LEWIS Ronda (4)

incertain regard – N°12 – mai 2016

Abécédaire du temps qui passe (extraits)

A comme Abracadabra !
Mot cabalistique auquel on attribue une puissance magique. Tout commence par le mot qui clarifie l’idée. Et le mot l’appelle vers l’existence ! Vive le verbe !

B comme Ballerines
Madame Etienne avait son école de danse classique sur Sunset Blvd, une large salle entourée de miroirs. Sa galerie de glace à elle, elle nous disait. Son mari jouait du piano. Il était grand, élancé, avec une moustache qui pendouillait le long des deux côtés de la bouche. C’était une moustache européenne, étrangère, car personne du coin n’avait une telle pilosité faciale !
Je prenais le bus tous les samedis matins pour mon cours de ballet de 10 h. Ma mère avait deux boulots pour tenir jusqu’à la fin du mois. Je ne sais pas combien coûtaient mes cours, mais à 9 ans, on ne se pose pas ce genre de question. J’avais mes affaires de ballet et une paire de ballerines noires. J’étais heureuse à la barre où les exercices me mettaient dans un état second. Toute mon attention se fixait sur la position exacte de chaque partie de mon corps : le menton levé, les épaules relâchées, la colonne vertébrale droite, la poitrine fière, les jambes solides mais détendues et souples, la pointe des pieds exacte et les pieds tournés vers l’extérieur. Pliez, pointez, levez. Pliez, pointez, levez. Suivez le bâton ! Respectez le rythme !
Madame Etienne était de la vieille école, comme son mari avec sa moustache du 19ème siècle. Tous les derniers samedis du mois, on présentait un petit spectacle aux parents. Ma mère ne pouvait pas venir, elle était au travail, et moi, je ne pouvais pas rentrer puis revenir parce que j’avais juste assez d’argent pour un aller-retour dans la journée. Alors Madame Etienne me laissait rester. En contrepartie, je l’aidais à préparer le buffet de petits sandwichs, type thé à l’anglaise. « A lady should know how to prepare tea. » Une dame ? À 9 ans ? Encore une fois, un enfant de 9 ans ne pose pas ce genre de question. Je balayais la salle et nettoyais les vitres avant de préparer les sandwichs et de mettre la table. Comme ça je ne m’ennuyais pas pendant la pause de 3 heures (pas de jeux électroniques à l’époque). Elle avait aussi des costumes dans le placard que je sortais et préparais pour les autres filles. Tout ce qu’il nous fallait c’était des ballerines roses. Nous n’avions pas le droit de porter de chaussons noirs pour un spectacle. Je ne pouvais pas demander à ma mère de m’en acheter, et une pointure de 38, il n’y avait aucune fille qui pouvait m’en prêter. Heureusement, Monsieur Madame Etienne faisait du 38 et il avait une paire de ballerines roses, avec des bijoux bling-bling, clinquants, mais Madame me laissait les porter, comme cela je pus participer au spectacle de fin du mois. Et je reprenais le bus pour rentrer.

C comme Concours
Un phénomène tellement français ! Je me souviens encore de l’image surréaliste des rangées de tables, l’une derrière l’autre dans une salle immense. On m’avait dit par la suite que l’on pouvait même avoir plus de rangées et de tables dans des salles hangars. Mais dans cette salle avec ses 250 tables, j’avais déjà l’impression d’être au pays des merveilles, ou dans le film The Wall. Les candidats arrivaient les uns après les autres, ils sortaient une trousse… une bouteille d’eau, de soda ou une brique de jus de fruits, puis une barre chocolatée, un paquet de biscuits. De temps en temps une pomme ou une banane, mais pas d’orange, ça salit les mains. Plusieurs posaient aussi une sorte de chronomètre, même s’il y avait une horloge au mur devant, au dessus des tables sur lesquelles nous attendaient les sujets.
J’étais si fière de moi quand j’ai pu sortir avant qu’ils ferment les portes les dernières 30 minutes de l’épreuve. Libre au soleil ! La joie ! Pour découvrir deux mois plus tard que je n’étais pas admissible. Rebelote ! L’année suivante je suis restée jusqu’au bout, mais il m’a fallu plusieurs années pour être correctement formatée comme l’a dit un des mes professeurs afin de réussir cette épreuve française.

D comme Dés
Dés de fromage embrochés sur les cure-dents décorant les plateaux d’apéritif qui flottaient dans la grande salle et autour de la piscine dehors. La soirée californienne était douce sur la peau mais la musique et les voix résonnaient dans le canyon. Je portais une cravate en cuir noir. Elle allait très bien avec mon chemisier blanc et mon pantalon noir. Je circulais, silencieuse et attentive.

E comme Ebène
Un bois de l’Afrique qui donne une note d’élégance à tout ce qu’il côtoie. Un ami de ma mère a façonné un cadre en trois bois avec des mini-portes, une magnifique sculpture que j’utilisais comme une maison de poupée. Je m’amusais à tirer sur les petites poignées en ébène. Quand les portes s’ouvraient mon Barbie Café se dépliait pour se retrouver à la lumière du jour.

