HAZOUARD Solène [Entretien avec Hervé Martin]

incertain regard – N° 11 – novembre 2015

Un entretien avec le poète Hervé Martin

Par Solène Hazouard

Sans bruit, Hervé Martin prend place dans l’annexe de la Mairie d’Achères, accolée à la Bibliothèque Multimédia Paul Éluard. Peu importe si les murs d’un improbable vert pistache se prêtent aux révélations profondes, trois participants aux Chantiers d’écriture s’apprêtent à interviewer ce poète discret et souriant, publié depuis une dizaine d’années. Né en 1953, ce technicien de formation aujourd’hui travailleur social, qui de son propre aveu ne se sentait pas autorisé à s’intégrer dans les milieux littéraires, bien qu’il y eût aspiré, dit écrire de la poésie depuis l’âge de 17 ans pour exprimer son ressenti par rapport à la vie. Toujours muni d’un carnet, il affectionne dans la poésie la promesse d’une écriture spontanée, offrant la part belle à l’émotion.

« On ne choisit pas d’écrire de la poésie. Le texte surgit d’une émotion. Parfois, le poème ne sera pas retouché par la suite, parfois il sera repris sur des années. J’éprouve du plaisir à écrire, à reprendre le texte, à la manière d’un sculpteur.

Pour retranscrire l’émotion, je me sers du rythme, de la musicalité des mots. Un poème peut naître d’un coucher de soleil ou d’un simple détail dans une scène. Il suffit que ce détail nous surprenne et que l’on souhaite arrêter le temps en l’écrivant. Chaque moment constitue dès lors un instant rare, précieux, empreint d’une émotion forte. »

De l’émotion émane l’hésitation, identifiable par des espaces vides entre les mots dans Toutes têtes hautes, paru en 2004 aux Éditions Henry : « Le recours à une prose ajourée a été notamment influencé par Patrice Delbourg. Je trouvais que cette particularité graphique sur la page me correspondait bien : ma parole est parfois hésitante. » L’incertitude est illustrée par le poème Du doute, issu du même recueil (p.22) :

« J’explore ma nuit               profondeurs

lisières         Les yeux peu à peu

   s’habituent       et l’obscurité         Elle-même

désigne           des pénombres plus claires.

         Soudain                 me soupçonne

traque             suspicieux

   et mes mots           ma voix. »

Au fil de son œuvre, nombreuses sont les références à l’enfance et aux absents, comme en témoignent ces deux extraits du poème V au texte resserré, publié dans Métamorphose du chemin (Éditions Éclats d’encre, 2014) :

« Qu’y a-t-il en toi

plus que ces réminiscences

qui te fondent entier » (p. 48), et

« Il y a quelques années

sur ce lieu de forêt

tu étais venu là

en compagnie des tiens

désormais disparus

Aujourd’hui

tu es seul

Rien ne subsiste tel

Tout arbre a grandi

Chaque paysage changé

hormis dans ta mémoire

où les visages persistent

Ce n’est pas le temps

qui nous vieillit

mais l’absence de ceux

qui nous accompagnèrent » (p. 53).

Mais contre toute attente, lorsque l’on demande à Hervé Martin quels poèmes résonnent en lui plus fort que d’autres, il nous livre sans hésitation sa préférence pour ceux dédiés aux métiers, dans lesquels les blancs, en tant qu’effets graphiques, symbolisent alors non pas l’hésitation, mais le rythme du travail. « Je les ai écrits en hommage au milieu populaire dans lequel j’ai grandi, où le sentiment de vivre passe par le travail. J’ai connu des personnes pour lesquelles le travail était une expression d’eux-mêmes. Le poème Plâtrier évoque mon beau-frère. Il met en exergue le côté très technique de cette profession et le goût pour l’ouvrage. En règle générale, je trouve dommage que les métiers manuels ne soient pas davantage valorisés dans notre société. »
Transgressant les rôles, notre interlocuteur est aussi un lecteur et un critique littéraire. Il aspirait à donner plus de visibilité aux poètes contemporains qu’il admire, comme Philippe Jaccottet ou Lionel Ray, délaissés par les médias à son grand regret. C’est pourquoi il a fondé et dirigé pendant 18 ans la revue Incertain Regard, véritable forum de la poésie accessible à tous sur le web. Il revient sur cette expérience avec enthousiasme, laquelle lui a permis de rencontrer de nombreux poètes, et surtout de diffuser leurs œuvres.

« J’ai compris l’importance de lire et de relire. Il faut insister lorsque vous êtes confronté à un livre qui vous paraît obscur. Selon moi, il y a un effort de lecteur à faire. Cela va de pair avec le geste d’aller vers l’autre. La poésie est l’écrit de l’intime, ou au moins de la singularité. Il y a un rapprochement à l’autre dans la lecture. »

Si aujourd’hui, assuré de la continuité de son projet, le poète tourne une nouvelle page pour consacrer davantage de temps à l’écriture, il ne renonce pas pour autant à continuer à s’enrichir de l’œuvre des autres à travers la rédaction de notes de lecture. Ce temps retrouvé lui permettra d’étudier plus avant les liens qui unissent son histoire personnelle, celui qu’il est physiquement et son écriture dans un mouvement d’introspection. Comme un écho à l’un de ses thèmes de prédilection, ce livre sera intitulé Comment le poème vient au corps.

Bien qu’il reconnaisse, voire revendique, une quête de lui-même dans son écriture, Hervé Martin ajoute, avec générosité : « Le texte, une fois publié, appartient au lecteur. L’intérêt de la poésie réside dans le fait que chacun s’accapare ce qui fait écho en lui, ce qui renvoie à des souvenirs. » C’est sur cette invitation à l’imagination que s’achève l’entretien, avec l’envie de prolonger cet instant de poésie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *