GUILLEMIN Claudine [Rencontre avec Xavier Boggio]

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018

Des stèles aux kakemonos
Xavier Boggio par Claudine Guillemin

« L’art c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme ». André Malraux

Sur le pointil de Conflans-Sainte-Honorine, à la confluence de l’Oise avec la Seine, j’ai découvert en 2009 plusieurs sortes d’énormes gouttes d’eau pointées vers le ciel. Leur matière bleu vif, brillante et pure m’intriguant, j’ai retenu le nom de leur auteur Xavier Boggio. Le 27 juin 2018, j’ai eu le plaisir de retrouver ses œuvres dans l’église d’Auvers-sur-Oise où il a été mis à l’honneur dans le cadre du Festival de cette cité impressionniste. Curieuse de comprendre le cheminement de ce peintre-sculpteur contemporain qui expose à la Bibliothèque Multimédia d’Achères au cours de l’hiver 2018-2019, je suis allée m’entretenir avec lui, aux ateliers Boggio à Auvers.

Au milieu de l’étroite rue Emile Boggio, entre la rue de Pontoise et l’Oise, Xavier Boggio m’accueille devant son portail ouvert. Il me conduit directement dans les salles d’exposition au bout du long bâtiment en calcaire lutétien local, restauré au XIXe siècle.

Pouvez-vous me présenter votre parcours ?

« Après trois ans d’école d’architecture d’intérieur d’où je suis sorti major de promotion, j’ai choisi la sculpture et exercé des petits boulots tout en préparant le CAP de tailleur de pierre. Puis, je suis entré à la SEMA (Société d’encouragement aux métiers d’art, ndlr) où j’ai taillé le granite, le grès et d’autres matériaux. Je ne tenais pas à rester « metteur au point » comme Maillol pour Rodin. En candidat libre, j’ai été reçu à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Paris et obtenu une bourse pour deux ans. J’ai pu ainsi travailler avec Michel Charpentier. »

Ce sexagénaire aux traits burinés éclaircis par ses yeux clairs cernés, barbe naissante et cheveux grisonnants m’entraîne vers le coin d’une première salle devant un lourd écorché de béton gris dissimulant sa carcasse métallique ; puis le long du mur, deux inclusions rondes de résine donnent vie à un autre corps de béton.

Comment sont construites vos sculptures ?

« D’emblée, la stèle érigée s’impose. Le béton est moulé, plaqué sur une charpente soudée. Je me demande ce qui va sortir du béton et ce qu’il garde en son cœur. Ce travail sur les gris, la force du béton pendant une dizaine d’années m’a permis d’attendre l’arrivée de la résine. Elle permet d’accrocher la lumière, d’ajouter des inclusions. La résine est ma marque de fabrique. Sans elle, je serais désemparé. »

Au travers d’un labyrinthe de dizaines de stèles de 210 cm sur 48 cm aux marges irrégulières de béton gris souvent dentelées opaques qui contrastent avec la transparence de la résine tramée ou piquetée, je découvre de joyeuses silhouettes bleues, jaunes, rouges parfois brunes, qui ondulent, souvent bras en l’air. Il me montre l’asymétrie des faces : le côté recto, simple, grisâtre, porte l’empreinte du support ; le verso travaillé personnalise chaque individu par des motifs répétés fins, légers comme la calligraphie arabe, phrases sans mots ni lettres et des ponctuations claires, régulières, marques d’obstination et de patience.

Est-ce que ces signes ont un sens ?

« Démarrer avec le noir et blanc a fait évoluer mon graphisme. J’applique au doigt des pastilles d’argile. Le point symbolise le zéro en écriture binaire. C’est une accroche sur la vie, la mémoire. J’inclus une singularité à chaque stèle par exemple en collant des bandes étroites de bottin. »

Près de l’entrée, un corps brun fibreux comme du bois, gardien-dragon à la crinière hérissée ou échassier au long bec ouvert et gros pois blancs énigmatiques, m’intrigue.

Il feuillette alors la tranche bleutée d’un des composants empilés, content de m’avoir perturbée et me donne la réponse :

« C’est un autodafé des livres de mon père, la mémoire du passé dans le contemporain. Quelques barres de verre coupées apportent la fantaisie. Le bleu intervient souvent dans ma palette. »

Pour ouvrir la page peinture, nous montons à l’atelier de son arrière-grand-oncle, Emile Boggio, éclairé par de larges et hautes baies côté nord.

Depuis quand êtes-vous installé ici ?

« J’habite ici depuis trente ans. Je me suis approprié cet atelier devenu vide en 2003 quand, pour fêter les 150 ans de la naissance de Van Gogh, sa ville natale, Zundert, m’avait demandé les toiles d’Emile Boggio. C’était hallucinant. J’avais la volonté de faire quelque chose, de raconter pas mal de trucs. Je voulais trois piliers : l’atelier Emile Boggio, le mien et un lieu pour l’art contemporain pour accueillir le public. Le tripode est encore bancal. »

A la mort de votre ancêtre, sa nièce, amie et gouvernante Elida Dupuis achète la maison et continue à y vivre. Elle devient celle de vos grands-parents. Est-ce impressionnant de vivre dans ce lieu de mémoire devenu « maison des illustres » en 2017 ? Comment votre ancrage artistique répond à votre ancrage familial ?

