LEWIS Ronda

incertain regard – N°19 – Hiver 2020 : La cour : Extrait

[…] Il approche la poubelle archipleine du broyeur et sort le premier magazine puis déchire un tiers des pages qu’il met ensuite dans la machine. Il regarde les pages entrer et sortir de l’autre côté, de jolis rubans de couleur. Il continue avec une autre poignée, puis une autre. Hypnotisé par cette transformation, il n’entend plus Mme Massiot et sa fille. Il ne la voit pas se lever pour regarder au-dessus de la cloison, curieuse de connaître l’origine du bruit. Il ne voit pas ses sourcils se froncer, ni sa confusion. Il ne voit que toutes ces images des femmes élégantes et intimes, entourées des conseils et des tentations, transformées en lignes fines teintées. Sous l’emprise de cette transformation vers l’insignifiance, il ouvre le bac et amasse des morceaux dans le creux de ses mains avant de les laisser retomber. Fermant les yeux, il replonge les mains dans le bac et froisse les morceaux, comme s’il voulait les réduire en pulpe pour ensuite les remodeler à ses envies. Il palpe les morceaux, ses orteils frémissant de plaisir. Il approche le tas de papier vers ses lèvres tremblantes, mi-ouvertes quand il entend une voix à l’entrée de son box.

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– Euh, pardon… M. Lefebvre ? Vous allez bien ? Je peux vous déranger un instant ?
Thomas se fige. Il lève les yeux et voit Mme Massiot l’étudier. Les poils se hérissent sur sa nuque et la couleur monte à ses joues. Il laisse tomber les lambeaux de papier et s’essuie les mains sur son pantalon.
– Qu’est-ce que vous faites, là, M. Lefebvre ?
– Cela ne vous concerne pas. Avez-vous quelque chose à me dire, sinon, oui, vous me dérangez.
– Ah oui, tiens ! J’ai remarqué hier que vous avez changé votre statut marital. Vous êtes marié maintenant ? Elle regarde la main gauche de M. Lefebvre et elle voit bien la bague. Mais qui aurait eu envie de passer du temps avec lui sans être payé, se demande-t-elle.
– Eh, Martine ! Martine, tu savais que M. Lefebvre est marié ?
Une tête brune jaillit du box voisin, une lueur malveillante brille dans ses yeux grands ouverts. Coincé entre les deux vautours, Thomas les toise du haut de son mètre soixante-dix.
– En fait, je suis marié depuis longtemps (il voit leur scepticisme)… mais ma femme travaillait à l’étranger (elles hochent leur tête à cette idée plus crédible)… Elle revient, continue Thomas, alors je change mon statut… J’ai aussi une fille.
-   Votre belle-fille, alors, corrige Martine.
– Non ! C’est ma fille à moi ! C’est moi le père ! Ses mains s’agitent, la veine sur son cou se met à battre fortement. Les deux femmes remarquent son agitation :
– Regarde, ironise Mme Maillot, il porte une bague.
– Ah oui, c’est vrai, glousse Martine. In-croy-able ! Félicitations, M. Lefebvre, tardivement.
Morflé par les vagues de rires, Thomas ferme les yeux, priant que les séparations montent jusqu’au plafond, mais les femmes refusent de disparaître.
– Alors, Thomas, racontez-nous. Comment vous êtes-vous rencontrés ? demande Suzanne Massiot d’une voix saccharinée.
– Dans le bureau d’un médecin, bredouille Thomas. Il y a longtemps. Je regardais un magazine et elle était là.
– Comment ça, elle était là ? Les deux femmes se penchent davantage au risque de tomber au-dessus des paravents. Thomas sent l’espace se nouer autour de lui comme un nœud de pendu :
– Elle était assise, à côté de moi. Elle a fait tomber ses clés et quand elle s’est baissée pour les récupérer, ses cheveux s’étalaient sur la page et… moi. C’était un coup de foudre. Elle a dû partir tout de suite après la cérémonie.
– Pas “tout de suite” si vous avez eu un enfant, glousse Martine qui refuse de retourner au travail. Je ne vous aurais pas cru… si libéré… permettant à votre femme de placer sa carrière avant votre mariage. Et la laisser partir avec votre enfant ! Je n’arrive pas à y croire !
Thomas prend ombrage de ses mots et se redresse le plus droit possible.
– Il n’y a rien à croire, Mesdames ! Je suis marié. Ma femme est partie pour son travail avant de savoir qu’elle était enceinte. Elle ne m’a rien dit parce qu’elle savait que la séparation était déjà difficile.
– Quelle histoire tragique ! Et elle revient après… encourage Suzanne.
– 8 ans, dit Thomas, rasséréné par la réaction de Mme Massiot. Effectivement c’était une tragédie, cette séparation. Il se complimente d’avoir supporté la solitude si longtemps.
– Et elle revient 8 ans plus tard, avec votre fille… C’est mieux qu’une télénovela !
Les deux femmes éclatent de rire.
Le son le cloue sur place. Son cœur se met à battre à tout rompre. Confus, il se trouve dans un gris uniforme et indolore où, lentement, le bruit s’estompe. Son regard fixe le vide avant de voir son bureau, une ombre indistincte. La lumière bleue le guide vers ce qu’il reconnait comme son fauteuil. Il s’assoit, les murs de son box maintenant aussi hauts et impénétrables que les remparts d’un château fort. Se lassant de leur gibier, les femmes retournent à leur travail et l’ignorent pour le reste de la journée.

A 15h 40, Thomas Lefebvre prend sa serviette, ferme son ordinateur et quitte le bureau. À l’extérieur, il y a une petite brise rafraîchissante. Dans le métro, il repense à ce premier jour, quand il avait vu la femme de ses rêves. Il n’a pas dit aux autres la suite de son histoire. Il avait quitté le bureau du médecin sous un ciel menaçant, et dans la rue grouillante de monde, il avait revu la femme. Elle descendait la rue, sa jupe voltigeait autour de ses hanches. Il l’avait suivie jusqu’à un grand bâtiment où elle semblait travailler. Il était resté dehors, même quand il s’était mis à pleuvoir. Il était revenu le lendemain, puis la semaine suivante, et  cela pendant un mois. Il l’avait revue un total de 10 fois, mais chaque fois qu’elle sortait pour rentrer chez elle, il la perdait de vue dans les rues bondées. Puis un jour elle n’était pas là. Ni le lendemain. Ni la semaine après. Il l’avait perdue.

Il la retrouvait de temps en temps dans les pages de mode. Ses cheveux changeaient de couleur et parfois son visage était plus rond, parfois plus mince, mais il la reconnaissait. Il faisait le tour des bureaux pour feuilleter la presse féminine. Dès qu’il la retrouvait, il mettait le magazine dans sa sacoche. Il finit par se dire que ce mode de transport était indigne, alors, il acheta une serviette en cuir. Et enfin, il y a 32 jours il retrouva sa femme qui sortait de chez un dentiste. Il s’était vite retourné pour la suivre jusqu’à une école primaire où il vit une petite fille blonde courir vers elle pour sauter dans ses bras.

Sa femme avait une fille… Ils avaient une fille. Il n’en revenait pas ! Il n’avait pas de temps à perdre, il fit demi-tour et rentra chez lui pour préparer leur arrivée. Il avait acheté des bagues et maintenant, aujourd’hui, après autant de temps, le voilà, dans le métro à la rencontre de sa femme et de sa fille. […]

incertain regard – N°19 – Hiver 2020 : Rencontre avec Isabelle Dansin

par Ronda Lewis

Lorsque l’on voit un tableau d’Isabelle Dansin à Auvers-sur-Oise, on remarque tout de suite une légèreté et un sens du souffle. Intellectuellement, on sait que le tableau est immobile, mais on ne serait pas surpris par un vacillement, une idée de mouvement… et j’avais hâte de rencontrer l’artiste. Rue de Montcel. Quand je suis arrivée dans son atelier dans les hauteurs de la ville, les anciens immeubles tout au long de la rue, Isabelle a dû m’attendre devant son portail presque inaperçu parmi les hauts murs en pierres et briques. Le premier pas dans le petit jardin et on se retrouve dans un monde végétal aux nuances variées de vert illuminé par une lumière tamisée. Lierre, prêle, bambou, ce petit jardin offre un lieu apaisant propice à la méditation – et la peinture, bien sûr. Quelques pas et on se trouve à l’intérieur de son atelier, propre, rangé, avec une table couverte de pots de pinceaux de toutes sortes, des boites pleines de papiers, des tableaux rangés sur le côté. La pièce est petite, mais l’air, comme la lumière, y circule.

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Quel est l’impact du lieu sur votre travail d’artiste ?

Ici, c’est très agréable. C’est un bon atelier, avec une grande verrière au nord, ce qui est idéal pour peindre. C’est pourquoi les vitres sont grandes. Elles introduisent une lumière égale, diffuse, et évitent les rayons de soleil du sud qui gênent le travail car ils modifient sans cesse la lumière et les couleurs. J’ai choisi d’habiter Auvers-sur-Oise car j’avais besoin de retrouver un environnement proche de la nature. Tout est beau à Auvers, dans le Vexin : la roche blanche qui devient dorée sous la pluie, les forêts, les champs, la rivière, la lumière…

Je suis impressionnée par le nombre de pots de pinceaux, il y en a même suspendus à la fenêtre… Ce sont des pinceaux de calligraphie ?

Ces pinceaux-là, ils font partie d’une collection. J’ai des pinceaux de toutes sortes, chacun laisse une trace particulière.

J’aime travailler essentiellement sur papier. C’est un matériau modeste, un partenaire. Mon préféré actuellement est le papier kraft brun, couleur terre. Je peins avec des ocres (ocre jaune, ocre rouge, ocre orangé), des bleus, couleurs de ciel et d’eau, des blancs et des noirs, la lumière et l’ombre. A l’origine, ces couleurs étaient faites avec des pigments naturels. Aujourd’hui ils sont synthétiques, mais elles évoquent toujours un univers naturel. Elles reposent le regard et conduisent à un état méditatif.

