JUBIEN Christophe

incertain regard – N°12 – mai 2016

Carte blanche à Cécile Guivarch

Christophe Jubien
Extraits de La tristesse du Monde, à paraître aux éditions Henry

C’est comme ça

Je n’ai pas inventé
la mort et la beauté

juste écrasé une fourmi
en faisant un pas de trop
en direction d’une fleur

un demi-siècle
après mon expulsion
d’un ventre chaud.

Le vieux jardinier

Cherchant mon vieux
à l’heure du déjeuner
je le trouve au jardin
assis sur un muret
à ses pieds la débroussailleuse
fâchée à mort
elle trouve mon vieux trop vieux
lui la juge rosse
la brise nous apporte en cadeau
une bouffée de lilas
que nous fumons en paix
sans dire un mot
dans l’herbe une fourmi escalade
un noyau de cerise
puis se faufile
sous une brindille
deux papillons bleuâtres
qui jouent à se poursuivre
pénètrent dans le bois
ils trouveront le paradis
avant la fin du jour
rien que pour faire
la nique au néant
si prompt à se prendre
pour Dieu le Père.

Chambre 208

Tout pendant que je suis assis
sur son lit d’hôpital
ma vieille mère
passe tendrement
sa main dans mon dos

N’ayant pas l’air de croire
au grand machin
que je suis devenu
elle cherche le défaut de la cuirasse
l’endroit où ça chatouille

guettant le moment
où je vais basculer en arrière
atterrir dans ses bras
attraper son sein
et lui sourire
pour la première fois.