GUILLEMIN Claudine

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Balade à Auvers

Face à Auvers, Méry, les chênes de Saint-Denis
Ecoutent là François de Saint-Chamans Marquis
L’érable de Buffon tend l’oreille à Sophie
Qu’imagine malheurs. Silence un héron guette.
Les fruits du sycomore aux friselis rougissent.
Le rossignol chante aux verts des rives de l’Oise.

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Daubigny dirige vers l’église connue.
Sous le toit du chevet, la corniche s’habille
De modules carrés en touches de piano.
Une feuille d’acanthe coiffe chaque vague
De la frise qui court jusqu’aux roses de pierre.
Trois glyphes réguliers donnent un rythme au bandeau

Les flammes de Boggio pendent du triforium
Emportent les ombres de migrants éperdus
La douleur efface les traits de leurs visages.
Les « Gens » aux corps rougis, enfant bleu, crient, se tordent,
Réclament à l’auditoire une grâce un secours
Que la musique élève au-delà des colonnes.

Une sente profonde conduit en haut des champs
Où les corbeaux ont fui ; le calme est revenu
Sous le lierre en tapis, Vincent Théo reposent.
Au-dessus des Clos, un noyer offre une pause
Le sceau-de-Salomon apprécie les calcaires
Qui entrent en vibration à l’Opéra d’ Paris.

Pour s’imprégner en chœur d’un concert de Gounod
Au jardin d’agrément de la Maison dit’ Blanche
Les têtes d’artichauts se hissent sur l’absinthe
Méprisant les heuchères et les dahlias au sol.
Guillaumin, Pissarro et Cézanne y inventent
De douces symphonies de gammes qui enchantent.

Pas besoin d’arabesques de buis, les glycines
Clématites et lianes entrent en résonance
Avec les toits de tuiles et les murs à la chaux.
Au jardin du musée, les corps de Milthon jouent
Se cambrent, s’élancent en harmonie, tête au ciel.
Les vignes s’accrochent aux fils de la portée.

incertain regard – N° 17 – Hiver 2018 : Des stèles aux kakemonos : Rencontre avec Xavier Boggio

« L’art c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme ». André Malraux

Sur le pointil de Conflans-Sainte-Honorine, à la confluence de l’Oise avec la Seine, j’ai découvert en 2009 plusieurs sortes d’énormes gouttes d’eau pointées vers le ciel. Leur matière bleu vif, brillante et pure m’intriguant, j’ai retenu le nom de leur auteur Xavier Boggio. Le 27 juin 2018, j’ai eu le plaisir de retrouver ses œuvres dans l’église d’Auvers-sur-Oise où il a été mis à l’honneur dans le cadre du Festival de cette cité impressionniste. Curieuse de comprendre le cheminement de ce peintre-sculpteur contemporain qui expose à la Bibliothèque Multimédia d’Achères au cours de l’hiver 2018-2019, je suis allée m’entretenir avec lui, aux ateliers Boggio à Auvers.

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Au milieu de l’étroite rue Emile Boggio, entre la rue de Pontoise et l’Oise, Xavier Boggio m’accueille devant son portail ouvert. Il me conduit directement dans les salles d’exposition au bout du long bâtiment en calcaire lutétien local, restauré au XIXe siècle.

Pouvez-vous me présenter votre parcours ?

« Après trois ans d’école d’architecture d’intérieur d’où je suis sorti major de promotion, j’ai choisi la sculpture et exercé des petits boulots tout en préparant le CAP de tailleur de pierre. Puis, je suis entré à la SEMA (Société d’encouragement aux métiers d’art, ndlr) où j’ai taillé le granite, le grès et d’autres matériaux. Je ne tenais pas à rester « metteur au point » comme Maillol pour Rodin. En candidat libre, j’ai été reçu à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Paris et obtenu une bourse pour deux ans. J’ai pu ainsi travailler avec Michel Charpentier. »

Ce sexagénaire aux traits burinés éclaircis par ses yeux clairs cernés, barbe naissante et cheveux grisonnants m’entraîne vers le coin d’une première salle devant un lourd écorché de béton gris dissimulant sa carcasse métallique ; puis le long du mur, deux inclusions rondes de résine donnent vie à un autre corps de béton.

Comment sont construites vos sculptures ?

« D’emblée, la stèle érigée s’impose. Le béton est moulé, plaqué sur une charpente soudée. Je me demande ce qui va sortir du béton et ce qu’il garde en son cœur. Ce travail sur les gris, la force du béton pendant une dizaine d’années m’a permis d’attendre l’arrivée de la résine. Elle permet d’accrocher la lumière, d’ajouter des inclusions. La résine est ma marque de fabrique. Sans elle, je serais désemparé. »

Au travers d’un labyrinthe de dizaines de stèles de 210 cm sur 48 cm aux marges irrégulières de béton gris souvent dentelées opaques qui contrastent avec la transparence de la résine tramée ou piquetée, je découvre de joyeuses silhouettes bleues, jaunes, rouges parfois brunes, qui ondulent, souvent bras en l’air. Il me montre l’asymétrie des faces : le côté recto, simple, grisâtre, porte l’empreinte du support ; le verso travaillé personnalise chaque individu par des motifs répétés fins, légers comme la calligraphie arabe, phrases sans mots ni lettres et des ponctuations claires, régulières, marques d’obstination et de patience.

Est-ce que ces signes ont un sens ?

« Démarrer avec le noir et blanc a fait évoluer mon graphisme. J’applique au doigt des pastilles d’argile. Le point symbolise le zéro en écriture binaire. C’est une accroche sur la vie, la mémoire. J’inclus une singularité à chaque stèle par exemple en collant des bandes étroites de bottin. »

Près de l’entrée, un corps brun fibreux comme du bois, gardien-dragon à la crinière hérissée ou échassier au long bec ouvert et gros pois blancs énigmatiques, m’intrigue.

Il feuillette alors la tranche bleutée d’un des composants empilés, content de m’avoir perturbée et me donne la réponse :

« C’est un autodafé des livres de mon père, la mémoire du passé dans le contemporain. Quelques barres de verre coupées apportent la fantaisie. Le bleu intervient souvent dans ma palette. »

Pour ouvrir la page peinture, nous montons à l’atelier de son arrière-grand-oncle, Emile Boggio, éclairé par de larges et hautes baies côté nord.

Depuis quand êtes-vous installé ici ?

« J’habite ici depuis trente ans. Je me suis approprié cet atelier devenu vide en 2003 quand, pour fêter les 150 ans de la naissance de Van Gogh, sa ville natale, Zundert, m’avait demandé les toiles d’Emile Boggio. C’était hallucinant. J’avais la volonté de faire quelque chose, de raconter pas mal de trucs. Je voulais trois piliers : l’atelier Emile Boggio, le mien et un lieu pour l’art contemporain pour accueillir le public. Le tripode est encore bancal. »

A la mort de votre ancêtre, sa nièce, amie et gouvernante Elida Dupuis achète la maison et continue à y vivre. Elle devient celle de vos grands-parents. Est-ce impressionnant de vivre dans ce lieu de mémoire devenu « maison des illustres » en 2017 ? Comment votre ancrage artistique répond à votre ancrage familial ?

« Emile Boggio m’a accompagné, pas impressionné. Nous avons le même caractère. Entrer dans le monde de l’art, c’est une vraie lutte. Il a fait un choix radical ; moi aussi. On n’est pas peintre ou artiste amateur. On l’est ou pas. Je n’ai pas été son rival. Bien sûr, il m’a influencé, mais j’ai essayé de trouver quelque chose de personnel, ma propre écriture. J’ai un regard bienveillant sur lui. On passait ici le dimanche après-midi et le jeudi. Il ne fallait pas déranger ma grand-mère quand elle donnait des cours sur ce piano. »

Le rythme est inscrit par des motifs répétés comme des notes sur une partition. Est-ce l’influence inconsciente de vos grands-parents ?

« La mesure, la répétition entre dans ma manière d’agir. On acquiert une gestuelle. On peut donner plus ou moins d’amplitude. Le rythme est dans la touche. A partir du moment où on veut donner du rythme, le travail est physique. »

Sur le mur droit bleu pétrole clair, deux grandes toiles qui ont dû demander beaucoup d’énergie répondent à une troisième de la même rue sur le mur opposé. Votre arrière-grand-oncle a-t-il peint comme Monet des séries ?