Chaque papier réagit à sa manière. Certains absorbent, d’autres repoussent la peinture, ils se déchirent, se délitent, résistent. Une fois satisfaite de ma peinture, je la maroufle (colle) sur une toile.

Cette technique vous permet de travailler sur le « plein » et le « vide », ce que je remarque dans vos tableaux.

Avec le thème des forêts j’ai voulu représenter le visible et l’invisible. Ce que j’aime chez le végétal c’est son énergie vitale. Ce désir de croître, de se développer. Et c’est pourquoi, pendant assez longtemps, j’ai travaillé sur le thème de l’arbre dans sa totalité. Parce que l’arbre, il est comme nous, humain. Il est planté, il a des racines, il aspire à grandir, et il grandit à la fois à l’horizontale et à la verticale.

Quand nous nous promenons dans une forêt, l’on se dit « là, je suis bien, il y a quelque chose. » Ce quelque chose j’ai eu envie de le représenter. Il a pris la forme d’un visage de profil prolongé d’une chevelure ondoyante et d’un corps d’écailles, plumes, feuillage.

Ces présences sont représentées dans une bande qui dialogue avec la pièce principale de feuillage. Elles sont des êtres en métamorphose. D’autres présences habitent ces forêts : des animaux comme des chiens, loups, dragons, oiseaux… Je vois la symbolisation d’une présence invisible dans les lieux. Tous ces êtres sont plutôt bienveillants. L’important est que le regardeur imagine sa propre histoire.

Vous avez parlé de l’énergie végétale. Quand je regarde ce tableau, je ressens une ouverture dans l’espace, prête à grandir, au moins « bouger ». Le monde végétal a une grâce dynamique que l’on peut voir chez l’animal.

Le sujet de ce tableau est un feuillage de figuier. J’ai beaucoup observé ces feuilles. Elles ont toutes une courbure, une direction différente. J’ai supprimé les troncs et branches, et le feuillage a pris son envol, donnant une impression de mouvement, comme si elles voulaient s’envoler. Quand je le regardais, j’avais vraiment l’impression d’oiseaux, quelque chose de joyeux qui se décrochait de l’arbre et qui gagnait le ciel. C’est pourquoi je l’appelle « buisson d’oiseaux». Il y a du mouvement, du souffle, car pour moi, la vie est mouvement. C’est quelque chose que je retrouve quand je pratique le qi gong.

Intéressant. Je vois maintenant comment la peinture peut exprimer quelque chose que nous ne voyons pas, mais ressentons. Vos tableaux offrent une vision multiple mais synthétique. Pouvez-vous expliquer comment vous construisez ces scènes ?

Il y a quelques années, j’assemblais plusieurs toiles. Aujourd’hui je préfère assembler plusieurs images dans un tableau. Cet assemblage donne une vision  à facettes du sujet, plusieurs points de vue. Chaque petite image complète la grande, comme dans un retable. On trouve le sujet principal encadré de plus petits qui accompagnent et développent la narration.

Dans mon travail la grande image est le plus souvent un feuillage et les petites des bandes où sont représentées des « présences » à profils humains ou représentations animales. Alechinsky1 appelle ces bandes : « marginales ».

Et sur d’autres tableaux, une importance est donnée à l’écriture. Elle n’est pas du monde végétal, pourtant elle semble organique. Quel est le rapport entre le végétal et la culture humaine, et quelles sont vos inspirations ?

Je dirais que cela va de l’enluminure du Moyen Age, en passant par Matisse, pour aller vers les Aborigènes d’Australie.

Alors, l’écriture a commencé avec le thème des Astres. Ces planètes me faisaient penser aux cartes du Moyen Age. Quand les peintres représentaient des mondes à découvrir, terra incognita, il y avait des personnages, des animaux, toutes sortes d’êtres hybrides et des écritures souvent illisibles pour nous. J’ai représenté les astres comme des cartes. Sur ces cartographies, les planètes sont devenues : astre voyageur. Séléné. J’ai introduit des écritures illisibles, j’utilise des signes que j’ai plaisir à tracer (c’est méditatif). Ils sont inspirés de toutes les écritures que j’ai pu voir. Puis, cela m’évoque une musique. Une voix venue du fond des âges qui conte l’histoire d’un peuple, une épopée comme celle de Gilgamesh.

La surface plate m’a toujours intriguée, l’art d’exprimer en profondeur sur une surface en deux dimensions. Comment approchez-vous ce moment de création ?

Vous parlez du volume que l’on représente avec la perspective, de l’ombre et de la lumière. Cela a été développé à partir de la Renaissance. Je suis peu intéressée par la perspective. Je n’y pense pas. Je juxtapose et enchevêtre les couleurs claires et foncées. Cela crée une profondeur, et cela me suffit.

Nous avons continué notre discussion sur l’art et l’expression, autour d’une tasse de thé vert avec une perspective qui surplombait l’Oise et le ciel gris-bleu de l’hiver.

1 Pierre Alechinsky : membre fondateur du groupe Cobra, peintre et graveur

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : En écrivant avec Baptiste-Marrey

La rue des Martyrs

… cette centaine de personnages muets, soigneusement suspendus aux poutres, dont je connais, de l’intérieur, toute l’histoire — celle de la marionnette et de celui ou celle qu’elle représente.

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Arrivée en bas de la rue j’entendais leurs voix, les voix des grandes têtes de carnaval, en papier mâché derrière les grandes vitres presque blanches par un soleil aveuglant. Si j’avais mis une de ces têtes sur mes épaules, j’aurais été dévorée et engloutie comme l’a été Jonas.
Une tête digne de Pantagruel regardait vers le ciel, comme si elle avait voulu sortir et gambader dans les rues parisiennes, une danse folle sur un corps fragile en allumettes gigantesques. Je souris à cette image impossible avant de froncer les sourcils. Presque trente ans après cette première vision, et je n’avais jamais entendu parler d’un carnaval. Je n’avais jamais vu la photo d’une seule de ces têtes sautillant dans un défilé festif. Et cette absence me semblait être un gâchis. Mon regard remontait la rue des Martyrs. Abstraction faite des baskets aux lacets fluo et de la coupe moderne des manteaux et des cheveux, les deux bras entrelacés, les cols montés pour protéger les cous dans l’ombre envahissante de l’après-midi de ce mois de janvier, vous auriez dit que la scène était digne d’un film de Jean-Luc Godard, une époque où les marchands gouvernaient encore les rues et les gens se méfiaient des centres commerciaux bourgeonnants. À gauche, il y avait une file de gens devant la boulangerie, à côté, la fromagerie et la boucherie étaient aussi animées, en face, les gens descendaient la rue, allant vers l’église de la Trinité, quelques-uns s’arrêtaient pour regarder de plus près les salades, les tomates et les pommes de terre. Même sans les enseignes et écriteaux en français, les plaques d’immatriculation 75 sur les voitures qui passaient, grâce à la vitesse des pas, l’ambiance affairée, on savait que cette petite rue se trouvait à Paris, la capitale de la gastronomie, pressée et exigeante. Les hommes, les femmes, même les adolescents interrompaient leur route pour acheter de quoi manger le soir.
Le Repaire de Bacchus avait les portes ouvertes également, à côté de la poissonnerie. C’est là où des années plus tôt j’étais entrée et j’avais dégusté un Sauternes, un Yquem 1970, un millésime exceptionnel. J’étais enceinte et j’aurais dû cracher la petite gorgée, mais je n’avais pas pu m’y faire. Je l’avais gardée le plus longtemps possible en bouche. Je voulais me transformer en abeille, butiner ce nectar et le ramener chez moi pour une nuit d’hiver rude et froid. Nous avons acheté une demi-bouteille, déjà assez chère, mais de l’argent bien dépensé. Lors de la fête de Noël, on a sorti la bouteille et les visages autour de la table m’ont fait penser au Festin de Babette, le moment où lors du repas extraordinaire de Babette, autour d’une table où tout le monde avait promis de ne pas apprécier ce repas dangereusement bon, où apparaît ce visage rond d’une vieille religieuse, pleine d’une vie de renonciation, et voilà ! Tout sentiment amer chassé par le liquide doré dans un instant de bonheur. Voilà la beauté de l’homme et de la nature, reliés, l’un augmenté par l’autre. Mon fils a maintenant vingt-sept ans et je me souviens encore de ce goût extraordinaire et de ce moment de paix dans une famille plutôt acrimonieuse.
Vingt-sept ans plus tard et ces grandes têtes de carnaval étaient toujours entassées derrière cette vitre au deuxième étage, avec le regard de la première tête levé vers le ciel et les autres regards fous qui s’entrecroisent, un rictus sur le visage, la bouche béante, gargantuesque sur un autre. Figées, sans corps donc sans mains, ni pieds. Immobiles derrière ces vitres laiteuses. Je continuais mon chemin vers la gare Saint-Lazare, ma tête se balançait comme si j’écoutais une musique secrète, comme les gens le font constamment de nos jours, les écouteurs bien et parfois moins bien cachés dans leurs oreilles, personne ne me prêtait attention.

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : La marguerite

Flashback d’un samedi
Il y a quelques années,
Ou bien il y a quelques décennies.
Un champ de marguerites
Brillant dans la lumière chaleureuse du mai.

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J’en ai gardé une pour la placer
dans un album
J’avais compté ses pétales…
Passionnément avant de
L’entourer des photos dans
Mon livre d’enfance
Un moment joyeux, paisible
Ordinaire.

