transformée en camera obscura. Il était venu aménager une classe de l’école du Viaduc de Saint-Germain-en-Laye (78) où les élèves avaient obtenu des déformations amusantes sur des pellicules placées dans des boîtes à bouteilles de whisky-camera obscura. Avez-vous utilisé ce procédé ?
Non, je n’utilise pas les anciens procédés. J’essaie en grande majorité d’obtenir les effets directement à la prise de vue.

Comment arrivez-vous à faire ressortir un arbre blanc qui se détache d’un fond gris flouté rayé d’herbes folles décolorées comme Darkness 13 ?
Je joue avec la surexposition. Il suffit d’une fraction de seconde en plus ou en moins pour que le résultat soit différent. Il y a une part de hasard, une surprise. C’est très difficile de faire exactement la même chose deux fois. Les poses longues démultiplient comme avec un kaléidoscope.

Quel est le point commun entre toutes vos photos ?
Il y a toujours du mouvement. Il fait vibrer la lumière. L’appareil photo est sur un trépied, pour les autoportraits, soit c’est la voiture qui avance, soit ce sont les éléments eux-mêmes ou moi qui bougent.

Dans Autoportrait 5, on devine votre bras droit levé qui tire votre tee-shirt, liberté emprisonnée. A quoi correspondent les traits noirs violents qui vous transpercent comme des piques ?
Ce sont deux photos superposées : un autoportrait et des piques avec des barbelés d’un portail avec un effet direct dû au mouvement. C’est un choix de l’inconscient.

Des expositions, personnelles ou collectives, ont précédé celle au Théâtre de la Nacelle à Aubergenville (78) récemment. Elles montrent que vous n’êtes plus une artiste en émergence mais une exploratrice d’effets, chercheuse d’instants magiques, poète, ARTISTE. Qu’est-ce qui vous a fait connaître ?
En décembre 2014, l’association Azimut de Longuesse (95) m’a permis de présenter des « Petits formats ». En janvier 2015, 15 autoportraits ont été retenus au concours « Rendez-vous Image » au Palais des congrès de Strasbourg. Ensuite le réseau a fonctionné. J’ai exposé avec Sidney Kapuskar, Ana Tornel, Jacqueline Roberts. J’ai rencontré des gens qui ont apprécié mes photographies. Certains se sont étonnés du rendu de photos numériques alors qu’ils travaillaient toujours avec des procédés argentiques. Jean-Michel Maubert a écrit « L’avenir est aux fantômes », fragments de méditations sur mes photos.

Vous participez à l’exposition « Regards sur l’Art : Confrontation acte 4 » à la bibliothèque municipale multimédia d’Achères (78). Avec une extrême sensibilité, vous révélez votre attachement à la forêt, celle de Montmorency la vôtre, et bien d’autres espaces de nature, dans les environs de Saint-Leu, en Bretagne et ailleurs. Quel sera le moteur de votre créativité prochaine ?
Mon imagination. Aux spectateurs de réagir entre rêve et réalité à la Galerie d’Art Contemporain d’Auvers-sur-Oise (95), au Festival Phémina de Nemours (77) dont j’ai conçu l’affiche, dans REV’Arts Bezons (95), à l’Atelier 41 Galerie des 7 Parnassiens à Paris 14ème et au domaine Berson de Meulan (78).