« Ce sont là quatre des huit « Grandes Rues », commencées à Vaux-sur-Seine et terminées à Auvers. Il a aussi peint des meules. Une médaille de bronze à trente-deux ans, puis une médaille d’argent aux Expositions universelles de Paris prouvent la reconnaissance de ses pairs. Etant sud-américain, ce n’était pas simple. C’était un suiveur. Après sa dernière exposition en 1919, il emmènera l’impressionnisme d’Europe au Vénézuela. En 1973, on lui dédie un musée dans la mairie même de Caracas. »

Allez-vous régulièrement au Vénézuela ?

« Toutes les semaines !!! Non ! j’y suis allé seulement voilà quarante ans et puis il y a cinq ans avec l’Alliance française. J’espère y retourner en 2020 à l’occasion du centenaire de sa mort pour présenter ses photographies. La recherche de la lumière et de la composition le singularise. »

A la sortie de l’atelier, la terrasse domine son paisible jardin à l’anglaise. Parmi les arbres fruitiers et les massifs d’asters, les plates-bandes potagères où courgettes, poivrons, concombres et aubergines grossissent grâce au mètre cube quotidien d’eau du puits conservé, trois des « culbutos » en fibre de verre exposés au château d’Auvers en 2000 et trois des gouttes monumentales exposées aux jardins du Luxembourg en 2009 témoignent de séries. Avec le doigt mouillé de salive, il frotte la surface ternie et fait ressurgir le bleu outremer des douces ondulations qui faisaient vibrer la lumière. Pour moi, ces sculptures relient l’eau si précieuse, la Terre qui les supporte, l’air vital où elles s’élancent et l’énergie du bâtisseur.

Est-ce conforme à votre idée ?

« Je ne théorise pas mon travail. Mon côté sculpteur ressort. Elles ont une accroche au sol et un besoin de s’élever. »

Après vos 365 peintures reflétant chaque jour de l’année 2000, les séries 366/366, les « culbutos », les « flèches » et les « gouttes », votre puissance de création s’étend maintenant à vos peintures de format carré métrique, vos kakemonos et au défi des mille « gens ». Pourquoi 1 000 ? Procédez-vous de la même manière sur vos toiles aux bords libres, sur le bois ou les stèles des « gens » ?

« Une série doit être frappante, impactante. Mes cent stèles de « gens » produites représentent une partie de la diversité du monde. Je continuerai pendant quelques années. J’arrêterai si je n’ai plus envie, si je veux aller sur un autre terrain. Il faut que je m’y retrouve. J’ai besoin de peinture dans l’espace, de la sculpture déjà peinture et de la peinture sculpture. Je travaille à plat dans un cadre de fil de fer ou pas si je veux plus de liberté. J’utilise une palette de procédés. Tout est dans la richesse des détails. Par exemple, sur la feuille de gingko à l’automne roussi, j’ajoute de la terre qui réagit avec la résine et crée comme un réseau sanguin quand elle sèche. Dans mes tableaux sur bois, j’interviens avec des pastels ou de l’encre quand la résine polymérise, puis, une dernière couche calme les effets. L’eau qui éclate sort et produit des surprises. Si on veut une surface animée, il faut la nourrir. Le plat devient alors relief. Tout ce que j’ai pu expérimenter entre dans le travail des « gens », la genèse. Plus les « gens » sont nombreux, plus les règles vont s’imposer. »

Dans l’église d’Auvers, vos kakemonos pendant du triforium, font penser aux migrants. On sent vos préoccupations pour les hommes. Est-ce que c’était là votre intention ?

« Les églises ont amené des sujets de réflexion. La moitié des chrétiens ne sont pas pour l’arrivée massive des migrants. Pourtant le phénomène a toujours existé. Toutes les sociétés provoquent des migrations. Le discours local ne nourrit pas le fond d’une oeuvre qui demande beaucoup d’énergie pour l’exécution. C’est un épiphénomène de la création.
Etre sculpteur c’est donner son corps à la matière. »

 

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : Maroc nord-oriental

Nous sommes sans nouvelles du gardien de phare
Sa menthe, les olives, le fromage au miel
Nous sommes sans nouvelles du bakal de Nador
Du marchand de coriandre à farcir les sardines
Des filles qui chantent la jarre sur la tête
Près des plages fossiles au Cap des Trois Fourches
Dans l’odeur des figues, du vent doux sous les pins

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Nous sommes sans nouvelles de ceux d’Kariat Arkmane
Les épaves rouillées remplacent les flamands
Nous sommes sans nouvelles des fellahs de Ben Tieb
Falags à sec, badlands, terrasses démolies
Nous sommes sans nouvelles des pêcheurs sans barque
La mer mange la côte, le sable gagne aussi
Mirador, barbelés, c’est le lot des migrants

Et pourtant
Présents là en mémoire ou ombres sous les toiles
Rien n’effacera le goût de ce temps-là.

D’après le poème Sans nouvelles de Jean Mogin

 

incertain regard – N°15 – Novembre 2017 : Année en arbres

Vieil hêtre aux abois
Demain, le bûcheron passe
Il frissonne en pleurs

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Au bord du chemin
Fragile fusain d’Europe
Tu rougis l’hiver

Le gel est féroce
Les nouveaux rameaux noircissent
Et la vie repart

Chênaie atlantique
Touffu tapis de jacinthes
Festival de paix

Cerisier en fleur
Attise la gourmandise
Attention aux merles

Ronces envahissantes
Mûres à l’assaut des troncs morts
Suite inexorable

Branches hirsutes en vrac
Tas de grumes qui pourrissent
Mais que font les hommes

La forêt sereine
Sous la canicule d’août
Respire en silence

L’écureuil furtif
Garde à l’œil le noisetier
Ressource vitale

Pêcher protecteur
Des citrouilles d’Halloween
Parasol subtil

En pleine tempête
Tournoient les feuilles roussies
Hurlement profond

Le charme éternue
Saupoudre un Noël de givre
Aux enfants qui passent

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : En forêt de Montmorency

Au cœur de la forêt, là où les troncs se vrillent,
La force des bouleaux attirait vers les cieux
Les amoureux transis mais tellement heureux
De choisir l’endroit clé pour que leur bonheur brille.

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Lignes croisées de fûts dans l’infini du bois,
Arabesques étirées, denses entrelacs de tiges,
Ecrans inespérés que la pudeur oblige,
Havre tapis de mousse, précieux lit de soie.

La lumière vibrait, jouait avec les ombres
Comme autant de miroirs effaçant les heures sombres.
Le taillis du sous-bois étouffait tous les bruits.

Le froid les envahit ; leurs tout premiers ébats
Réveillèrent l’humus. Une laie arriva,
Interrompit le charme et le rêve s’enfuit.

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : Capture et mouvement : Rencontre avec Sophie Patry

« Je croyais saisir et c’est moi qui ai été saisi ». Louis Aragon

Lors de chantiers surréalistes accompagnant le vernissage de l’exposition de collages et peintures de Gérard Noiret du 1er au 23 octobre 2016, j’ai rencontré Sophie Patry dans la galerie qu’elle partage avec Louis Tartarin, SoLo Atelier, au 32 rue de Paris à Saint-Leu-la-Forêt. Son talent d’auteure photographe se révèle autour de deux axes liés comme ses deux livres, Autothérapie autoédité en 2015 et Corpus Natura édité par Jacques Flament Editions en 2016. A l’occasion du vernissage de la présentation des photographies pointillistes de la plasticienne finlandaise Minna Kokko, j’ai partagé une nouvelle fois l’ambiance chaleureuse et conviviale de ce nouvel espace Saint-Loupien et nous avons pris date pour cette interview.

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En couverture du numéro 14 d’incertain regard, votre visage source au milieu de feuillages comme une apparition dans un songe. Cette composition, toute en délicatesse, pourrait-elle être votre carte de visite ?

Elle l’est. Je suis incrustée dans les bambous. Ils vibrent. J’en ai planté. La lumière y scintille. Le vent en sort une musique. Tout ce que je fais a un rapport à la nature. Végétarienne, adepte de l’homéopathie et des médecines douces, je consomme des produits biologiques depuis plus de vingt ans : toute une philosophie.

Votre philosophie respire la nature. Vous vous cachez derrière. Vous montrez ce qui ne se voit pas mais se sent. Dans Autoportrait 7, la branche, toute en pointillés légers, d’un arbre au tronc caché, barre votre corps flou, comme un sens interdit que la pudeur impose. Une fragilité, une subtilité, une douceur, une harmonie de gris finement dosés, s’en dégagent. Pourquoi choisissez-vous le noir et blanc ?

Je choisis le noir et blanc pour son atmosphère et pour l’émotion qu’il me procure. Les contrastes doux passent aux voilés. Les flous, les silhouettes mènent au silence, au rêve. Chacun voit selon son imagination.

Vous laissez-vous porter par la musique ?

J’écoute toujours de la musique, du rock, de l’électro… J’aime bien « Law of Life » de Farah que j’ai mis en fond sonore de mon site.

Farah parle de lonelinessviolencewarsufferinganger you never explain it, mais aussi mysterydream, rightcountrysidehere we go dans un monde que l’on cherche à comprendre dès le réveil, où on essaie de survivre. Quelle est votre part de cauchemar ou de rêve ?

Je prends le monde en photo tel que je le ressens. Je ne prévois rien à l’avance. Ce sont des instantanés, des mots, une écriture automatique.

Par quoi avez-vous été influencée ?

J’aime la photo surréaliste, le côté fantastique du bistre, du sépia, le côté irréel et imaginaire du cinéma. Les images dans le surréalisme représentent le rêve, les hallucinations, la folie, l’étrange, la confrontation entre la raison et les forces de l’imaginaire. J’aime dans le cinéma les ambiances surréalistes, l’univers angoissant de « Rosemary’s Baby » de Roman Polanski, le fantastique d’« Edward aux mains d’argent » et « Sleepy Hollow » de Tim Burton, les films d’horreur, « Shining » de Stanley Kubrick que j’ai revu plusieurs fois pour les perceptions extrasensorielles.

Autothérapie comme autoportrait, est-ce se construire seule ?

Je n’ai pas suivi une formation de photographe. J’ai fait des études jusqu’en licence d’audiovisuel à Paris VIII après un BTS Bureautique. J’ai commencé en 2010 à prendre les fleurs du jardin, la forêt de Montmorency. C’est devenu un défi, un travail sur soi. Me montrer me demande un effort. J’ai appris par des tutoriels sur Internet et j’apprends toujours, j’expérimente, je teste.

Que cherchez-vous ?

Derrière chaque photographie, c’est une chanson, on peut s’amuser avec, la tordre, aller au tréfonds, essayer de faire rêver le regardeur et la technique fait ça.

Quelle est votre technique ?

J’utilise un reflex 24 x 36 numérique avec un objectif 18 – 105 mm. Au début, mes photographies étaient en couleur. En 2014, Vieillies 1, est une pose courte où j’ai ajouté une texture sépia. La solitude de l’arbre le fait sortir de terre. En voiture, je ne réfléchis pas ; je vois un arbre ; je prends. Dans Darkness 7, c’est une pose longue qui tord la Tour Eiffel à travers les branchages qui se mêlent : effet de la dynamique du véhicule.

Ilan Wolff a aussi déformé la Tour Eiffel la prenant depuis sa camionnette transformée en camera obscura. Il était venu aménager une classe de l’école du Viaduc de Saint-Germain-en-Laye (78) où les élèves avaient obtenu des déformations amusantes sur des pellicules placées dans des boîtes à bouteilles de whisky-camera obscura. Avez-vous utilisé ce procédé ?

Non, je n’utilise pas les anciens procédés. J’essaie en grande majorité d’obtenir les effets directement à la prise de vue.

Comment arrivez-vous à faire ressortir un arbre blanc qui se détache d’un fond gris flouté rayé d’herbes folles décolorées comme Darkness 13 ?

Je joue avec la surexposition. Il suffit d’une fraction de seconde en plus ou en moins pour que le résultat soit différent. Il y a une part de hasard, une surprise. C’est très difficile de faire exactement la même chose deux fois. Les poses longues démultiplient comme avec un kaléidoscope.

Quel est le point commun entre toutes vos photos ?

Il y a toujours du mouvement. Il fait vibrer la lumière. L’appareil photo est sur un trépied, pour les autoportraits, soit c’est la voiture qui avance, soit ce sont les éléments eux-mêmes ou moi qui bougent.

Dans Autoportrait 5, on devine votre bras droit levé qui tire votre tee-shirt, liberté emprisonnée. A quoi correspondent les traits noirs violents qui vous transpercent comme des piques ?

Ce sont deux photos superposées : un autoportrait et des piques avec des barbelés d’un portail avec un effet direct dû au mouvement. C’est un choix de l’inconscient.

Des expositions, personnelles ou collectives, ont précédé celle au Théâtre de la Nacelle à Aubergenville (78) récemment. Elles montrent que vous n’êtes plus une artiste en émergence mais une exploratrice d’effets, chercheuse d’instants magiques, poète, ARTISTE. Qu’est-ce qui vous a fait connaître ?

En décembre 2014, l’association Azimut de Longuesse (95) m’a permis de présenter des « Petits formats ». En janvier 2015, 15 autoportraits ont été retenus au concours « Rendez-vous Image » au Palais des congrès de Strasbourg. Ensuite le réseau a fonctionné. J’ai exposé avec Sidney Kapuskar, Ana Tornel, Jacqueline Roberts. J’ai rencontré des gens qui ont apprécié mes photographies. Certains se sont étonnés du rendu de photos numériques alors qu’ils travaillaient toujours avec des procédés argentiques. Jean-Michel Maubert a écrit « L’avenir est aux fantômes », fragments de méditations sur mes photos.

Vous participez à l’exposition « Regards sur l’Art : Confrontation acte 4 » à la bibliothèque municipale multimédia d’Achères (78). Avec une extrême sensibilité, vous révélez votre attachement à la forêt, celle de Montmorency la vôtre, et bien d’autres espaces de nature, dans les environs de Saint-Leu, en Bretagne et ailleurs. Quel sera le moteur de votre créativité prochaine ?

Mon imagination. Aux spectateurs de réagir entre rêve et réalité à la Galerie d’Art Contemporain d’Auvers-sur-Oise (95), au Festival Phémina de Nemours (77) dont j’ai conçu l’affiche, dans REV’Arts Bezons (95), à l’Atelier 41 Galerie des 7 Parnassiens à Paris 14ème et au domaine Berson de Meulan (78).

 

incertain regard – N°13 – Novembre 2016 : CG, extraits de l’abécédaire du temps qui passe

Calcaires

Calcaires constitués de carbonate de calcium en ciment cryptocristallin ou
complexe de cristaux de calcite comblant des creux, concentrés en accidents
ou dans des cassures ;

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calcaires classés par couleur, compaction, composition, structure selon les
conditions chimiques du contexte, la compression, la calorimétrie ;
calcaires compacts en couches convergentes vers des cuvettes calmes,
calcaires construits par des coraux,
calcaires coquilliers,
calcaires couverts de croûtes, calcrètes cuites, coriaces comme du cuir,
concrétions en coupoles, colonnettes, calcin couronnant des cascades,
calcaires continentaux de lacs ou de cours d’eau, criblés de vermicules,
conduits de cavernicoles ou de courants aqueux, contenant des characées,
curieuses cavités circulaires en coupe,
calcaires crayeux comme la craie composée de l’accumulation de coquilles
de coccolithophoridés,
calcaires clairs à cassure conchoïdale, Comblanchien de Côte d’Or, considérés
en construction pour leurs caractéristiques ou concassés pour chaux, cimenterie
ou chaussées.


Géologue

Excursion en Auvergne, moraines de Valloire,
Carte du Gros Cerveau, fossiles des Vaches noires,
Pitons droits du Velay, descente de la Sioule,
Minette de Lorraine et érosion en boules ;

Expédition à Thouars, Hildoceras bifrons,
Collecte de grenats dans les schistes bretons,
De trigonies sur les coteaux de Vezelay,
Et de dents de requins dans les faluns d’Azay.

Être réveillée par des gazouillis flûtés
Suivre les rubanements, c’est fini ! Concassés
Ils gisent dans des carrières de poubellien.
Mes fines characées n’auront servi à rien.

Pyrite de fer, blocs erratiques du Jutland
La Chaussée des géants, tourbe et granite d’Irlande,
Basaltes et spath d’Islande, falaises à macareux
D’Écosse, des Iles Orcades, bien de quoi rendre heureux.

L’œil à l’affût, observe, compare, s’enquérit
Des grès rouges des Vosges à ceux de l’Algérie,
Des ardoises d’Angers aux lauzes du Queyras,
Des silex des Pouilles aux rognons d’Etretat.

La curiosité toujours là.


Être géologue

Être géologue
c’est répondre à des questions
sur le temps passé

temps passé qui laisse
aux paysages ses empreintes
des traces de vie

de vie aquatique
d’algues assimileuses d’azote
donneuses d’oxygène

oxygène précieux
fragile équilibre du
cycle du carbone

carbone des cellules
molécules complexes
sources de nos êtres

incertain regard – N°13 – Novembre 2016 : La recherche en réseau et en « suspend » : Rencontre avec Dominique Lardeux

« Tout mon travail est […] de rechercher l’essentiel par son minimum ». Marthe Wery

Dominique Lardeux, vous avez participé à des expositions collectives et personnelles à travers le monde depuis 1987, Pise, Moscou, Copenhague, Saint-Pétersbourg, Barcelone, Florence, Pékin, New York et Bruxelles où vous présentez des livres pauvres au Salon du livre d’artiste depuis 2013. À la Bibliothèque Multimédia Paul Eluard d’Achères, votre exposition durera du 30 septembre 2016 au 4 février 2017.

