LEWIS Ronda

incertain regard – N°18 – Eté 2019

En écrivant avec Baptiste-Marrey

La rue des Martyrs

… cette centaine de personnages muets, soigneusement suspendus aux poutres, dont je connais, de l’intérieur, toute l’histoire — celle de la marionnette et de celui ou celle qu’elle représente.

Arrivée en bas de la rue j’entendais leurs voix, les voix des grandes têtes de carnaval, en papier mâché derrière les grandes vitres presque blanches par un soleil aveuglant. Si j’avais mis une de ces têtes sur mes épaules, j’aurais été dévorée et engloutie comme l’a été Jonas.
Une tête digne de Pantagruel regardait vers le ciel, comme si elle avait voulu sortir et gambader dans les rues parisiennes, une danse folle sur un corps fragile en allumettes gigantesques. Je souris à cette image impossible avant de froncer les sourcils. Presque trente ans après cette première vision, et je n’avais jamais entendu parler d’un carnaval. Je n’avais jamais vu la photo d’une seule de ces têtes sautillant dans un défilé festif. Et cette absence me semblait être un gâchis. Mon regard remontait la rue des Martyrs. Abstraction faite des baskets aux lacets fluo et de la coupe moderne des manteaux et des cheveux, les deux bras entrelacés, les cols montés pour protéger les cous dans l’ombre envahissante de l’après-midi de ce mois de janvier, vous auriez dit que la scène était digne d’un film de Jean-Luc Godard, une époque où les marchands gouvernaient encore les rues et les gens se méfiaient des centres commerciaux bourgeonnants. À gauche, il y avait une file de gens devant la boulangerie, à côté, la fromagerie et la boucherie étaient aussi animées, en face, les gens descendaient la rue, allant vers l’église de la Trinité, quelques-uns s’arrêtaient pour regarder de plus près les salades, les tomates et les pommes de terre. Même sans les enseignes et écriteaux en français, les plaques d’immatriculation 75 sur les voitures qui passaient, grâce à la vitesse des pas, l’ambiance affairée, on savait que cette petite rue se trouvait à Paris, la capitale de la gastronomie, pressée et exigeante. Les hommes, les femmes, même les adolescents interrompaient leur route pour acheter de quoi manger le soir.
Le Repaire de Bacchus avait les portes ouvertes également, à côté de la poissonnerie. C’est là où des années plus tôt j’étais entrée et j’avais dégusté un Sauternes, un Yquem 1970, un millésime exceptionnel. J’étais enceinte et j’aurais dû cracher la petite gorgée, mais je n’avais pas pu m’y faire. Je l’avais gardée le plus longtemps possible en bouche. Je voulais me transformer en abeille, butiner ce nectar et le ramener chez moi pour une nuit d’hiver rude et froid. Nous avons acheté une demi-bouteille, déjà assez chère, mais de l’argent bien dépensé. Lors de la fête de Noël, on a sorti la bouteille et les visages autour de la table m’ont fait penser au Festin de Babette, le moment où lors du repas extraordinaire de Babette, autour d’une table où tout le monde avait promis de ne pas apprécier ce repas dangereusement bon, où apparaît ce visage rond d’une vieille religieuse, pleine d’une vie de renonciation, et voilà ! Tout sentiment amer chassé par le liquide doré dans un instant de bonheur. Voilà la beauté de l’homme et de la nature, reliés, l’un augmenté par l’autre. Mon fils a maintenant vingt-sept ans et je me souviens encore de ce goût extraordinaire et de ce moment de paix dans une famille plutôt acrimonieuse.
Vingt-sept ans plus tard et ces grandes têtes de carnaval étaient toujours entassées derrière cette vitre au deuxième étage, avec le regard de la première tête levé vers le ciel et les autres regards fous qui s’entrecroisent, un rictus sur le visage, la bouche béante, gargantuesque sur un autre. Figées, sans corps donc sans mains, ni pieds. Immobiles derrière ces vitres laiteuses. Je continuais mon chemin vers la gare Saint-Lazare, ma tête se balançait comme si j’écoutais une musique secrète, comme les gens le font constamment de nos jours, les écouteurs bien et parfois moins bien cachés dans leurs oreilles, personne ne me prêtait attention.