J’ai retrouvé l’album aujourd’hui
J’ai découvert
la folie douce des grandeurs
chez les petits, et entre les pages
Pas une marguerite – une pâquerette
J’imaginais les pétales
Maintenant trop petits pour compter
Alors l’esprit adulte a fait appel
à Fibonacci et j’ai choisi
Le chiffre huit, pas assez
Chez le fleuriste
J’ai commandé un bouquet
De cinquante-six

Placées partout
Dans des vases
Par terre
Un champ de fleurs
Prêt à accueillir mes invités
Au milieu – une carafe de Margarita
Jean et Susanne, un verre à la main
Soulevaient haut leurs jambes

Des gambades
Entre les pétales
Qu’ils comptaient… à la folie
On a pique-niqué au sol frais
Un rire chaleureux retentit.

incertain regard – N° 16 – Eté 2018 : Rencontre avec Hervé Duval

par Patrick Fourets et Ronda Lewis

Hervé Duval n’est pas un artiste classique. C’est plutôt un artiste à la “marou’fleur”. Le mot est peut-être inventé, mais Hervé est un mélange d’artisan-artiste-inventeur, il faut donc une nouvelle description. Si le spectateur se concentre sur l’image du tableau devant lui, Hervé voit également l’interaction entre les différents éléments – autant matériels que picturaux. A partir d’une technique de peinture sur papier, Hervé utilise pour ses réalisations des outils de bricolage, comme la ponceuse, et des matériaux comme des épaisseurs d’affiches publicitaires. Son inventivité, sa manière de sortir du cadre classique de réalisation picturale, rejaillissent sur son travail et créent un tableau vivant et dynamique, voire mystique : les émergents, un terme qui décrit sa philosophie technique ainsi que les formes qui se dégagent du fond de la toile. Nous avons eu la chance de passer un après-midi avec Hervé dans son atelier au premier étage du Fort de Cormeilles, un fort du 19ème siècle, au milieu d’un terrain emmuré, enneigé, loin du bruit citadin, un espace partagé avec d’autres artistes… et des poules.

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L’art vient à sa rencontre dans un village reculé des Côtes-d’Armor, où ses parents tiennent une boulangerie. Il y a souvent beaucoup d’invités à la table familiale. Viennent s’y asseoir deux artistes qui lui parlent et partagent leurs expériences et leur vision d’une autre façon de voir et de vivre.

Périodes de doutes et de vie professionnelle pleine de rebondissements l’amènent par jeu de rencontres, à l’étude de l’histoire de l’art en complément de son travail artistique personnel. Il définit quatre périodes de créativité distinctes. Celle des primitives, puis le travail de quadrillages effectués à la plume de goéland, ensuite une transcription personnelle des « indulgences » – pratique chrétienne du Moyen Âge – enfin, lors de la quatrième période, un travail qui dure une dizaine d’années sur « Les émergents » dont le cycle s’achève.

Vous avez dit que vous travaillez sur plusieurs tableaux en même temps ?

Je suis obligé en raison du temps de séchage de la peinture à l’huile. Ma technique nécessite un séchage entre chaque couche. Les rouges et jaunes prennent beaucoup de temps pour sécher. Je travaille toujours sur plusieurs toiles à différents niveaux d’achèvement, je les mets au sol, ce qui me permet d’interagir plus facilement avec le support. Aujourd’hui ce n’est pas un bon exemple parce que j’ai dû ranger pour une porte ouverte le week-end prochain. Je viens de terminer une série, les derniers tableaux sont au bout là-bas. Voici le dernier que je viens de maroufler (maroufler : technique où on utilise une maroufle pour chasser les bulles d’air pour une adhérence à 100% lorsqu’on colle un papier sur un support).
Voici le type de papier que j’ai récupéré chez un imprimeur (il nous montre une grande feuille, presque du carton, un essai balancé par l’imprimeur). J’aime l’idée d’un éventuel effet de palimpseste.

La surface de tes tableaux offre une texture intéressante. Par endroits, on dirait presque l’écorce d’un arbre, puis ailleurs une surface lisse comme une pierre, ce qui ajoute un jeu de lumière sur la surface. Pouvez-vous expliquer votre technique ?

Je peins sur du papier dit « couché » car il est couvert d’une couche de calcaire (kaolin) qui protège les fibres. J’y mets une couche de peinture puis je couvre le tout avec une autre feuille et je les laisse reposer. Quand j’enlève la feuille, la peinture réagit et crée des formes fluides qui deviendront les premiers éléments. Après chaque couche de peinture, je ponce, j’enlève, je protège avec un vernis, puis une autre couche de peinture. Petit à petit, une couleur imbibe et entre dans l’autre, y inclut le calcaire… il y a des formes qui émergent, d’où le nom donné aux séries : « Les émergents ». Le jeu de reflets donne une profondeur à la scène.

Alors vous n’êtes pas un peintre abstrait ?

Je suis loin du réalisme comme vous le voyez, mais le corps est toujours présent, plus ou moins lisible et je cherche une idée d’espace. J’ai commencé par la peinture figurative, puis très vite je me suis intéressé aux arts primitifs, amérindiens, océaniens, africains… et cela m’a fait reconsidérer le rôle de la peinture, non plus rendre le visible mais rendre visible comme le préconisait Paul Klee.

Comment vous décidez-vous sur une série ?

C’est souvent un accident, un truc que j’observe et je me dis, tiens c’est intéressant. Ici c’était une série où j’ai commencé par tout recouvrir pour partir en recherche du visuel caché, le découvrant carrément avec la ponceuse. Un soir, par un accident heureux, j’ai découvert cette technique qui m’a ouvert à un nouveau rapport avec la matière. J’essaie de rester à l’écoute des matériaux. Il y a de l’épaisseur. Si vous touchez là, il y a du grain. J’utilise une peinture que je fabrique moi-même avec de la poudre de marbre pour donner du corps à la peinture. Cela aide la peinture à ne pas s’affaisser quand je travaille sur la surface.

Ici on voit un être humain qui peut être aussi, un oiseau – et il danse – une présence joyeuse à la scène. Il semble se promener ou découvrir quelque chose que nous ne voyons pas. Peut-être que c’est nous qu’il découvre, le spectateur ! En tout cas, nous sommes face à un moment d’existence. Pensez-vous à une histoire quand vous peignez ?

Non. J’évite ce genre de filtre, mais j’y pense une fois que je l’ai fait. Un dessin me donne le départ, je suis en semi-automatique et j’essaie de rester dans cet état, alors je finis très fatigué après une séance. Je travaille avec la musique au casque, parfois sans regarder le support, c’est un état d’hypersensibilité. Je dois rester ouvert à la découverte au risque de la couvrir ou de l’effacer.

Dans la bande dessinée japonaise, les graphistes ont une case, ou une vignette, une image délimitée par un cadre, où ils dessinent un moment dans le temps, un état d’être qui donne un ton ou un sens au personnage ou au moment. Parfois vos tableaux semblent exprimer ce même moment « hors temps », ou plutôt, « hors histoire linéaire ».

Je ne sais pas si cela répond à votre question, mais un soir, quand j’habitais en Bretagne, en 96, je me baladais au bord de la mer et j’ai ramassé des plumes de goéland que j’ai taillées. Je voulais voir l’effet produit en les utilisant avec de l’encre. Je rentrais et je commençais à faire des lignes horizontales et verticales. Il n’y avait rien de préétabli, de préréfléchi. J’étais intrigué et ça a duré pendant dix ans. Il y a aussi ce corps qui ressort toujours, qui s’exprime, qui danse, parfois fracturé.

Vous êtes aussi professeur d’art plastique…

Je suis professeur depuis une vingtaine d’années. Peintre autodidacte, j’ai commencé des études d’Arts Plastiques à l’Université Paris VIII à 27 ans. Cette université acceptait les étudiants non bacheliers et j’y suis resté quatre ans, étudiant l’histoire de l’art avec des professeurs passionnants comme Pascal Bonafoux, Jean-Luc Chalumeau, Giovanni Joppolo… J’y ai découvert la gravure grâce à Yoha Milshtein et Zhang Jun. Judith Wolfe, professeur de peinture, m’a donné confiance en moi.
Le diplôme obtenu m’a permis de passer le concours pour devenir professeur et depuis je partage mon temps entre mon atelier et le collège.
C’est marrant, les gens ont souvent l’idée reçue qu’il faut se servir d’un pinceau et de matériaux chers. Dans ma pratique et avec mes élèves, j’expérimente avec toutes sortes d’objets, les moyens du bord ! Parfois les vieux matériaux, comme une plume de goéland, un morceau de bois… mon doigt ! Tout offre un rendu différent. Comme j’ai dit à un élève, « l’inspiration ne vient pas à celui qui attend », il faut aller en avant : expérimenter, taire le filtre qui juge, rester au guet.

incertain regard – N°15 – Novembre 2017 : Coup de grâce

Je prends le papier et le regarde
un prospectus pour une nouvelle enseigne
un nouveau site
une nouvelle offre
Quelque chose dont j’ai désespérément besoin

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Mais je l’ignorais.
un nouveau véhicule, l’actuel est trop vieux
un nouveau téléphone, le vôtre est trop ancien
un nouvel ordinateur parce qu’à six mois, il rame déjà – enterrez-le !
une nouvelle coupe, mais regardez-vous dans la glace !
Je dois être plus rapide, meilleure, plus attrayante, plus dynamique !

De plus en plus, mais
moins cher
Bon dieu !

Je regarde la feuille et elle m’abreuve d’attentions
considérables
Je la plie dans la longueur,
une longue forme rectangulaire.

L’aire
de rien
Elle est devenue
marque-page
Une grâce efficace.

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017 : Un havre de paix : Rencontre avec Marianne Le Vexier

par Ronda Lewis

William Morris, un artiste victorien, pensait que l’art devrait être au cœur de la vie quotidienne, que la maison offrait une vitrine plus importante que pouvait le faire un musée. Marianne Le Vexier semble être en accord avec cela car dès que vous entrez chez elle, le jardin vous accueille, plein de verdure et de statues en ciment coloré. Quand vous entrez dans la maison, l’art illumine l’espace, et réciproquement. J’ai demandé à Marianne pourquoi et comment elle exposait ses œuvres chez elle, elle m’a répondu que les tableaux étaient là de passage. Quand elle travaille sur une toile dans son atelier, son regard diffère si elle voit la même toile exposée. Mettre la toile chez elle, lui donne un autre souffle, un autre rapport avec le tableau. Elle peut « l’oublier » et être surprise par un détail car elle pense à autre chose. Une toile doit se dévoiler et communiquer avec la personne et ses sensibilités. Elle crée le tableau, mais le tableau l’interpelle également.

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Originaire de la ville du Havre, Marianne Le Vexier habite depuis son adolescence dans le Val d’Oise, une région aimée par les Impressionnistes. Sa vision flotte entre les possibilités et les différents « maintenant ». Elle préfère ne pas être ancrée dans une perspective classique où tout est ordonné, beau, mais froid et sans surprise. Elle cherche plutôt l’émotion et le dialogue avec la toile. Après tout, un(e) artiste ne présente pas le monde, il/elle le représente et l’interprète pour qu’on puisse mieux l’appréhender. La linéarité est utile mais reste une représentation parmi d’autres représentations. Marianne préfère réunir cause et conséquence sur la même toile. C’est peut-être pour cela qu’elle préfère raconter son histoire non pas en mots mais avec les traits du pinceau :

Vous avez dit aimer beaucoup la littérature et l’expression en mots. C’est pourquoi vous placez parfois des mots sur vos toiles. Comment lire vos tableaux ?

La clé de la toile, tout ce que je voulais dire, je le rassemble dans le choix du titre. C’est une forme d’éclairage, même une politesse ! … J’ai fait des expositions et je me suis aperçue qu’il y avait des gens de partout qui venaient, pas forcément des fous amoureux de la peinture, et ce que l’on donnait à voir était parfois difficile à aborder. Ils étaient parfois complètement à l’extérieur. Quand j’avais 18 ans, je pensais que l’art était clair et évident. Il suffisait de voir le tableau. Je me disais « C’est de la peinture ! Ils n’avaient qu’à comprendre ! ». En vieillissant, en faisant des expositions, et en accueillant les autres, je me suis aperçue que ce n’était pas si facile. Je remarquais que beaucoup de gens regardaient souvent le titre affiché à côté de la toile, comme une entrée dans la lecture du tableau. Maintenant ce que je fais c’est que je mets des titres, et je fais parfois aussi des petites vidéos où je me présente et j’explique un peu de ce que j’ai voulu montrer. J’essaie de donner juste des petites clés, comme ça. Et les gens repartent voir l’expo une fois qu’ils ont vu le film, et ils voient les choses différemment. Certains auront lu le texte avant, et cela leur donnera des clés pour voir un peu plus clair… c’est une petite piste… mais parfois le titre, ça complique encore plus !

Personnellement, je préfère regarder le tableau avant de voir le titre.

C’est ce que je fais aussi, mais j’arrive dans une expo et je regarde les gens qui regardent le cartel avant, souvent parce que cela les rassure. Les deux approches sont valables. Peut-être qu’elles montrent notre rapport avec l’art aujourd’hui. L’artiste est le maître du sens, et nous absorbons parfois de manière passive, c’est la personne qui réduit sa lecture du tableau au titre ; mais beaucoup aussi peuvent regarder le titre, l’utilisent comme une clé à la lecture, et puis entrent en dialogue avec l’œuvre. J’espère que mon choix de titre offre cette deuxième lecture.

Je pense à Chagall dans votre utilisation de l’espace. Ça flotte et je ressens un petit déséquilibre. Tout est relié, mais en même temps la scène semble flotter et sur le point de se transformer.

Ça a toujours flotté !… je n’ai jamais eu une vision plate. J’ai toujours été en haut, en bas… j’aime que cela balance dans l’air. Je ne peux pas faire une toile qui soit figée. C’est-à-dire, qu’il y a toujours un pas, un mouvement. Il y a toujours des gens qui vont d’un côté, qui vont de l’autre… ça tourne… c’est sur l’énergie… J’ai fait de la nature morte pour apprendre à peindre, j’ai fait des nus très statiques… mais une fois que j’ai quitté les études, hop ! Je suis partie dans le monde, et hop ! ça s’est mis à flotter, à bouger.

Y a-t-il d’autres artistes qui vous inspirent ?

J’adore la peinture et tout ce qui est peint en règle générale. J’aime cette matière. Mais il y a des artistes qui viennent à l’esprit : Pierre Alechinsky, peintre du mouvement Cobra, un mouvement belge dont il fait partie. J’adore la peinture d’Alfred Manessier, la peinture des années 1950 et 1960 ; l’École de Paris, Pierre Bonnard. Pour moi c’est LE peintre !… j’aime Cézanne…

Qui a dans sa nature morte des objets qui flottent !

Oui, parce qu’il travaillait le clair et l’espace. Il peignait l’air qui était entre les pommes.

Je ne savais pas d’où venait cette sensation, mais maintenant que vous le dites, oui, c’est ça !

« Entre les choses » est aussi important. L’espace qui est entre ça et là (elle illustre avec un bol de fruits sur la table de cuisine). Cézanne, lui, a tout déconstruit… L’espace pour lui est bleu. Il fait des petites touches bleues qui entourent les objets si vous regardez ses tableaux. Et après, la peinture a évolué comme ça, et les peintres se sont permis de faire de l’abstrait parce qu’à force d’être dans une vision qui est décalée, on ne voit plus le monde comme d’habitude. La vision s’ouvre à quelque chose de plus profond.

Nous quittons la cuisine pour aller vers l’atelier qui se trouve derrière la maison, et le jardin est organisé pour nous emmener doucement vers l’entrée. C’est un jardin peuplé par les idées de l’artiste, il y a des petites touches de sculptures, entourées de plantes vertes et de fleurs. A l’intérieur il y a la presse à gravure, quelques toiles, un projet pour un client, de grands sacs de sable car elle fabrique son propre béton à utiliser dans la construction de ses statues. A l’étage il y a des tableaux, des toiles blanches, des cadres, pinceaux, bocaux de sable et de la terre qui viennent de partout dans le monde, livres d’art, et deux chevalets avec deux toiles composées au centre d’un grand espace lumineux. Par la fenêtre on voit un ciel bleu et un arbre qui étend ses branches dans tous les sens. Le lieu est calme mais dense. C’est un endroit pour laisser les gestes quotidiens au dehors et faire entrer le monde naturel. Mon regard tombe sur les bocaux pleins de couleur. Marianne explique :

Je fais ma couleur… C’est plus précis que les tubes. Les tubes sont bien secs et peu organiques. Je les mélange avec du sable que les gens m’apportent de différents endroits. Cela me donne un sens de plus, une émotion qui m’aide à construire la scène.

Effectivement, il y a des histoires sur ces tableaux… Je vois les éléments… mais cela ne me semble pas linéaire. Alors, comment racontez-vous l’histoire sur la toile ?

Tout se passe en même temps… En fait, je me sers de ce que les gens autour de moi me racontent. Quelqu’un s’assoit à côté de moi et il me raconte sa vie. Les gens qui changent de maison, qui divorcent, qui ne pensent qu’à l’amour (et il y en a beaucoup !)… ça fait « tilt » en moi et j’essaie de dessiner ce que les gens me racontent. Et je pense à autre chose quand ils me le racontent… Je ne fais pas le psy, mais il y a un petit côté comme ça, quand même. Je vois la personne qui est en train de se refermer afin de se protéger et peut-être retrouver une force personnelle… du coup je vais avoir une autre lecture de cette personne devant moi, je vois aussi la personne plus vague en devenir. C’est pourquoi vous voyez la chrysalide ici dans ce tableau, la transformation invisible mais qui bout en nous. C’est une pensée, un mot, un état, et la personne chrysalide m’inspire. Si cela m’arrive, cela doit nourrir l’autre. Quand tu es peintre ou artiste, tout ce que tu as dans la vie doit rejaillir dans ton travail.

Quand j’étais jeune peintre, il y avait un artiste qui avait 15 ans de plus que moi qui m’a dit « Tu es peintre, et alors ! Qu’est-ce que tu racontes ? C’est quoi ton message, la connexion avec l’autre ? » J’étais désincarnée d’une certaine façon, et il m’a dit qu’il faut incarner vraiment, que ça ait plus de sens.

Oui, je ressens parfois cette connexion avec une toile, par exemple Mer houleuse à la porte d’Aval de Monet, mais je ne peux pas vous dire pourquoi. Pouvez-vous m’aider à comprendre ?

Ses tableaux sont très comme ça. Cette lumière qui nous tire vers le haut. La toile est la lumière… Ce qui m’a donné la plus grande émotion ce sont les images de Lascaux. C’est ça qui me touche vraiment.

Ce qui m’intrigue dans vos tableaux c’est cette entrée immédiate, mais comme un pied dans la porte. Puis je regarde à nouveau et j’ai un autre pied, un autre aperçu, et cet aperçu peut en appeler un autre…

Voilà ! Je n’aime pas les toiles qui donnent tout tout de suite. Ça me gêne. Ce que j’aime c’est le mystère. Quand vous vivez avec une toile, vous la voyez différemment. Quand vous descendez le matin vous êtes autre et donc vous allez voir la toile autrement. Les gens qui vivent avec mes toiles me disent que ça bouge un peu. Ils n’ont pas tout d’un seul coup… je n’aurais pas plaqué quelque chose. J’aime faire la place pour que chacun fasse son histoire. J’ai vu des gens qui m’ont dit : « Mais c’est mon histoire ! » Et c’est la personne qui regarde qui crée aussi la toile ; ça j’en suis persuadée !

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : L’odeur

L’odeur moisie des feuilles sous mes pieds,
La vague végétale adoucit la frappe de mes pas
Atténuant un chuchotement déjà imprécis,
L’air même tourbillonne d’une agitation tranquille.

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Le bruissement se répand depuis la terre
Et se faufile parmi les rayons tamisés
Mes facultés rebondissent contre
Chaque arbre, une corde de guitare grattée par le soleil.

Les yeux fermés je respire
La brise fraiche du matin qui m’effleure
Les joues. Je me retourne vers le bosquet
Baignant dans la promesse du soleil discret, émue.

incertain regard – n°14 – Mai 2017 : Entretien avec Ariane Dreyfus

par Ronda Lewis

Professeure et poétesse, Ariane Dreyfus écrit depuis son plus jeune âge et a fait de la littérature sa profession. Je l’ai contactée pour lui demander d’illuminer quelques points sur sa poésie corporelle et féminine. Voici ses réponses :

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Le drap, la page, les mondes extérieurs et intérieurs s’entrelacent. Quand vous composez un poème, quelle est l’importance du corps ?

Le corps, comme la voix, est ce qui permet la mise en contact, l’assurance que je ne suis pas seule au monde. Quand j’écris, les deux s’unissent pour constituer ce que l’on peut appeler mon écriture, qui est faite non de chair mais de gestes, d’intention, de tension vers l’autre. En ce sens toute page est un drap et vice-versa.
Le monde est fait de corps pas si séparés que cela les uns des autres. Du moins, il devrait l’être.

Vous avez une voix chaleureuse et caressante, comme dans votre poème « Les jambes » :

S’écartant
Ma jambe cherche une autre jambe

Tendre bois fendu
Bougé,
Tout le corps descend
(La terre voudrait recommencer, Flammarion, 2010, p 23)

« Viens là, n’aie pas peur, viens je suis là. » Cette invite pourrait résumer quasiment tous mes poèmes, dont celui-ci. Ma réponse précédente dit assez pourquoi. Un nombre d’entre eux sont à chaque fois une façon de me mettre au monde moi-même, ce qui est une autre façon de répondre à l’invitation dont je parlais. Cette page, intitulée « Les jambes », s’inscrit dans une série de blasons, non pas du corps féminin ou masculin, mais des corps entrant en relation par un endroit de leur anatomie. Elle commence par un de mes verbes fétiches, « s’écarter », tant il est vrai que faire un pas de côté c’est courir la chance de se cogner doucement contre un autre possible. Cette action, associée au second vers, provoque quelque chose que je recherche vraiment, une sorte de condensation ou hallucination due aux mots tout seuls : on suppose que la jambe cherchée est celle d’un autre corps, mais en raison du participe présent initial et de la répétition du même mot, « jambe », on ne peut s’empêcher, je crois, de voir une femme écarter les jambes, ce qui ne fait que renforcer l’impression de désir. Et cela l’air de rien, je veux dire avec peu de mots et aucun qui serait compliqué. La métaphore qui suit nous projette dans un lieu très présent dans mes livres, la forêt, lieu à la fois des angoisses, du secret et de l’espoir, en un mot lieu du Petit Poucet, dont ce poème est une de mes multiples réécritures, son corps y est une nouvelle fois sauvé et libéré.

Ecrivez-vous pour quelqu’un d’autre, ou écrivez-vous d’abord pour vous ?

J’écris pour la rencontre, non pas effective, non pas dans la réalité de mes jours, même s’il est sûr que mes poèmes d’adolescence étaient souvent des lettres d’amour tu. Mais très vite, j’ai écrit pour qu’existe ce lieu improbable, car mental et invérifiable, où nous pourrions nous confondre dans l’humanité commune. C’est le sens du titre Nous nous attendons. « L’art n’est jamais une ‘’communication directe’’ (…) L’art est promenade. L’artiste (…) ressemble au promeneur solitaire qui n’a pas de devoir concret à accomplir et justement à cause de cela ‘’il peut se souvenir de tout’’ justement à cause de cela il peut mettre librement sa pensée au service du tout. (…) L’art est promenade. Bavardage même et les œuvres les plus denses sont peut-être les plus bavardes, les plus dénuées de finalité. (…) C’est comme si le poète (…) ne revenait pas seul mais avec un ami ». Voilà comment j’envisage la poésie : une errance ouverte.

Si je voulais décrire votre poésie, je citerais ce vers :

Le rayon d’ombre sort de l’oubli
Pour faire obscur
(« Tifani », La terre voudrait recommencer, Flammarion, 2010, p 148)

Et on retrouve ce jeu de l’ombre et de lumière dans ce poème :

« Le château dit »

J’ai besoin d’un seul endroit sur la page
Mon ombre sera très grande

Surtout si elle se penche
(dans : La terre voudrait recommencer)

Vous liez souvent les mots et la mémoire à la lumière. Pouvez-vous développer l’importance de ce lien ?

Les deux premiers vers que vous citez ne sont pas de moi, mais d’une petite fille, Tifani, ils ont été écrits en atelier d’écriture. Ils n’auraient pu être écrits par moi, qui préfère les matins à la nuit, dont l’approche quotidienne m’évoque le basculement funèbre. La prosopopée du château par contre est de moi, elle m’est un peu mystérieuse, pourtant si j’y réfléchis, je peux dire que cette fois l’ombre n’a rien de triste, car elle est un surcroît de vie et de présence pour lui, qu’elle agrandit et fait s’incliner, se tendre vers nous.
Mais vous parlez de mémoire. Si l’on excepte quelques poèmes ou passages, et même le livre entièrement consacré à mes enfants, dont le but est nettement de ne pas oublier (j’ai une très mauvaise mémoire) certains moments vécus, le présent est le temps dominant de ce que j’écris (d’ailleurs, il l’est aussi dans mes textes faits de souvenirs).
J’écris vraiment pour vivre quelque chose, dont j’aimerais que l’autre le vive aussi. Une expérience de vie préservée, de mort affrontée, une éclosion en fait. Même si ce sont des souvenirs, ce sont des souvenirs pour en avant.

J’entends souvent que la poésie est inaccessible, difficile à comprendre, et pourtant vous avez travaillé avec des jeunes dans les ateliers d’écriture. Pensez-vous que les adultes et les enfants ont un rapport différent avec la poésie ?

Je ne peux répondre en termes de généralités, ni de distinctions étanches. D’ailleurs je suis moi-même toujours étonnée de constater à quel point, dans les faits, mener des ateliers d’écriture auprès d’adultes ou d’enfants n’est pas si différent. Certes, avec les premiers, il s’est toujours agi d’adultes volontaires, et donc prêts à un abandon aux mots et à me faire confiance, ce qui est particulièrement touchant d’ailleurs. Pour écrire de vrais poèmes, je veux dire qui en ont plus que l’apparence, il faut en effet être prêt à l’écoute, et à être démuni.
« Un artiste sans l’enfant qui est en lui ne peut pas être un artiste sérieux », affirme A. Appelfeld, et il a totalement raison. Nous avons besoin de cette capacité d’absorption grave dans un jeu soudain plus important que tout, et de ce mélange indémêlable d’émerveillement et d’inquiétudes infinies. Ainsi, lorsque j’écris, j’ai seulement un peu plus de pouvoir sur la langue que l’enfant que j’ai été. J’écris pour consoler cette enfant qui « en avait gros sur le cœur », et, comme je l’ai dit dans La lampe allumée si longtemps dans l’ombre, je suis « à la fois la mère qui rassure avec des mots et l’enfant qui boit ses paroles ».
Au début de votre question, vous évoquez le problème de la lisibilité de la poésie. Il n’y a rien auquel je tienne davantage. La poésie pour la poésie est absolument vaine à mes yeux. « Même si elle a sa science, la langue n’est pas une science. En premier lieu elle est communication et liaison. Un moyen inépuisable pour donner de mes nouvelles à d’autres et de même recueillir moi des nouvelles concernant les autres. La parole est accueil et don. Ouverture. Amour. [Sinon] l’art se met à l’envers1. » Lisibilité et sensibilité sont mes deux critères, que j’applique autant à moi-même qu’aux autres poètes, que je ne parviens pas à lire sinon. Certes, on ne peut pas se contenter d’exprimer ses sentiments (définition de base du lyrisme) et penser que cela fera un poème, d’où la judicieuse notion de « lyrisme critique » avancée par Maulpoix, mais cette expression n’est-elle pas aussi la preuve qu’on a peur d’être taxé de sentimental ? Cette peur du jugement des autres produit un interdit mutilant, une pose parfois, typiquement post-moderne. Mais pour moi, ce n’est que facilités. En effet, je vous assure que c’est très compliqué d’écrire une poésie compréhensible sans platitudes. Émouvante sans sentimentalisme. C’est comme essayer d’avancer sur une ligne de crête constante. Souvent je me dis que je n’y arriverai pas, et peut-être que pour certains je n’y arrive effectivement pas, mais je ne vois pas d’autre chemin.

La main aux ongles courts repousse le drap
Pour que la cuisse nue fasse
Un second paysage
Surgissant
(extrait de « Ça ferme à quelle heure ? » dans Nous nous attendons)

Dans cet extrait on voit la force visuelle de votre style. Vous avez le regard d’un photographe. Etes-vous inspirée par la photographie, ou la peinture ? En effet vous avez comme sous-titre « Reconnaissance à Gérard Schlosser », « le peintre du choix parcellaire ». Comment choisissez-vous les images ?

Ce qui me fascine, c’est la présence, toutes ces présences qu’il y a dans le monde. Colette a raconté comment sa mère, Sido, lui disait souvent « Regarde ! ». Elle a appris à le faire petite fille, puis en tant qu’écrivain. Cette injonction, c’est le contraire de se poser des questions inutiles ou de s’imposer des tourments personnels, souvent inséparables des premières, et tout aussi inutiles.
Je suis donc très inspirée par tous les arts qui me proposent des présences extérieures à moi, d’où aussi tous ces personnages dans mes poèmes, et le « je », si c’est moi, n’est qu’un personnage parmi d’autres. J’entends par « personnage » un être vivant – qui peut donc être un animal – faisant une expérience de vie ou de mort dans un temps déterminé. Le cinéma, la danse, le cirque, la photographie. Quant à la peinture, guère. Gérard Schlosser est une exception, et du reste Alain Bosquet parle à son propos de cinéma immobile.
Mais le cinéma est l’art qui me fascine le plus dans son principe, au sens fort du terme. Quand un film est vraiment réussi, il nous installe durablement à la limite entre intériorité et extériorité d’une personne, ou plutôt nous sommes des deux côtés à la fois. Sans compter qu’il élargit à la fois notre perception de la réalité, et notre imaginaire. C’est une expérience irremplaçable.