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Dès l’accueil, deux tableaux placés comme un livre ouvert, donnent d’emblée l’envergure de mondes complexes où se côtoient simplicité et complexité, simplicité par les formes élémentaires, les couleurs et le rapport structure/fond, complexité par les arrangements inextricables, nuances et juxtapositions produisant des sensations optiques inattendues, infinies, insaisissables. Vos travaux relèvent d’une analyse minutieuse des choses de la nature, de déconstruction suivie de reconstruction insoupçonnée. Avez-vous été influencé par des écrivains ou des artistes ?

J’élabore un langage plastique personnel. J’ai été marqué par les construction/déconstruction de François Rouan. Dans les années 1970/71, le mouvement support/surface m’a intéressé. Je m’interroge sur la légitimité de la peinture à l’heure actuelle.

Nous avons comme point commun d’être de formation scientifique. Ma fille Lucie Guillemin m’a donné des références pour orienter nos rencontres. Suivez-vous comme Josef Albers une démarche expérimentale ?

Ma culture scientifique m’apporte une façon de considérer les choses dans leur structure générale, leur forme, comme dans leur constitution interne, façon de lier infiniment petit et infiniment grand ; ma démarche artistique demeure très empirique, faite à la fois de rigueur dans les procédures employées, et d’acceptation dans ce qui peut advenir au fur et à mesure de la progression du dessin ou de la peinture.
Je pars d’une idée générale, assez précise, choisis les médiums, le support, le format, définis une procédure graphique et/ou picturale, et commence par un trait, ou une ligne sur la page blanche, ou sur le fond coloré ; le deuxième trait vient s’appuyer sur le premier, etc. Ainsi progresse le dessin (ou la peinture), sans que je sache a priori ce qui va se produire, si ce n’est l’aboutissement à une forme globale que je souhaite aussi simple que possible qui renvoie à quelque chose qui peut être très chargé de sens. Ce qui se passe « dedans », dans le détail, invite le spectateur à une autre contemplation, une autre réflexion.

Recherchez-vous les formes élémentaires et l’infinité de l’hétérogène ?

Ma culture et mon intérêt marqué pour les détails me font considérer que toute chose du monde est construite par accumulation de formes élémentaires, donnant une infinité de formes et de matières possibles. La simplicité des signes utilisés pour une infinité de formes possibles me séduit par la force d’évocation qui en découle… Ce qui m’intéresse, c’est que la répétition de traits tous à peu près semblables puisse aboutir à des formes, des structures, des évocations très différentes les unes des autres, ouvrant ces possibles.

Choisissez-vous d’utiliser le dessin en noir et blanc plutôt que la peinture en fonction du sujet ?

Dessin et peinture sont deux facettes de mon travail, qui dialoguent entre elles, se nourrissent mutuellement.

Utilisez-vous le dessin comme ébauche sur papier avant de passer à l’acrylique sur toile en grand format ?

Le dessin n’est pas pour moi le lieu d’une préparation à quelque chose qui serait plus imposant ; il prend de plus en plus d’importance, devenant une pratique plasticienne essentielle.

Vos formes en général ont quelque chose d’organique, des rondeurs vivantes qui dégagent une énergie positive, une part d’humanité. Repoussez-vous les installations géométriques comme celles de Cécile Bart ?

L’abstraction géométrique ne me touche pas. Je me sens davantage attiré par les artistes de l’abstraction dite « lyrique », ou « libre », là où l’aléa occupe une place essentielle, chez Kandinsky comme chez Joan Mitchell. J’aime ce qui « échappe » à la logique pure, ce qui ressort de la surprise, de la décision de l’instant, du choix de l’artiste. Les choses de la nature sont le produit du chaos, du désordre, de l’aléatoire autant que de l’ordre. Mon travail renvoie toujours au vivant. Le rapport au monde est d’autant plus fort qu’il n’est pas fixé par une image identifiable immédiatement ; mes titres, par référence aux formes Les Oves, aux modes de composition Les Combinaisons, aux modes de fabrication de l’image Les Trames ou aux problématiques vitales : Nouer-dénouer, renvoient au réel.

Vos encres et vos dessins à l’ampélite (schiste riche en matière organique que M. Conté, inventeur du crayon de bois dans la Sarthe, inclut entre deux lames de cèdre en 1794 au moment du blocus économique avec l’Angleterre) provoquent des vibrations différentes selon le point de vue. Des formes qui semblent libres apparaissent ou disparaissent dans une mouvance indéfinie. On voudrait capter un instant qui réfléchit en soi une idée. Utilisez-vous la lumière et la densité comme matière dans la recherche de « l’abstraction » ?

En accordant une importance toute particulière à la lumière, je ne fais que me situer dans la grande tradition classique de la peinture. Sur la feuille, c’est le noir posé qui, en diminuant le blanc, crée la lumière. La densité du noir crée l’illusion du volume et les contrastes. Le travail au trait sur un papier à grain laisse toujours du blanc et donne paradoxalement au noir sa profondeur et son intensité. En peinture, le jeu des contrastes de couleur et de lumière donne l’illusion de la profondeur ou de « l’en-avant » de la forme. Dans la Grande Trame n°2, le trait jaune à l’intérieur de chaque élément irradie et donne l’illusion que le fond blanc est coloré.

Les fils suivent-ils une idée et permettent-ils de passer du concret à l’abstrait ?

Dans le dessin, il y a une dimension de « jeu d’esprit » ; l’engouement très rapide des artistes pour la perspective géométrique, à la fin du XVe siècle ne tient pas seulement à la capacité d’un modèle mathématique à rendre compte du réel par un mode de représentation « objectif ». Il s’agissait aussi de concevoir un espace imaginaire au plus proche du réel par un pur jeu de lignes obéissant à des lois mathématiques : jeu de lignes, jeu d’esprit, qui met en évidence combien le dessin est d’abord et avant tout affaire de conception relevant du dessein, du projet. C’est ce qui me conduit très souvent dans mon travail, mais jusqu’à épuisement du concept. Le « fil » qui s’enroule sur lui-même obéit dans sa création graphique à une logique stricte, mais le medium utilisé – la pierre noire –, le grain du papier, l’échelle du dessin, viennent à un moment, lorsque la densité devient trop grande, ou que les enchevêtrements deviennent trop petits, anéantir cette logique « pure » pour laisser la place à l’aventure graphique ou picturale. L’acuité visuelle a ses limites, l’acuité graphique si on peut parler ainsi ; le trait se « dissout » dans sa multiplication, alors autre chose émerge, qui ne ressort plus de la logique. C’est la force du dessin que de se retourner contre lui-même pour offrir – peut-être – du sens.

Chacune de vos séries correspond-elle à une période différente ?

Il s’agit d’aller dans une direction, de développer, par la série, les variations possibles : il y a un épuisement de ces variations du point de vue artistique qui conduit à la fin de la série. Une nouvelle peut alors commencer. Les séries sont liées entre elles ; des constantes apparaissent au fur et à mesure de leur développement.

Dans une même série, vous créez du relief en superposant des tonalités ou des couleurs différentes, comme dans Voici, trouvé ou en les juxtaposant comme sur Nouer – Dénouer 1 où chaque fil est encadré par sa couleur complémentaire. On a envie d’aller voir derrière ou dessous, chercher le bout du bout. Avez-vous aidé votre mère ou votre grand-mère à refaire des pelotons de laine à partir de pulls détricotés ?

Tricoter et détricoter a du sens dans la vie, je le rapproche des notions de construction/ déconstruction. Nos mères détricotaient un pull, en faisaient des pelotes, pour tricoter un autre vêtement : un cycle s’opère, mais allant toujours vers du nouveau : cycle ouvert, comme notre monde complexe où les choses s’enchevêtrent dans ce qui semble un chaos indescriptible pour finalement aboutir à un ordre temporel et spatial.

Vos couleurs ne sont pas mélangées, mais emmêlées. Dans le diptyque Les Combinaisons, les fils sur fond rouge semblent plus lâches en bas sur le fond vert. Est-ce rationnel et réfléchi ?