« Emile Boggio m’a accompagné, pas impressionné. Nous avons le même caractère. Entrer dans le monde de l’art, c’est une vraie lutte. Il a fait un choix radical ; moi aussi. On n’est pas peintre ou artiste amateur. On l’est ou pas. Je n’ai pas été son rival. Bien sûr, il m’a influencé, mais j’ai essayé de trouver quelque chose de personnel, ma propre écriture. J’ai un regard bienveillant sur lui. On passait ici le dimanche après-midi et le jeudi. Il ne fallait pas déranger ma grand-mère quand elle donnait des cours sur ce piano. »

Le rythme est inscrit par des motifs répétés comme des notes sur une partition. Est-ce l’influence inconsciente de vos grands-parents ?

« La mesure, la répétition entre dans ma manière d’agir. On acquiert une gestuelle. On peut donner plus ou moins d’amplitude. Le rythme est dans la touche. A partir du moment où on veut donner du rythme, le travail est physique. »

Sur le mur droit bleu pétrole clair, deux grandes toiles qui ont dû demander beaucoup d’énergie répondent à une troisième de la même rue sur le mur opposé. Votre arrière-grand-oncle a-t-il peint comme Monet des séries ?

« Ce sont là quatre des huit « Grandes Rues », commencées à Vaux-sur-Seine et terminées à Auvers. Il a aussi peint des meules. Une médaille de bronze à trente-deux ans, puis une médaille d’argent aux Expositions universelles de Paris prouvent la reconnaissance de ses pairs. Etant sud-américain, ce n’était pas simple. C’était un suiveur. Après sa dernière exposition en 1919, il emmènera l’impressionnisme d’Europe au Vénézuela. En 1973, on lui dédie un musée dans la mairie même de Caracas. »

Allez-vous régulièrement au Vénézuela ?

« Toutes les semaines !!! Non ! j’y suis allé seulement voilà quarante ans et puis il y a cinq ans avec l’Alliance française. J’espère y retourner en 2020 à l’occasion du centenaire de sa mort pour présenter ses photographies. La recherche de la lumière et de la composition le singularise. »

A la sortie de l’atelier, la terrasse domine son paisible jardin à l’anglaise. Parmi les arbres fruitiers et les massifs d’asters, les plates-bandes potagères où courgettes, poivrons, concombres et aubergines grossissent grâce au mètre cube quotidien d’eau du puits conservé, trois des « culbutos » en fibre de verre exposés au château d’Auvers en 2000 et trois des gouttes monumentales exposées aux jardins du Luxembourg en 2009 témoignent de séries. Avec le doigt mouillé de salive, il frotte la surface ternie et fait ressurgir le bleu outremer des douces ondulations qui faisaient vibrer la lumière. Pour moi, ces sculptures relient l’eau si précieuse, la Terre qui les supporte, l’air vital où elles s’élancent et l’énergie du bâtisseur.

Est-ce conforme à votre idée ?

« Je ne théorise pas mon travail. Mon côté sculpteur ressort. Elles ont une accroche au sol et un besoin de s’élever. »

Après vos 365 peintures reflétant chaque jour de l’année 2000, les séries 366/366, les « culbutos », les « flèches » et les « gouttes », votre puissance de création s’étend maintenant à vos peintures de format carré métrique, vos kakemonos et au défi des mille « gens ». Pourquoi 1 000 ? Procédez-vous de la même manière sur vos toiles aux bords libres, sur le bois ou les stèles des « gens » ?

« Une série doit être frappante, impactante. Mes cent stèles de « gens » produites représentent une partie de la diversité du monde. Je continuerai pendant quelques années. J’arrêterai si je n’ai plus envie, si je veux aller sur un autre terrain. Il faut que je m’y retrouve. J’ai besoin de peinture dans l’espace, de la sculpture déjà peinture et de la peinture sculpture. Je travaille à plat dans un cadre de fil de fer ou pas si je veux plus de liberté. J’utilise une palette de procédés. Tout est dans la richesse des détails. Par exemple, sur la feuille de gingko à l’automne roussi, j’ajoute de la terre qui réagit avec la résine et crée comme un réseau sanguin quand elle sèche. Dans mes tableaux sur bois, j’interviens avec des pastels ou de l’encre quand la résine polymérise, puis, une dernière couche calme les effets. L’eau qui éclate sort et produit des surprises. Si on veut une surface animée, il faut la nourrir. Le plat devient alors relief. Tout ce que j’ai pu expérimenter entre dans le travail des « gens », la genèse. Plus les « gens » sont nombreux, plus les règles vont s’imposer. »

Dans l’église d’Auvers, vos kakemonos pendant du triforium, font penser aux migrants. On sent vos préoccupations pour les hommes. Est-ce que c’était là votre intention ?

« Les églises ont amené des sujets de réflexion. La moitié des chrétiens ne sont pas pour l’arrivée massive des migrants. Pourtant le phénomène a toujours existé. Toutes les sociétés provoquent des migrations. Le discours local ne nourrit pas le fond d’une oeuvre qui demande beaucoup d’énergie pour l’exécution. C’est un épiphénomène de la création.
Etre sculpteur c’est donner son corps à la matière. »