Question plus globale : Vous avez publié votre premier livre de poésie en 1993. Ecrivez-vous différemment aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est resté inchangé dans votre poésie ?

J’écris depuis que j’ai 12 ans, et donc depuis 46 ans. Et pourtant, je crois bien que ma thématique et mes attentes sont inchangées. C’est pourquoi j’essaie de varier de livre en livre, en choisissant à chaque fois une dominante différente, leur construction aussi est très travaillée. Mais la seule vraie différence, c’est que c’est de plus en plus difficile de trouver non seulement quoi écrire, mais aussi comment. Parce que je ne veux surtout pas me répéter.

1Janos Pilinszky, « Quelques mots sur les mots »

incertain regard – N°13 – Novembre 2016 : Toutes les vies

Une femme derrière le comptoir
Ne sourit pas, elle reste professionnelle.
Elle voit en noir et blanc le contrat et le social.
Peut-être qu’elle pense à son frère de 10 ans,
Tué par un uniforme bleu
Dans le noir.

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Un homme, ses mains tremblant, finit de balayer
Le sol plein de pierres et de poussière. Il essaye
De remettre de l’ordre dans sa maison,
Victime, entre deux gouvernements,
Entre deux murs sans toit,
Sous un ciel gris

A l’autre côté de la rue
A l’autre côté de la terre

Une mère a découpé le dashiki de son mari disparu
Elle enveloppe son fils de deux mois,
Non… il a un an.
Dans les plis déchirés, on voit à peine ses bras et ses jambes
Pendant que ses grands yeux fatigués
Se noient dans les rouages noirs et jaunes.

Une sandale abandonnée sur le trottoir
Un sac plastique s’envole et traverse la rue déserte,
Virevoltant. La caméra le suit vers
Une table du café renversée
Tachetée par la vitrine envolée en éclats.
Sur l’écran de télévision, on voit à peine le rouge.

Demain sur la une l’histoire se répète
Dans d’autres couleurs,
D’autres lieux,
D’autres vies.

incertain regard – N°12 – Mai 2016 : Abécédaire du temps qui passe : Extraits

A comme Abracadabra !
Mot cabalistique auquel on attribue une puissance magique. Tout commence par le mot qui clarifie l’idée. Et le mot l’appelle vers l’existence ! Vive le verbe !

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B comme Ballerines
Madame Etienne avait son école de danse classique sur Sunset Blvd, une large salle entourée de miroirs. Sa galerie de glace à elle, elle nous disait. Son mari jouait du piano. Il était grand, élancé, avec une moustache qui pendouillait le long des deux côtés de la bouche. C’était une moustache européenne, étrangère, car personne du coin n’avait une telle pilosité faciale !
Je prenais le bus tous les samedis matins pour mon cours de ballet de 10 h. Ma mère avait deux boulots pour tenir jusqu’à la fin du mois. Je ne sais pas combien coûtaient mes cours, mais à 9 ans, on ne se pose pas ce genre de question. J’avais mes affaires de ballet et une paire de ballerines noires. J’étais heureuse à la barre où les exercices me mettaient dans un état second. Toute mon attention se fixait sur la position exacte de chaque partie de mon corps : le menton levé, les épaules relâchées, la colonne vertébrale droite, la poitrine fière, les jambes solides mais détendues et souples, la pointe des pieds exacte et les pieds tournés vers l’extérieur. Pliez, pointez, levez. Pliez, pointez, levez. Suivez le bâton ! Respectez le rythme !
Madame Etienne était de la vieille école, comme son mari avec sa moustache du 19ème siècle. Tous les derniers samedis du mois, on présentait un petit spectacle aux parents. Ma mère ne pouvait pas venir, elle était au travail, et moi, je ne pouvais pas rentrer puis revenir parce que j’avais juste assez d’argent pour un aller-retour dans la journée. Alors Madame Etienne me laissait rester. En contrepartie, je l’aidais à préparer le buffet de petits sandwichs, type thé à l’anglaise. « A lady should know how to prepare tea. » Une dame ? À 9 ans ? Encore une fois, un enfant de 9 ans ne pose pas ce genre de question. Je balayais la salle et nettoyais les vitres avant de préparer les sandwichs et de mettre la table. Comme ça je ne m’ennuyais pas pendant la pause de 3 heures (pas de jeux électroniques à l’époque). Elle avait aussi des costumes dans le placard que je sortais et préparais pour les autres filles. Tout ce qu’il nous fallait c’était des ballerines roses. Nous n’avions pas le droit de porter de chaussons noirs pour un spectacle. Je ne pouvais pas demander à ma mère de m’en acheter, et une pointure de 38, il n’y avait aucune fille qui pouvait m’en prêter. Heureusement, Monsieur Madame Etienne faisait du 38 et il avait une paire de ballerines roses, avec des bijoux bling-bling, clinquants, mais Madame me laissait les porter, comme cela je pus participer au spectacle de fin du mois. Et je reprenais le bus pour rentrer.

C comme Concours
Un phénomène tellement français ! Je me souviens encore de l’image surréaliste des rangées de tables, l’une derrière l’autre dans une salle immense. On m’avait dit par la suite que l’on pouvait même avoir plus de rangées et de tables dans des salles hangars. Mais dans cette salle avec ses 250 tables, j’avais déjà l’impression d’être au pays des merveilles, ou dans le film The Wall. Les candidats arrivaient les uns après les autres, ils sortaient une trousse… une bouteille d’eau, de soda ou une brique de jus de fruits, puis une barre chocolatée, un paquet de biscuits. De temps en temps une pomme ou une banane, mais pas d’orange, ça salit les mains. Plusieurs posaient aussi une sorte de chronomètre, même s’il y avait une horloge au mur devant, au dessus des tables sur lesquelles nous attendaient les sujets.
J’étais si fière de moi quand j’ai pu sortir avant qu’ils ferment les portes les dernières 30 minutes de l’épreuve. Libre au soleil ! La joie ! Pour découvrir deux mois plus tard que je n’étais pas admissible. Rebelote ! L’année suivante je suis restée jusqu’au bout, mais il m’a fallu plusieurs années pour être correctement formatée comme l’a dit un des mes professeurs afin de réussir cette épreuve française.

D comme Dés
Dés de fromage embrochés sur les cure-dents décorant les plateaux d’apéritif qui flottaient dans la grande salle et autour de la piscine dehors. La soirée californienne était douce sur la peau mais la musique et les voix résonnaient dans le canyon. Je portais une cravate en cuir noir. Elle allait très bien avec mon chemisier blanc et mon pantalon noir. Je circulais, silencieuse et attentive.

E comme Ebène
Un bois de l’Afrique qui donne une note d’élégance à tout ce qu’il côtoie. Un ami de ma mère a façonné un cadre en trois bois avec des mini-portes, une magnifique sculpture que j’utilisais comme une maison de poupée. Je m’amusais à tirer sur les petites poignées en ébène. Quand les portes s’ouvraient mon Barbie Café se dépliait pour se retrouver à la lumière du jour.

F comme Faire-part
Nous l’avons reçu un jour. Il nous a informés que papy était mort. Je ne me souviens pas des mots, ni de la couleur du papier, mais je vois encore papy quand je ferme mes yeux, et je pense au sentiment « on veut vous faire part de ce moment ». Il faut partager le bonheur et le chagrin. Cela rend la vie vivable. Mais qui a pensé au faire-part ?
Faire-part de naissance ; faire-part de communion ; faire-part d’anniversaire ; faire-part de mariage ; faire-part de décès… Mais il n’y a pas de faire-part de divorce ; faire-part de faillite ; faire-part de première cuite

G comme Garçon
Il était beau et il m’a donné mon premier baiser, mais des jeunes du quartier nous regardaient. Je me souviens du soleil sur ma peau et tes mains qui me tripotaient. Je pouvais tout sentir, et je me suis dit, « Toi, garçon. »

H comme Héroïne
Etrange comme ce mot renvoie en même temps à la drogue et à une femme courageuse.

I comme Imagination
Elle nous permet de croire à un monde meilleur. Elle pousse les émigrés à quitter leur pays dans l’espoir ou le désespoir. Elle nous offre des possibilités, mais parfois elle nous leurre. Imagination ou illusion ?

J comme… Jacuzzi ? Jasmin ? Jazz ? Judo ?
Comment choisir entre tous ces mots qui ont chacun une importance ? Je ne vais pas choisir. Je vais tous les prendre. D’ailleurs ils se retrouvent un jour ensemble…
Derrière notre maison au toit mexicain, stuc rose pâle sur les murs, il y avait un grand patio et pelouse. Un mur couvert de bougainvilliers et de jasmin séparait ces deux espaces. La table banquette était notre lieu de retrouvailles le dimanche matin où on déjeunait ensemble, Sharon, Cassondra (ma mère) et moi. Pieds et épaules nus, on buvait des mimosas et mangeait des frittatas1, le cliché californien comblé par le jacuzzi qui longeait le mur un peu plus loin. Et on n’en avait pas honte. Sharon habitait le sous-sol (une pièce rare en Californie, le pays des tremblements de terre), moi une caravane Airstream chromée, et ma mère occupait la maison dont nous partagions la salle de bain, la cuisine et le salon. Mais on se retrouvait la plupart du temps dans le jardin, entre le bougainvillier, le jasmin et le jacuzzi, mimosa à la main. On avait aussi des haut-parleurs montés et protégés contre les intempéries éventuelles qui nous permettaient d’écouter une musique douce ou expérimentale pendant notre bain de soleil. On avait beaucoup d’amis musiciens et on écoutait leur musique sur des vinyles. Parfois, ma mère ressentait la nostalgie et on jouait des anciens albums d’amis ou de mon père, du jazz et du rythm & blues.
Pendant des années notre maison était la « party house », on dansait sur la terrasse et la pelouse, les garçons qui vivaient au sous-sol faisaient leur propre sous-fête et l’allée était remplie de voitures, la musique à plein régime, car on bénéficiait d’une pénurie de voisins. Cette époque révolue, on continuait à apprécier la vie du jardin et les rassemblements, comme l’équipe de judo, un groupe plutôt bière, qui est venue se détendre un soir après un entraînement particulièrement rude. J’ai mis Al Jarreau et on s’est détendus dans le jacuzzi. Un judoka, d’origine roumaine, aux Etats-Unis depuis peu, se croyait dans un film à petit budget. Pour le rafraîchir j’ai dû le laisser tomber dans les lianes de bougainvilliers. Ainsi, le judoka a quitté le jacuzzi pour se retrouver dans le bougainvillier et le jasmin tout en écoutant le jazz.