Je travaille très précisément mes couleurs avant de les poser sur la toile où elles jouent entre elles. Un jaune ne réagit pas de la même façon sur un fond vert ou rouge. Les deux parties du diptyque ont la même forme générale, un ovale. Le fond coloré « vert » – en fait un gris coloré – apparaît plus foncé là où les espaces entre les lignes colorées sont plus étroits : le gris ressort en contraste avec les couleurs saturées des lignes.

Les fonds unis font émerger vos inventions abstraites mais nous perdent aussi. Face à Composition 2, on peut imaginer des galets en position improbable. Laissez-vous chaque observateur y puiser ses images mentales ?

La surface de la peinture ou du dessin est une médiation ; l’œuvre ne vit qu’au travers du regard du spectateur qui va dialoguer avec elle, ressentir des émotions qui lui sont personnelles, entamer sa propre réflexion. J’invite à la méditation. Je voudrais lui permettre le temps de la contemplation, comme en écho au temps de la réalisation. L’œuvre est un condensé de temps, de gestes, de choix, de culture ; elle ne se révèle parfois qu’à la deuxième rencontre, voire plus …

À Achères, tout est structuré, impeccable. J’apprécie l’individualité des grands formats et leur résonance avec les œuvres juxtaposées, la minutie des détails, les entrelacs, les volutes, les enveloppes des fils, les dualités simplicité/complexité, tout/partie, devant/ derrière et surtout les livres pauvres comme les deux anagrammes de PAUVRE entre gouttes colorées. Les titres surprennent : Musiques liquides de Michel Butor. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de les réaliser ?

Pauvreté des moyens, richesse des contenus. En 2013, Philippe Marchal, m’a invité à participer au salon « Histoires de Livres », et à concevoir la couverture de la revue « Ici et maintenant », ouvrage unique constitué de pages originales. Puis, Armand Dupuy m’a proposé d’en faire un avec lui. Daniel Leuwers, a développé le concept de René Char « Livre Pauvre », simple feuille de papier pliée réalisé en quatre ou six exemplaires originaux hors commerce, fruit de la relation entre un dessin, un collage, une peinture d’un plasticien et le texte manuscrit d’un poète. Un exemplaire entre dans la collection initiée en 2002 au Prieuré Saint-Cosme, qui en contient plus de 2000, un revient au poète, un au plasticien, et le dernier va faire l’objet d’expositions; belles rencontres par voie postale, pour moi espace de liberté, d’expérimentation, avec la diversité des formats, des pliages, où le « jeu » spatial est essentiel.

Les deux Oves m’ont particulièrement touchée. L’ouverture horizontale sépare une base stable à la pierre noire de la trame au crayon de couleur bleue. Par contre, l’ouverture vers le bas tranche méchamment l’Ove rose.

En 2015, j’ai réalisé un ensemble de deux « Oves » roses pour l’exposition collective « La vie en rose » à l’espace B2Art de Bruxelles. Il se trouve que le mois d’octobre est consacré à la lutte contre le cancer du sein : j’ai alors compris à quel point, j’avais été « imprégné » en quelque sorte par ce fléau du cancer, sans avoir consciemment voulu l’évoquer… Telle est la force incroyable de la création artistique.

Pour clore nos propos, quel serait le message essentiel que vous aimeriez faire passer ?

Essayer de créer un langage plastique propre, avec des choix esthétiques clairs demande du temps, de la rigueur, demande de ne pas être complaisant avec soi-même – ou plutôt avec ce que l’on fait -, et de maintenir un niveau le plus élevé possible d’exigence. Aller à l’essentiel, épurer, considérer que la création artistique est avant tout une recherche intransigeante…

 

incertain regard – N°12 – Mai 2016 : Note de lecture : A propos de Jón Kalman Stefánsson

Avant de partir en Islande, j’ai découvert Jón Kalman Stefánsson par l’intermédiaire de son traducteur Eric Boury. En août 2015, est parue sa chronique familiale D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds que je souhaite lire car sa trilogie Entre ciel et terre, La tristesse des anges, Le cœur de l’homme, publiée aux éditions Gallimard respectivement en 2010, 2011 et 2013 m’a captivée.

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Jón Kalman Stefánsson dédie son roman aux deux sœurs Bergljót K. Thràinsdóttir (1938-1969) et Jóhanna Thràinsdóttir (1940-2005). Bien que l’action se passe à la fin XIXe siècle les réflexions sont toujours d’actualité.
« Nous allons te parler de gens qui vivaient en notre temps, soit il y a plus de cent ans, et ne sont guère plus pour toi que des noms inscrits sur des croix inclinées ou des pierres tombales fissurées. D’une vie et de souvenirs qui ont disparu en vertu de l’implacable loi du temps. Et cela, nous allons le changer. […] »
La moitié des Islandais écrit et un sur dix est publié. La langue, les mots, la lecture, la littérature, l’éducation et la transmission sont essentiels. Jón Kalman Stefánsson cite Niels Juls, Récit de voyage d’Eirikur de Brunir, Jón Olafsson, « Steinn », 1958, de Hannes Pétursson à la mémoire de Stein Steinarr, poète atomique du XXè siècle :
« La vie, c’est la vie en un long voyage sous les étoiles. Mourir, ce n’est rien que le mouvement absolument blanc ». Un des héros, Bàrdur, se donne du courage en s’imprégnant de poésies qu’il se répète comme cet extrait de « Le Paradis perdu » de Milton :

S’en vient le soir
Qui pose sa capuche
Emplie d’ombre
Sur toute chose,
Tombe le silence,
Déjà se lovent
La bête sur son lit d’humus
L’oiseau dans son nid
Pour le repos nocturne.

Milton, traduit par Chateaubriand, est un poète aveugle qui a écrit cette œuvre en Angleterre en 1828 pour s’approcher de Dieu, lequel, « tout comme le ciel, l’arc-en-ciel ou l’essentiel, s’éloigne dès qu’on se lance à sa poursuite ».
L’écrivain insiste sur l’importance des mots.
« Les besoins de l’homme ne sont pas légion : il lui faut aimer, se réjouir, manger, puis un jour, il meurt. Pourtant, plus de six mille langues sont parlées à travers le monde, pourquoi doivent-elles être si nombreuses si c’est pour exprimer d’aussi simples désirs ? Et pourquoi n’y parvenons-nous que très rarement, pourquoi la lumière qui habite les mots pâlit-elle dès que nous les écrivons ? Une caresse, un frôlement peuvent en dire plus que tous les mots du monde, c’est vrai, mais la caresse s’estompe au fil des ans et nous avons à nouveau besoin des mots, ils sont nos armes contre le temps, la mort, l’oubli, le malheur. Lorsque l’homme a prononcé son premier mot, il est devenu ce fil qui tremble éternellement entre malveillance et bienveillance, entre ciel et terre, entre paradis et enfer. Ce furent les mots qui tranchèrent les racines unissant l’homme à la nature, ils furent à la fois le serpent et la pomme et nous élevèrent de la sublime et ignorante condition de l’animal jusqu’à un monde que nous ne comprenons pas encore. L’histoire affirme qu’ici, autrefois, presqu’au commencement des temps, la différence entre le mot et son sens était à peine mesurable, mais les mots se sont usés au cours du voyage de l’homme et la distance qui les sépare de leur sens s’est tellement allongée qu’aucune vie, aucune mort ne semble plus pouvoir la réduire jusqu’à la combler.
Mais voilà, les mots sont la seule chose que nous avons.
Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. »
« Les mots ne sont pas des blocs de pierres inertes ni des ossements blanchis et battus par les vents sur les montagnes. Avec le temps les mots les plus banals sont susceptibles de s’éloigner de nous pour se transformer en musées d’une époque révolue, abritant des choses disparues qui ne reviendront pas. […] » « Autrefois nous existions, jadis nous avions des noms et ils étaient parfois prononcés de manière que les déserts de la vie verdissent. » […] « Il faut consentir à plus de sacrifice et avoir plus de résistance si on veut parvenir à lester sa vie, certains appellent cela le bonheur, d’autres la sécurité, les mots, comme toujours ne font que décrire notre for intérieur. » […] « Vis, instruis-toi, ne laisse pas la misère t’étouffer et ne te laisse pas écraser par les déceptions. »
Jón Kalman Stefánsson nous transporte à travers l’Islande.
« C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire. Les ceintures rocheuses des montagnes s’en délestent aussitôt et affleurent, noires comme le charbon, à la surface de l’univers immaculé. Elles s’avancent, saillantes et sombres, au-dessus de la tête de Bàrdur et du gamin au moment où ceux-ci s’éloignent du Village de pêcheurs, notre commencement et notre fin, le centre de ce monde. Et ce centre du monde est dérisoire et fier. Ils avancent à vive allure -juvé- niles jambes, feu qui flambe -, livrant également contre les ténèbres une course tout à fait bienvenue puisque l’existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l’espoir subsiste. »
Cet Islandais contemporain de Reykjavik et Keflavik nous envoie des images :
« dix bons kilomètres de mer d’un bleu froid qui ondulent d’impatience » « verdit la couronne d’un champ » « les pissenlits jaunes s’allument dans l’herbe »
« La voile est l’aile d’un oiseau : la liberté. »
« La tempête s’est figée et les gouttes de pluie ne sont plus des gouttes mais des yeux transparents. Et ce que les yeux voient, ils le disent au ciel. »
Jón Kalman Stefánsson nous invite à méditer sur la mort.
« L’enfer, c’est d’être mort et de prendre conscience que vous n’avez pas accordé assez d’attention à la vie à l’époque où vous en aviez la possibilité. L’homme est d’ailleurs une drôle de mécanique qu’il soit vivant ou mort. Quand il est confronté à de grands drames, que sa vie est taillée en pièces, il convoque automatiquement sa mémoire et s’enfonce dans ses souvenirs comme un petit animal qui va se réfugier dans sa tanière. Ainsi en va-t-il de nous. Vous observer nous console légèrement, c’est pourtant une distraction qui prend un goût amer quand vous faites mauvais usage de votre vie, que vous commettez un acte qui ne manquera pas de vous torturer pour l’éternité, mais c’est surtout dans nos propres souvenirs que nous nous plongeons, c’est là que se trouve le fil qui nous relie à l’existence. […]
Quelles puissances titanesques, à part le désespoir, nous propulsent-elles donc par-delà l’incommensurable pour que nous vous contions les histoires de vie aujourd’hui éteintes. Nos paroles sont des brigades de sauveteurs désemparées, équipées de cartes de géographie inutilisables et du chant des oiseaux en guise de boussole. […] »