F comme Faire-part
Nous l’avons reçu un jour. Il nous a informés que papy était mort. Je ne me souviens pas des mots, ni de la couleur du papier, mais je vois encore papy quand je ferme mes yeux, et je pense au sentiment « on veut vous faire part de ce moment ». Il faut partager le bonheur et le chagrin. Cela rend la vie vivable. Mais qui a pensé au faire-part ?
Faire-part de naissance ; faire-part de communion ; faire-part d’anniversaire ; faire-part de mariage ; faire-part de décès… Mais il n’y a pas de faire-part de divorce ; faire-part de faillite ; faire-part de première cuite

G comme Garçon
Il était beau et il m’a donné mon premier baiser, mais des jeunes du quartier nous regardaient. Je me souviens du soleil sur ma peau et tes mains qui me tripotaient. Je pouvais tout sentir, et je me suis dit, « Toi, garçon. »

H comme Héroïne
Etrange comme ce mot renvoie en même temps à la drogue et à une femme courageuse.

I comme Imagination
Elle nous permet de croire à un monde meilleur. Elle pousse les émigrés à quitter leur pays dans l’espoir ou le désespoir. Elle nous offre des possibilités, mais parfois elle nous leurre. Imagination ou illusion ?

J comme… Jacuzzi ? Jasmin ? Jazz ? Judo ?
Comment choisir entre tous ces mots qui ont chacun une importance ? Je ne vais pas choisir. Je vais tous les prendre. D’ailleurs ils se retrouvent un jour ensemble…
Derrière notre maison au toit mexicain, stuc rose pâle sur les murs, il y avait un grand patio et pelouse. Un mur couvert de bougainvilliers et de jasmin séparait ces deux espaces. La table banquette était notre lieu de retrouvailles le dimanche matin où on déjeunait ensemble, Sharon, Cassondra (ma mère) et moi. Pieds et épaules nus, on buvait des mimosas et mangeait des frittatas 1, le cliché californien comblé par le jacuzzi qui longeait le mur un peu plus loin. Et on n’en avait pas honte. Sharon habitait le sous-sol (une pièce rare en Californie, le pays des tremblements de terre), moi une caravane Airstream chromée, et ma mère occupait la maison dont nous partagions la salle de bain, la cuisine et le salon. Mais on se retrouvait la plupart du temps dans le jardin, entre le bougainvillier, le jasmin et le jacuzzi, mimosa à la main. On avait aussi des haut-parleurs montés et protégés contre les intempéries éventuelles qui nous permettaient d’écouter une musique douce ou expérimentale pendant notre bain de soleil. On avait beaucoup d’amis musiciens et on écoutait leur musique sur des vinyles. Parfois, ma mère ressentait la nostalgie et on jouait des anciens albums d’amis ou de mon père, du jazz et du rythm & blues.
Pendant des années notre maison était la « party house », on dansait sur la terrasse et la pelouse, les garçons qui vivaient au sous-sol faisaient leur propre sous-fête et l’allée était remplie de voitures, la musique à plein régime, car on bénéficiait d’une pénurie de voisins. Cette époque révolue, on continuait à apprécier la vie du jardin et les rassemblements, comme l’équipe de judo, un groupe plutôt bière, qui est venue se détendre un soir après un entraînement particulièrement rude. J’ai mis Al Jarreau et on s’est détendus dans le jacuzzi. Un judoka, d’origine roumaine, aux Etats-Unis depuis peu, se croyait dans un film à petit budget. Pour le rafraîchir j’ai dû le laisser tomber dans les lianes de bougainvilliers. Ainsi, le judoka a quitté le jacuzzi pour se retrouver dans le bougainvillier et le jasmin tout en écoutant le jazz.

K comme Kanji
Mot japonais pour une écriture chinoise. Je suivais des cours de langue au centre japonais à Los Angeles. Ils recrutaient les animateurs pour les cours parmi les Japonais qui voulaient rencontrer des Américains. Ils parlaient à peine l’anglais et on avait du mal à communiquer par moments. J’avais appris le chinois avant, dans l’armée de l’air, mais j’ai dû apprendre l’écriture ensuite, à la fac. Il faut connaître au moins 1000 pictogrammes pour lire le journal, avec mes 800 j’étais encore illettrée. Quand j’étais coincée dans la communication, j’écrivais ce que je voulais dire en chinois. Les Japonais ne comprenaient pas pourquoi je pouvais écrire le mot sans pourtant le dire. Je trouvais singulier que je puisse écrire dans une langue et que la personne en comprenne une autre. C’est la magie de l’idéogramme !

1Mimosa : cocktail à la base de champagne et de jus d’orange ; Frittatas : une omelette italienne. Deux préparations culinaires pour le brunch.