K comme Kanji
Mot japonais pour une écriture chinoise. Je suivais des cours de langue au centre japonais à Los Angeles. Ils recrutaient les animateurs pour les cours parmi les Japonais qui voulaient rencontrer des Américains. Ils parlaient à peine l’anglais et on avait du mal à communiquer par moments. J’avais appris le chinois avant, dans l’armée de l’air, mais j’ai dû apprendre l’écriture ensuite, à la fac. Il faut connaître au moins 1000 pictogrammes pour lire le journal, avec mes 800 j’étais encore illettrée. Quand j’étais coincée dans la communication, j’écrivais ce que je voulais dire en chinois. Les Japonais ne comprenaient pas pourquoi je pouvais écrire le mot sans pourtant le dire. Je trouvais singulier que je puisse écrire dans une langue et que la personne en comprenne une autre. C’est la magie de l’idéogramme !

1Mimosa : cocktail à la base de champagne et de jus d’orange ; Frittatas : une omelette italienne. Deux préparations culinaires pour le brunch.

incertain regard – N°12 – Mai 2016 : Note de lecture : L’indiscipline de l’eau : anthologie personnelle, de Jacques Darras, Gallimard, 2016

Nommer Namur
I
Parler c’est avec la voix.
Chanter c’est avec la voix.
Parler n’est pas chanter.
La voix peut chanter des paroles.
La voix ne peut parler la chanson.
La voix qui parle la chanson parle les paroles de la chanson.
Dans ce cas elle n’a plus besoin de la chanson.

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La voix qui parle les paroles d’une chanson est étrange.
Si je me mets à parler les paroles d’une chanson sans la chanson
J’aurai l’air de dire un poème.
La voix qui parle les paroles d’une chanson dit en fait un
poème.
Tous les poèmes ne sont pas des chansons.
Tous les poèmes ne veulent pas avoir l’air de chansons.
Aujourd’hui les poèmes des poètes sérieux n’ont pas l’air de
chansons.
Surtout pas l’air de chansons.
Aujourd’hui les poèmes n’aiment pas la musique.
La voix qui parle dans le poème se méfie terriblement de la
voix qui chante.
La voix qui parle dans le poème veut prendre son indépendance.
La voix à chanson et la voix à parole ne se parlent plus.
Le dernier poète chanteur s’appelle Aragon.
C’est la parole qui ne parle plus à la musique.
C’est sa décision et pas l’inverse.
La chanson, elle, continue à chanter toutes sortes de paroles
sans espèce de distinction.
La chanson ne recule devant aucune parole.
La chanson qui est musique emporte toutes les paroles.
On peut faire opéra de toute parole.
Quand on veut se moquer de l’opéra on se met à chanter
n’importe quoi.
Des indications posologiques sur une fiole de médicament.
On se fiche de la fiole.
On se fiche de la fiole des gens.
On se fiche de l’opéra-fiole.
Une cuiller à soupe de paroles pour l’opéra matin midi et soir.
L’opéra va très bien merci, il ne tousse plus.
L’opéra est la fiole médicamenteuse de la musique.
L’opéra avec son nom latin est un pharmacien de village
mélomane.

Une anthologie de poésie est aussi épaisse qu’un roman, mais elle est plus indisciplinée… ou plus libre. On peut ouvrir le livre où l’on veut. On peut même tourner les pages dans le sens des mangas japonais. Remonter ou descendre les pages ou le pays en vers, cette collection de poèmes de Jacques Darras permet toute approche : dans le train, sur le canapé, on se pose pendant quelques pages et laisse le flot des mots et des images nous inonder. Il y a une beauté dans la sonorité des mots choisis qui rend la lecture agréable et qui nous apaise dans l’énergie qu’est le Darras écrit. Sous cette surface méditative les références culturelles bouillonnent et l’œil analytique du poète demande une attention accrue aux détails et aux échos littéraires, d’histoire, d’une vie. Et l’on peut lire cette collection pour toutes sortes de raisons : pour le plaisir d’entendre la sonorité voltigeante ; pour apprécier la richesse de la culture personnelle du poète ; pour le thème exprimé dans le poème ; parce que les mots font renaître quelque chose oublié dans notre passé… Je suis sûre qu’il y en a d’autres.
Il n’y a pas d’histoire sur laquelle je peux faire des allusions afin d’aiguiser votre curiosité alors je me contenterai de présenter quelques poèmes, chacun de nature différente.

Avance à l’allumage sur moteur de marque alexandrine classique
Dans un rythme très proche du parler quotidien, Darras démarre le moteur en alexandrin, le nerf même de la poésie classique. Personnellement, je n’ai jamais vu le lien entre la voiture moderne et François Villon, le mauvais garçon- mais poète de génie- du XIVe siècle, mais Darras m’a convaincue. Après tout, « nous sommes une abstraction déguisée en concret ».

Chimay
Une ville belge jumelée avec Conflans-Sainte-Honorine (France) et Ramsgate (Angleterre). Conflans, dont l’Oise la rivière trouve sa source à Chimay, avait comme responsabilité de prévenir Paris contre une éventuelle invasion des Vikings et Ramsgate, une ville d’origine viking. Qu’est-ce qu’elles ont en commun ? La bière, bien sûr ! « L’histoire de la terre est histoire de l’amour ». C’est vrai, il ne parle pas de la bière, ni de Ramsgate, ni de Vikings, mais en bon anglosaxon « Piss off ».

Invention du poème « marché-parlé » sur la route d’Eupen
Un poème sur la poésie même : la façon de façonner les vers (marcher) ; la façon de voir si ça marche ; la façon de voir le monde ; la façon d’explorer et contourner/détourner les mots qui semblent aussi solide que le pavé. Darras écrit « Je veux que l’on entende la fraîcheur du vin à mes lèvres. » Ainsi il franchit « la frontière par nuance » et le lecteur le suit.

Balcon en forêt avec de la neige autour
Ce poème commence doucement, d’un ton réfléchi et posé. Une étude sur la couleur blanche, un vers après l’autre dans une dégringolade d’images et de références, « Blanche comme du latin inactif au milieu d’une phrase française » et où – utilisez vos yeux autant que vos oreilles – « L’hiver est l’infinitif du ciel ».

Fougères
Qu’elles frôlent la taille
de qui s’avance dans la souplesse de leurs
feuilles et rame avec les bras tenus haut
comme lorsqu’on marche sur le fond de la mer
et que l’on pare le déferlement des lames
avec les mains détournant le visage pour essuyer
la gifle mouillée la caresse de sel
avant de reprendre pied sur un banc
de sable où l’écume grésille en petites
molécules blanches, les fougères
pareillement entraînent à la navigation
du corps dans l’ombre liquide soyeuse
qu’elles sécrètent entre leurs lignes comme un humus
diffus qu’elles distillent par les tendons ligneux
qui s’enracinent dans la terre noire des fossés
où l’on plonge au point de disparaître jusqu’au
cou et recevoir la gifle douce des sporanges
cependant qu’une odeur âcre éclate
insidieusement, enveloppe la tête d’un nuage
fauve dans lequel toute la terre résume
la subtilité de sa nuit, fait tenir l’aigu
de son désir dans le triangle sexuel
de la feuille féminine

incertain regard – N°12 – Mai 2016 : Interview avec Andrée Kilemnik et Frédéric Cubas-Glaser

par Martine Gouaux et Ronda Lewis

Paul Kilemnik est décédé en juillet 2015 dans le 15ème arrondissement de Paris, où il était né il y a 79 ans. Nous rencontrons son épouse, Andrée, avec Frédéric Cubas-Glaser qui connaissait bien le peintre.
La rencontre a lieu au domicile d’Andrée : séjour clair, des œuvres de Paul, des tableaux dans des tons jaunes, lumineux, rythmés, des petites sculptures en bois très colorées, gaies, des tableaux de peintres amis, un piano blanc sur lequel joue Andrée (nous l’apprendrons plus tard). Le jour éclaire la pièce, des œuvres de Paul, émanent lumière et énergie, quelque chose de léger, de frais et d’heureux.

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Comment la peinture est-elle entrée dans la vie de Paul Kilemnik ? Comment s’est-il formé ?

Andrée Kilemnik
Paul avait une passion pour la peinture. Il s’est formé en fréquentant les musées (d’Art Moderne), les galeries Camille Renault et Mathieu Sels) ainsi qu’au contact de ses amis qui évoluaient dans le milieu de la peinture : Gérard Guyomard, Ivan Messac (qui faisait, entre autres, des sculptures en carton et en papier).
C’est pendant la guerre d’Algérie qu’il s’est lié d’amitié avec Gérard Guyomard. Ils sont toujours restés en contact par la suite.
En Algérie, Paul a crapahuté, comme il disait, mais pendant quelques temps, il a pu aussi faire des sculptures sur place.
Plus tard, dans les années 70, il a quelque peu aidé son ami sur un chantier de restauration de tableaux de Max Ernst dans la maison de Paul Eluard. Ce travail a été très important, il lui a donné espoir.
Paul a également approché Fernand Léger, mais les circonstances ne lui ont pas permis d’être son élève comme il l’avait souhaité.

Quels ont été les peintres qui ont eu le plus d’importance, le plus d’influence ?