Dans « La tristesse des anges » il nous fait réfléchir aux problèmes existentiels qui n’ont pas d’âge. « Maintenant, il ferait bon dormir jusqu’à ce que les rêves deviennent un ciel, un ciel calme et sans vent où quelques plumes d’ange virevoltent doucement, où il n’y a rien que la félicité de celui qui vit dans l’ignorance de soi. Mais le sommeil fuit les défunts. Lorsque nous fermons nos yeux fixes, ce sont les souvenirs qui nous sollicitent à sa place. Ils arrivent d’abord isolés, parfois d’une beauté argentée, mais ne tardent pas à se muer en une averse de neige étouffante et sombre : il en va ainsi depuis plus de soixante-dix ans. Le temps passe, les gens meurent, le corps s’enfonce dans l’humus et nous n’en savons pas plus. D’ailleurs, il n’y a ici que bien peu de ciel, les montagnes nous l’enlèvent, et les tempêtes, amplifiées par ces sommets, sont aussi noires que la fin de toute chose. Parfois pourtant, quand le ciel s’éclaircit après l’un de ces déchaînements, il nous semble apercevoir une traînée blanche dans le sillage des anges, loin au-dessus des nuages et des cimes, au-dessus des fautes et des baisers des hommes, une traînée blanche, telle la promesse d’un immense bonheur. Cet espoir nous emplit d’une joie enfantine et notre optimisme englouti de longue date se réveille un peu, mais il creuse également le désespoir, l’absolu désespoir. C’est ainsi, une lumière intense engendre des ombres profondes, une grande joie recèle en elle, quelque part, un grand malheur et le bonheur de l’homme semble condamné à se tenir à la pointe d’un couteau. La vie est assez simple, ce que l’homme n’est pas, ce que nous nommons les énigmes de l’existence ne sont que les enchevêtrements et les forêts impénétrables qui nous habitent. La mort détient les réponses, est-il écrit quelque part, et elle libère l’antique sagesse des enchantements qui l’emprisonnent : c’est évidemment là une parfaite ineptie. Ce que nous savons, ce que nous avons appris nous le tenons du poème, du désespoir et, enfin, des souvenirs lumineux tout autant que des grandes trahisons. Nous ne détenons nulle sagesse, pourtant ce qui vacille au fond de nous la remplace et a peut-être plus de valeur. Nous avons parcouru une longue route, plus longue que quiconque avant nous, nos yeux sont telles des gouttes de pluies : emplis de ciel, d’air limpide et de néants. Vous ne courez donc aucun risque en nous écoutant. Mais si vous oubliez de vivre, vous finirez comme nous, cette cohorte égarée entre la vie et la mort. Si morte, si froide, si morte. Quelque part, loin à l’intérieur des contrées de l’esprit, au creux de cette conscience qui confère à l’humain sa grandeur et sa malignité, se cache une lumière qui vacille et refuse de s’éteindre, refuse de céder face au poids des ténèbres et de la mort qui étouffe. Cette lumière nous nourrit autant qu’elle nous torture, elle nous enjoint à continuer au lieu de nous allonger comme un animal privé de parole pour attendre ce qui, peut-être, ne viendra jamais. La lumière scintille et nous continuons. Nos mouvements sont sans doute incertains, hésitants, mais leur but est clair – il s’agit de sauver le monde. De nous sauver, vous, en même temps que nous-mêmes, avec ces histoires, ces lambeaux de poèmes et de rêves depuis longtemps éteints au fond de l’oubli. Nous sommes à bord d’une barque à rame vermoulue et, avec nos filets moisis, nous attraperons les étoiles. »

Le fruit de ses réflexions apparaît en italique au début des chapitres.

« La mort n’est d’aucune consolation, et si tant est qu’on puisse en trouver une, c’est au cours de la vie. Et pourtant, rien n’est aussi mésestimé que l’existence. Vous maudissez les lundis, la tempête, vos voisins, vous maudissez les mardis, le travail, l’hiver et cela s’évanouira en une fraction de seconde. Tout ce foisonnement sera réduit à néant et remplacé par l’indigence de la mort. Que ce soit dans la veille ou dans le sommeil, vous pensez à des choses insignifiantes, et qui sont à mille lieues de l’essence. Combien de temps vit un être humain en fin de compte, combien connaît-il d’heures limpides, combien de fois existe-t-il avec la même intensité que le courant électrique au point d’illuminer le monde ? L’oiseau chante, le ver se tourne au creux de la terre afin que la vie n’étouffe pas mais vous, vous maudissez les lundis, vous maudissez les mardis, le nombre des opportunités qui s’offrent à vous diminue et cela rejaillit sur le scintillement argenté qui vous habite. Nous sommes morts, ou plutôt nous avons simplement cessé de vivre, nous ne sommes plus que des êtres emplis d’ombre, et dont les os moisissent dans l’humus. Les années ont passé par dizaines et plus personne ne sait rien de nous. Les corbeaux ne remarquent rien, ils nous traversent le corps de leur vol sombre en croassant sans même le savoir, ce n’est pas drôle quand un grand oiseau noir vous transperce, ne laissant derrière lui qu’un croassement rauque. Nous sommes une aberration, un malentendu, des mouches prises entre deux mondes. Au début, nous avons cherché refuge dans l’amertume, peu de choses ont le pouvoir de nourrir aussi bien son homme, elle vous alimente, vous ronge et vous polit jusqu’à vous disloquer, puis, nous avons tenté de nous consoler en nous réjouissant du spectacle de votre vie, de vos erreurs, de vos gâchis, de vos éternelles défaites face à la cupidité. »

Dans « Le cœur de l’homme », Jón Kalman Stefánsson fait réfléchir encore.
« La mort n’est ni lumière ni ténèbres, mais simplement tout autre chose que la vie. Parfois, nous sommes assis au chevet des mourants et assistons au spectacle de l’âme qui s’éloigne peu à peu, chaque existence constitue un univers en soi et c’est une douleur de la voir disparaître, de voir toute chose réduite à néant en l’espace d’un instant. Les jours des uns et les jours des autres diffèrent évidemment, certains ne sont que banalité, d’autres ne sont qu’aventures, mais chaque conscience forme un monde qui part de la terre et monte jusqu’au ciel ; alors, comment se peut-il qu’une chose aussi grande disparaisse aussi facilement pour ne plus devenir que néant, sans laisser derrière elle ne serait-ce que quelques traces d’écume, ne fût-ce qu’un écho ? Mais il y a longtemps maintenant que quiconque a rejoint notre cohorte, nous sommes des ombres exsangues, nous sommes moins que des ombres et il est mauvais d’être mort sans avoir pour autant le loisir de périr vraiment, cela, aucun être humain ne saurait en sortir indemne. […] Comment est-il possible d’être moins que rien et de conserver le souvenir de tout, d’être défunt et de n’avoir jamais perçu la vie avec autant d’intensité que précisément maintenant ? »

