LEWIS Ronda (2)

incertain regard – N°12 – mai 2016

Note de lecture

L’indiscipline de l’eau, anthologie personnelle, Jacques Darras. Gallimard, 2016
Nommer Namur
I
Parler c’est avec la voix.
Chanter c’est avec la voix.
Parler n’est pas chanter.
La voix peut chanter des paroles.
La voix ne peut parler la chanson.
La voix qui parle la chanson parle les paroles de la chanson.
Dans ce cas elle n’a plus besoin de la chanson.
La voix qui parle les paroles d’une chanson est étrange.
Si je me mets à parler les paroles d’une chanson sans la chanson
J’aurai l’air de dire un poème.
La voix qui parle les paroles d’une chanson dit en fait un
poème.
Tous les poèmes ne sont pas des chansons.
Tous les poèmes ne veulent pas avoir l’air de chansons.
Aujourd’hui les poèmes des poètes sérieux n’ont pas l’air de
chansons.
Surtout pas l’air de chansons.
Aujourd’hui les poèmes n’aiment pas la musique.
La voix qui parle dans le poème se méfie terriblement de la
voix qui chante.
La voix qui parle dans le poème veut prendre son indépendance.
La voix à chanson et la voix à parole ne se parlent plus.
Le dernier poète chanteur s’appelle Aragon.
C’est la parole qui ne parle plus à la musique.
C’est sa décision et pas l’inverse.
La chanson, elle, continue à chanter toutes sortes de paroles
sans espèce de distinction.
La chanson ne recule devant aucune parole.
La chanson qui est musique emporte toutes les paroles.
On peut faire opéra de toute parole.
Quand on veut se moquer de l’opéra on se met à chanter
n’importe quoi.
Des indications posologiques sur une fiole de médicament.
On se fiche de la fiole.
On se fiche de la fiole des gens.
On se fiche de l’opéra-fiole.
Une cuiller à soupe de paroles pour l’opéra matin midi et soir.
L’opéra va très bien merci, il ne tousse plus.
L’opéra est la fiole médicamenteuse de la musique.
L’opéra avec son nom latin est un pharmacien de village
mélomane.

Une anthologie de poésie est aussi épaisse qu’un roman, mais elle est plus indisciplinée… ou plus libre. On peut ouvrir le livre où l’on veut. On peut même tourner les pages dans le sens des mangas japonais. Remonter ou descendre les pages ou le pays en vers, cette collection de poèmes de Jacques Darras permet toute approche : dans le train, sur le canapé, on se pose pendant quelques pages et laisse le flot des mots et des images nous inonder. Il y a une beauté dans la sonorité des mots choisis qui rend la lecture agréable et qui nous apaise dans l’énergie qu’est le Darras écrit. Sous cette surface méditative les références culturelles bouillonnent et l’œil analytique du poète demande une attention accrue aux détails et aux échos littéraires, d’histoire, d’une vie. Et l’on peut lire cette collection pour toutes sortes de raisons : pour le plaisir d’entendre la sonorité voltigeante ; pour apprécier la richesse de la culture personnelle du poète ; pour le thème exprimé dans le poème ; parce que les mots font renaître quelque chose oublié dans notre passé… Je suis sûre qu’il y en a d’autres.
Il n’y a pas d’histoire sur laquelle je peux faire des allusions afin d’aiguiser votre curiosité alors je me contenterai de présenter quelques poèmes, chacun de nature différente.

Avance à l’allumage sur moteur de marque alexandrine classique
Dans un rythme très proche du parler quotidien, Darras démarre le moteur en alexandrin, le nerf même de la poésie classique. Personnellement, je n’ai jamais vu le lien entre la voiture moderne et François Villon, le mauvais garçon- mais poète de génie- du XIVe siècle, mais Darras m’a convaincue. Après tout, « nous sommes une abstraction déguisée en concret ».

Chimay
Une ville belge jumelée avec Conflans-Sainte-Honorine (France) et Ramsgate (Angleterre). Conflans, dont l’Oise la rivière trouve sa source à Chimay, avait comme responsabilité de prévenir Paris contre une éventuelle invasion des Vikings et Ramsgate, une ville d’origine viking. Qu’est-ce qu’elles ont en commun ? La bière, bien sûr ! « L’histoire de la terre est histoire de l’amour ». C’est vrai, il ne parle pas de la bière, ni de Ramsgate, ni de Vikings, mais en bon anglosaxon « Piss off ».

Invention du poème « marché-parlé » sur la route d’Eupen
Un poème sur la poésie même : la façon de façonner les vers (marcher) ; la façon de voir si ça marche ; la façon de voir le monde ; la façon d’explorer et contourner/détourner les mots qui semblent aussi solide que le pavé. Darras écrit « Je veux que l’on entende la fraîcheur du vin à mes lèvres. » Ainsi il franchit « la frontière par nuance » et le lecteur le suit.

Balcon en forêt avec de la neige autour
Ce poème commence doucement, d’un ton réfléchi et posé. Une étude sur la couleur blanche, un vers après l’autre dans une dégringolade d’images et de références, « Blanche comme du latin inactif au milieu d’une phrase française » et où – utilisez vos yeux autant que vos oreilles – « L’hiver est l’infinitif du ciel ».

Fougères
Qu’elles frôlent la taille
de qui s’avance dans la souplesse de leurs
feuilles et rame avec les bras tenus haut
comme lorsqu’on marche sur le fond de la mer
et que l’on pare le déferlement des lames
avec les mains détournant le visage pour essuyer
la gifle mouillée la caresse de sel
avant de reprendre pied sur un banc
de sable où l’écume grésille en petites
molécules blanches, les fougères
pareillement entraînent à la navigation
du corps dans l’ombre liquide soyeuse
qu’elles sécrètent entre leurs lignes comme un humus
diffus qu’elles distillent par les tendons ligneux
qui s’enracinent dans la terre noire des fossés
où l’on plonge au point de disparaître jusqu’au
cou et recevoir la gifle douce des sporanges
cependant qu’une odeur âcre éclate
insidieusement, enveloppe la tête d’un nuage
fauve dans lequel toute la terre résume
la subtilité de sa nuit, fait tenir l’aigu
de son désir dans le triangle sexuel
de la feuille féminine