L’auteur rend primordial le comportement des hommes.
« Un antique traité de médecine arabe affirme que le cœur de l’homme se divise en deux parties, la première se nomme bonheur, et la seconde, désespoir. En laquelle nous faut-il croire ? »
« Chaque homme est responsable de sa vie et n’est pas censé partager cette responsabilité avec autrui, pourquoi l’être humain aurait-il des jambes si elles ne sont pas capable de la soutenir tout en lui procurant une certaine indépendance ?
Proverbes, dictons et expressions recèlent la sagesse des temps anciens, les leçons tirées de l’existence de plusieurs générations, sculptées et polies dans des mots adéquats afin qu’on ne les oublie pas, qu’ils traversent les époques, où serions-nous sans les connaissances du passé, le travail grandit l‘homme, c’est à la fois d’une grande vérité et d’une bêtise douteuse. Le travail nous a permis de rester en vie, mais ce qui nous élève est le sacrifice, la capacité de s’oublier, ce qui nous grandit est d’être là et d’attraper la main qui se tend vers nous. »

« Le regret de n’avoir pas convenablement vécu sa vie. La douleur d’être mort et de ne pouvoir partir.
De ne pouvoir cesser de croire à cette chose qui se trouve au-delà de toutes les distances et que nous nommons Dieu, que nous nommons rédemption, que nous nommons espoir. Le regret de constater que la fuite exige moins d’efforts pour l’homme que la confrontation avec la vérité en ce monde où règne l’imperfection […] La terreur que suscite en nous la pensée de savoir qu’un jour vous vous réveillerez comme nous, ombres difformes, piégées entre vie et mort. La douleur de vous voir récolter sans réfléchir les fruits de l’enfer et cette façon que vous avez de laisser le poison envahir votre sang : Préjugés. Cupidité. Cruauté. Violence. Egoïsme. »
« Le temps n’est qu’illusion, la seule unité de mesure qui vaille est la vie. L’être humain est toujours semblable, qu’importe le temps qui passe, ce que nous nommons années, les modes changent, l’homme demeure. » Le gamin « pleure sa propre mort, il sombre en pleurant, de douleur et de désespoir, de désir de vivre, mais pas de peur. Ceux qui n’ont jamais trahi la vie ne redoutent pas la mort. »

 

incertain regard – N° 11 – Novembre 2015  : Tilleuls pansés

Quatre tilleuls tristes
Discrets derrière l’église
Été deux mille treize

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Marie-France et moi
Tricotions avec plaisir
Habits insolites

Burlat, sang et vie
Neuf rayures répétées
Chausses de trois mètres

Blancs de pureté
Mélodies de rythmes souples
Stop, ponctuation

Napoléon rouge
Place de la Jamais contente
Vêtus à l’automne

Tiretés légers
Rappels d’alternances fines
Invisibles obstacles

Grenats décousus
Rouges virant à l’orange
Décoloration

Vagues perturbées
Couches gorgées d’eau qui pendent
Forts tourments multiples

Du déshabillage
Subsistent inaccessibles
Rameaux préservés

Prosopopée

La liberté n’a pas de prix.

J’ai quitté un mari grossier et brutal qui ne pensait qu’à la chasse avec des gens de cour portés sur le vin rouge. Il me laisse mon fils qui prend soin de moi contre la pension obtenue grâce à la vente de mes livres.

Je sais qu’il aime comme moi sentir les caresses du vent, le vent chaud de l’été qui exhale les blés murs, le vent doux à l’automne qui soulève l’humidité des lits de feuilles rouillées, le vent froid de l’hiver qui stimule en marchant, le vent frais du matin au printemps arrivant. Je sais que, comme moi, tu aimes le vent de la liberté.

Avec une épuisette, nous chassons papillons et insectes, non pour des collections mais pour les admirer, les comparer, les étudier, illustrer mes romans des choses de la nature qui évolue sans cesse.

Où allons-nous ?

Vers quelle liberté ?

Serons-nous libres encore de conserver le bleu, le bleu de Gargilesse, des chutes du moulin, le bleu du ciel d’azur se reflétant sur le lac d’Eguzon, ce bleu comme tes yeux qui sent bon l’infini ?

Du bleu, du vert aussi, le vert des bouchures, des chemins creux de saules ouverts pour s’y blottir quand l’orage menace. Il est fort dangereux de rester à cette place mais se fondre à un arbre est si délicieux ! Prendre racine en tête et sentir dans ses veines la sève qui arrive et inonde de joie de la pointe des orteils jusque au bout des doigts. Elle chauffe, elle gagne, on est bien toi et moi.

Quand tu verras un jour, la chapelle du château, va voir dans la crypte, les statues, les vitraux et laisse-toi habiter par le maître des lieux, il fait jaillir sur toi la puissance des cieux. Aux confins du Berry, viens retrouver le Jurassique. J’ai ramassé, étiqueté, listé des témoins du passé qui parlent.

Je ne sais si plus tard, si plus tard il y a, un après, après moi, après toi.

Le bomus

Le bomus fait partie du règne des Plantae, sous-règne des Fugaceae, division des Gymnosperphyta, classe des Gymnospermaea, sous-classe des Myroxylae, ordre des Taxales, famille des Bomaceae, genre Bomusa Guillemin, 2013.

Le terme bomus, Bizarre, Odorant, Magique, Utile et Spécial, est issu du hollandais b o o m. Baumus viendrait du latin balsamum ou du grec balsamon. Les bomus apprécient les terres enrichies en compost des pays ensoleillés sous toutes les latitudes. Les balsameros ont envahi l’Amérique latine. Les bomus forment des futaies appelées bomais ou bomières. Leur tronc grossit jusqu’à atteindre deux brassées jointes. Ils restent verts en hiver grâce à leurs feuilles fines, simples et lancéolées. La canopée peut culminer à 30 m.

Les bomus fleurissent au printemps et fructifient sept mois après. Les fruits, en boules de 6 à 10 cm de diamètre, changent de couleur en grossissant et éclatent à maturité. En climat tempéré, les bomus peuvent vivre jusqu’à 100 ans et plus. La sève des bomus est très riche en composés actifs. L’écorce blanche tachetée de brun, contient des esters benzoïques et cinnamiques efficaces contre toutes les peines. Leur résine a un effet sédatif sur la douleur. L’huile de bomus enrichit la peau. Les décoctions de feuilles, au goût mentholé, atténuent la tristesse et la nostalgie. A ce jour, il a été reconnu 11 variétés de bomus à savoir :

  • Le Bomusafugacis, bomus fugace, rabougri, à profiter dès qu’on le voit ;
  • Le Bomusatemporarius, bomus temporaire très éphémère ;
  • Le Bomusa humilis, bomus nain, le plus résistant ;
  • Le Bomusautilis, bomus utile, au nectar consommable chaque jour ;
  • Le Bomusapubescens, bomus pubère, fragile, réservé aux adolescents ;
  • Le Bomusaluminifera, bomus lumineux, rayonnant les jours de fête ;
  • Le Bomusagiganteus, bomus géant, qui croit au risque d’être foudroyé ;
  • Le Bomusafruticosa, bomus fructifère, aux fruits délicieux en janvier ;
  • Le Bomusahumanis, bomus humanitaire, secrétant l’élixir d’humanité ;
  • Le Bomusatoluiferum, bomus toluène, qui soigne les affections broncho-pulmonaires.

Bonne chance pour rencontrer au moins une de ces variétés mais surtout, celle qui est la plus recherchée l’exceptionnel Bomusaperpetualis ou bomus perpétuel qui ne se rencontre que dans des écosystèmes très préservés en dehors de toute pollution.

Mon frère

Ma Beauce natale s’égaye

Avec le vrai printemps

Qui fait verdir le blé,

Et ouvrir le colza,

Accueille oignons et pois.

Au bord de la Conie,

Les morilles se cachent.

Là-haut, l’alouette ondule.

La vie est sève

Lorsqu’on puise l’énergie

D’une source pérenne

Pour arroser de joie

Tous ceux qui vous approchent,

Qu’on sème du plaisir

À en garnir les poches,

À remplir des silos.

La vie est peine

Quand faible, vulnérable,

On se sent isolé,

Mais si fort et solide

Si on peut s’associer

En Orion, en Carène

En Pégase, en Persée,

Et briller tous ensemble.

Il n’est plus.

Il est là.

 

incertain regard – N° 11 – Novembre 2015 : D’exposition en exposition : Rencontre avec Frédéric Cubas-Glaser

« Je ne veux pas de pleurs. La mort, on la regarde en face, les larmes […] » Bernarda dans La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca

À la bibliothèque d’Achères ces dernières années, Fréderic Cubas-Glaser a présenté « Mots suspendus … » d’Abdallah Akar, l’hommage à Guymarie, « Patates » de Michel Devaux. Ses œuvres personnelles d’« Al Andalus » m’ayant touchée, j’ai voulu savoir ce qui a été son moteur.

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Mon moteur, c’est le regard de l’autre, celui de ma grand-mère qui a impulsé en moi sa culture espagnole, c’est l’importance de son regard sur ce que je faisais, une recherche de reconnaissance. Cubas est d’origine hispanique, Glaser est d’origine allemande ; mes ancêtres avaient dû quitter l’Espagne en 1492 ; ils s’étaient installés en Ukraine, puis en Hongrie où leur nom espagnol a été germanisé et enfin au nord-est de l’Allemagne. Je voulais tout toucher, écriture, musique, chanson, peinture. Il faut que l’enfance perdure. Je passais des heures à illustrer mes cahiers de poésie, à recopier des cartes, j’étais fasciné par les cartographies d’histoire-géographie. A 30 ans, j’ai choisi en exclusivité la peinture. Je n’ai pas accepté d’initiation ; je n’ai pas eu les difficultés habituelles qu’a tout débutant à retranscrire le réel ce qui m’a permis de prendre les chemins de traverse. Je n’ai admis aucun professeur pour maître. Par contre, j’ai étudié et j’étudie en permanence l’histoire de l’Art et j’apprends encore et toujours de leurs œuvres et de leurs vies.

Au deuxième étage de la bibliothèque, revient la mémoire des tableaux exposés. La place des titres, des mots, de ce qui accompagne la peinture, est-ce très important pour vous ?

Il faut que l’imaginaire du spectateur retrouve dans les titres, des références, de quoi s’interroger. Plus ça va, plus je les simplifie, sorte de dérision, de mise en abyme de l’importance qu’on voudrait me porter.

L’omniprésence de la mort chez Federico Garcia Lorca se retrouve chez vous dans « L’enfouissement de la nuit ». Ses poèmes côtoient vos tableaux à la Médiathèque Maupassant de Bezons.

Mon travail est construit comme une romance de Federico Garcia Lorca. Son œuvre accompagne toute ma carrière de vie. J’ai le même prénom, j’ai une maison à cinquante kilomètres de la ville éponyme de Lorca en Espagne. C’est un dramaturge, poète, un artiste total comme Dali et Wagner. Les ténèbres s’enfoncent. La nuit a failli m’enfouir. Depuis ma maladie, je vois ma peinture entre rêve et cauchemar, entre figuration émotionnelle et onirique. La toile est une épreuve physique, le cauchemar amène à un dégoût de la matière d’où une œuvre grinçante sur papier, clin d’œil à Goya. La peinture de jour, elle, apporte des plages de bonheur, des joies indicibles qui se constituent par hasard de la rencontre improbable des lignes, ce n’est pas pour rien qu’au XVIIème on orthographiait dessin par dessein, et des couleurs. C’est la peinture qui conduit et surprend, proche cheminement émotionnel, réalité bousculée ; par exemple, si on met l’âne porté sur le dos dans une montée d’escalier à l’envers, c’est une montée vers la lumière. « L’âne sourit », âne-médecin de Goya, au chevet d’un malade,  chute radieuse, on a la chance d’être à la fois vivant et mort, on flotte.

Quelle est l’importance de la couleur sur le regard ?

C’est la couleur qui est amenée à me surprendre. La peinture c’est comme une musique intérieure. A partir du moment où un processus se met en place, il faut le respecter. Je cherche à ce que le personnage arrive avec un positionnement qui surprend, un déséquilibre qui va étonner le spectateur. C’est la couleur qui prend le dessus et qui a quelque chose à dire, le ravissement d’enveloppes, de parties entières pour le laisser rejaillir. Je n’utilise pas de couleurs pures et peu de gris. Je ne recherche ni la profondeur, ni la perspective, j’ai besoin d’un regard circulaire. J’aimerais qu’on me dise « Votre palette me fait penser à Gauguin. » Sa manière d’appréhender le quotidien des personnes est touchante.

Frédéric Cubas-Glaser regarde, yeux fermés, vers le plafond blanc de la salle d’exposition alors que je remarque ses tennis ocre-jaune. La période d’Al Andalus est-elle finie ?

Ce n’est pas « jamais fini ». La seule rupture visible : les paysages ont disparu ; dans « Liberté, Égalité, Fraternité », les personnages, au centre de la toile, flottent dans un liquide où se meut la couleur ; la vie grouille dans leur intérieur comme dans le « Jardin des délices » de Bosch. Autant dans « Al Andalus », il existait une volonté descriptive autant dans « mais enfin qui suis-je » la peinture centrée sur l’émotion prend le dessus.

Les cloches de l’église romane d’Achères sonnent et rappellent l’échéance du temps.

Je ne suis pas stressé par le temps ; je ne le suis plus ; je vais vous expliquer comment je travaille comme un maître face aux élèves. Je note sur un carnet, découpe, récolte ; puis je classe les différents sujets que je triture, colle, fais des esquisses au crayon, dessine à l’encre de Chine. Si je ne suis pas à la hauteur, je refais. La mémoire se développe et se reprend comme une part de souvenirs qui se transforme ; les parcelles restent dans les déchirures de la mémoire. Déchirer, ça fait mal mais ça fait plaisir ! On a toujours quelque chose d’étonnant à dire. Sous-jacent à un tableau, quelque chose court et ressort inopinément. Les meilleurs tableaux sont sur des refondations. Deux des trois tableaux de grand format de Bezons sont des refondations comme la toile « La liberté », brune comme el Fayoum, marouflée avec du papier népalais aquarellé. Sur une toile présentée pour la communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise, « Carmen » courait avec deux banderillas. Des éléments de cette Carmen se retrouvent maintenant dans « Egalité ».

Frédéric Cubas-Glaser sourit avant de s’exclamer « Carmen court sous l’égalité ! »

Est-ce que le regard des spectateurs change ?

Les séries imprègnent mieux les spectateurs. Beaucoup zappent. Il n’existe pas de regard de regardant qui se fait happer par la toile. La stratégie de séries fait qu’au bout il sera interrogé par le sujet. Je n’ai rencontré qu’une fois au musée de l’eau à Lisbonne, une jeune femme, bouleversée d’émotion, qui avait ressenti l’humanité. Le rapport à l’art est exclusif. Un collectionneur m’a amusé quand il m’a conduit dans son garage où les toiles s’entassaient. Quand je lui ai demandé où était la mienne il m’a rassuré en me déclarant que sa famille voulait « vivre avec » dans son salon.

Voyant le pupitre de feuilles blanches à côté de ce pédagogue reconnu, je lui ai demandé quels conseils il donnerait à un artiste en herbe.

Fuir, fuir le milieu. C’est terrifiant, c’est un milieu effroyable. Il faut avoir du talent, de la persévérance et de l’opiniâtreté. Vous triomphez quand vous avez déjà un pied dans la tombe. Vous n’êtes sauvé que si vous externalisez votre création, si vous exposez aux Etats-Unis ou en Asie. Actuellement, il n’existe qu’une dizaine de personnes qui vivent de leur travail. Il est facile de berner les artistes. On se construit à partir d’une altérité, à partir d’émotions. Pour avoir quelque chose à raconter, il faut une blessure initiale et établir sa peinture comme une thérapie. Pour moi, c’est ma relation à ma mère, très autoritaire. La rencontre n’a pas pu être possible entre elle et moi. Il faut 1% de créativité et 99% d’opiniâtreté et appréhender le médium qui convient. Il existe des facilitations mais aussi des moments de grands vides. Travailler est d’utilité privée.

Qu’est-ce qui pour vous est essentiel ?

Ma préoccupation, c’est le rôle social de l’artiste. La culture est écrasée par le monde marchand, c’est un combat qui ne peut pas souffrir d’un relâchement. J’essaie de partager des connaissances et des émotions. L’évolution de mon travail à Rev’art est une réflexion sur mon intériorité. Qui suis-je, le maître ou l’élève ? Pendant 5 ans, j’étais le maître du jeu. Par la blessure de ma maladie, j’ai compris qu’on ne peut pas complètement être maître du jeu et donc qu’il fallait laisser faire. Les œuvres de la médiathèque ne m’appartiennent plus, celles de Rev’art sont mon quotidien. La constance c’est la déchirure.

 

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