Andrée Kilemnik
J’ai connu mon mari très jeune. Nous étions des amis d’enfance, nos écoles étaient voisines et nous avons grandi et joué dans le 15ème arrondissement.
Très tôt il s’est intéressé à l’art, il a été inspiré par la peinture de Sonia et Robert Delaunay, celle des Constructivistes russes, par Malevitch, Fernand Léger et les peintres italiens aussi.
Paul se sentait petit à côté de Guyomard qui a exposé un peu partout. Il devait travailler, il n’avait pas beaucoup de temps à consacrer à son art. Il regrettait que ses enseignants ne l’aient pas repéré et orienté vers la peinture.

Vous avez dit qu’il appréciait Sonia Delaunay dont nous savons qu’elle a travaillé les tissus. Paul a-t-il fait des créations artistiques autres que la peinture ?

Andrée Kilemnik
Oui il a participé à la création de bijoux fantaisie pour Guy Laroche, Saint Laurent puis il s’est mis à son compte. Il a même vendu ses bijoux sur les marchés !

Frédéric Cubas-Glaser
Paul était un autodidacte mais il avait appris ce « regard sans concession ». Il voyait les forces et les faiblesses de l’œuvre, celles des autres comme les siennes. Il n’y avait pas de « consensus mou » avec lui. Il a développé une écriture très personnelle, créé ses propres outils : gabarits, tire-ligne, il se servait de l’épiscope. Il ne faisait rien au hasard.

Quand a-t-il pu se mettre à la peinture à temps complet ? Quand a-t-il pu exprimer, développer ce qu’il avait à dire ?

Andrée Kilemnik
Il n’a pu se consacrer à la peinture, régulièrement et passionnément, qu’à notre arrivée à Jouy en 1991. Il travaillait dans son atelier sous les toits.

Frédéric Cubas-Glaser
Une spiritualité se dégage de ses œuvres, il n’était pourtant pas croyant !… Il y a dans ses tableaux une lumière intérieure, une énergie, une force qui n’appartiennent qu’à lui. Il est difficile de mettre d’autres toiles, d’autres artistes à côté des siennes tant il aspire la lumière autour de lui.

Quelle était la place de la musique ? Ou celle des autres arts ?

Andrée Kilemnik
Il aimait beaucoup la musique classique et contemporaine : Chostakovitch, Schönberg, Berg, et beaucoup Dutilleux, notamment « Timbre, Espace, Mouvement » (en référence au tableau de Van Gogh « Nuit étoilée ») il en a d’ailleurs fait lui-même un tableau.
La poésie avait aussi, pour lui, une grande place. Eluard et Aragon étaient ses poètes préférés. Il a fait de la gravure pour illustrer le livre de poésie d’un ami, Jean Philippe Aizier, « La Bouche sous les Draps », à la Librairie Racine.

Où a-t-il exposé ?

Andrée Kilemnik
A la Mairie d’Eragny, à Paris, Anvers, Dourdan, L’Isle-Adam, Eaubonne… à Saint-Mathieu-de- Tréviers (à côté de Montpellier) en 1998, à Manganèse (salon d’art contemporain dans le Val d’Oise) plusieurs années, de 1998 à 2011. Il a d’ailleurs eu le prix Manganèse en 2005. Il a exposé plusieurs fois, 2007/2009, à Curemonte, en Corrèze (Colette y séjourna en 1940) où il a vendu quelques toiles. Enfin, à la bibliothèque d’Achères, de septembre 2011 à février 2012, puis à celle de Jouy-Le-Moutier fin 2013.

Frédéric Cubas-Glaser
Il était heureux d’exposer à Manganèse, il accordait beaucoup d’importance aux rencontres. Il était une référence dans le salon, mais, même bien placé il ne vendait rien !

Avec votre œil de peintre, Frédéric Cubas-Glaser, comment caractérisez-vous le travail de Paul Kilemnik ? Que pouvez-vous dire de ce qui était important dans sa démarche ? Quelle était sa quête artistique ? Quel a été son apport à la peinture ?

Pour Malevitch, la quatrième dimension fusionnait le temps et l’espace : ces deux éléments permettaient aux formes d’évoluer librement. Les formes étaient fixes dans les trois premières dimensions mais elles se trouvaient activées au travers de la quatrième dimension. L’intérêt que portait Paul au suprématisme russe tient, je le pense, à cette quatrième dimension qui s’auto-génère dans sa propre création. Le sujet d’une œuvre suprématiste était la capture d’un moment de l’évolution des formes dans les dimensions. Comme Malevitch, Paul Kilemnik représente dans ses œuvres un univers infini, un univers qui, s’il nous est exogène, au premier abord, nous rend captif par la subtilité de son intensité et de sa variabilité colorée. Dans le suprématisme, le regardant doit visualiser les formes avec leurs multiples positions au travers des dimensions afin de comprendre l’œuvre. Dans un tableau de Paul Kilemnik il suffira de se laisser gagner par la rencontre ludique et heureuse de la ligne et de la couleur.
Si Paul peut être apparenté en partie avec la recherche du futurisme italien qui avait comme objectifs à la fois la recherche autour de la dynamique et de la vitesse d’un corps mais aussi la décomposition de ce mouvement, il s’empare à nouveau du questionnement sur l’appréhension de cette dynamique pour l’interroger avec humour et tendresse, à travers ses propres recherches et ses propres inquiétudes esthétiques.
On a là, très certainement, le choc initial, qui a agi comme un ferment et qui a nourri la recherche de Paul Kilemnik tout le long de son œuvre.

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Après l’interview, Andrée Kilemnik nous accompagne dans l’atelier de Paul, pour permettre à Frédéric Cubas-Glaser de choisir quelques tableaux à reproduire dans la revue. Nous profitons du moment pour regarder de près ses dernières œuvres, et les couleurs se font remarquer. Est-ce ses racines ancestrales ukrainiennes avec son intérêt aux couleurs vives ? Peut-être que c’est la lumière française qui joue sur les nuages-roches ou dans les ombres verdoyantes des formes arbustes. Peu importe l’origine de son inspiration, les œuvres de Paul Kilemnik brillent d’une luminosité constante donnant vie et énergie au canevas.
On remarque dans les toiles présentées l’inspiration de Robert et Sonia Delaunay, ainsi que de Kasimir Malevitch, trois peintres du début du 20ème siècle qui exploraient et la couleur et la forme. Mais Paul allait plus loin dans ses compositions et dans sa recherche de texture. Grâce à ses propres outils, qui reposent encore cette après-midi dans son atelier, Paul a su donner une profondeur à ses toiles que l’on remarque aujourd’hui. On voit également dans ses compositions ces formes qui dégagent de la luminosité interne. Effectivement, si vous regardez un des tableaux de Paul Kilemnik de près, vous aurez l’impression que les formes peintes sont en relief et que la lumière les contourne, ou les fait vibrer dans une vitalité étonnante qui dépasse la simple composition. L’art dépasse les outils et techniques. C’est une énergie qui se dégage et qui appelle une réponse chez la personne qui regarde : la chair de poule, une inspiration plus profonde, parfois un vertige qui dure un instant, une communication entre la toile et l’œil. Regardant ses toiles, l’une après l’autre posées sur le chevet d’artiste, nous avons ressenti quelque chose vibrer dans l’air.
Inspiré par la musique classique et la poésie, Paul explore le ton juste par les nuances colorées. Dans les tableaux présentés on voit imperceptiblement que le bleu vire vers le violet, et le « pâle soleil recule1» derrière une forme arrondie, orangée, qui voltige dans l’air jaune, peut-être une trace de la fascination pour Fernand Léger que Paul aimait tant. Heureusement pour celle ou celui qui apprécie ses œuvres.

1Paul Eluard, Le Printemps, un poème bien aimé par Paul Kilemnik.

incertain regard – N° 11 – Novembre 2015 : L’aigle et le héron

Une après-midi d’été,
Promesse d’enfance,
Le destin révolu reste assez doux
Pour me bercer
Dans l’embrasse des échos vagues
Clapotant le long de la berge…
Le soleil brille lisse
et sauvage sur l’eau dansante,
Un miroir pudique qui détourne le regard
Toujours vers la surface.
Always toward the surface

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Voilà la vue depuis les planches
Nées des sapins qui longent la berge
De l’étang pastoral,
Foyer de l’aigle.
Un héron passe au vol
A la recherche de poissons
Sous le reflet azur ;
Une nageuse nonchalante,
Le bonnet escargot faisant foi,
Traverse aux traits blancs silencieux.
Me voilà, devant ma tasse de café.
Je suis rendue muette
Rendered speechless

Par l’envergure des ailes
Qui remplissent d’un trait
Mon champ de vision.
Un vol puissant en piqué
Déterminé, fixé.
De cime en cime glisse l’aigle.
Et le héron reste debout, réservé.
Contemplatif, observateur
Ses pensées s’envolent,
Son repas déjà au passé…
Le héron scintille au soleil comme
La brise décoiffe quelques plumes,
Ruffled, muffled feathers

Et dans ce tableau vivant
Le bourdonnement assourdi chatouille l’oreille.
Le héron médite, ou au moins
Fixe son regard dans le vide,
Pendant que l’aigle crie sa présence sylvestre
Perché maintenant sur une branche d’épines.
Mon café se refroidit
Dans sa tasse en porcelaine.
Mon attention se dirige vers
Ces deux mondes
Réunis sur la surface du lac,
Shimmering eagle and heron rotund
L’aigle chimère et le héron en chair.

Ma tante et mon oncle réunis dans ce chalet en pin,
Complètent ce tableau
Leur jeunesse en objets d’art naïf
Crées par un peuple des mers
(ah ! mais un peuple peut en cacher un autre)
Chinook ou Viking, étrangers,
D’un autre monde et style de vie
Deux anciens pêcheurs réunis
Dans cet édifice en pin
Rempli de saumons
Et de souvenirs d’autres lacs
D’autres époques, d’autres eaux et poissons
A past I do not know

Leurs gestes rappellent le temps jadis
Aperçu dans des clichés en noir et blanc
Présentés sur une page blanche
D’un livre qui n’est pas à moi,
Les pas des connus inconnus
Serinés dans les recettes
Et les histoires et les photos.
Les noms familiaux opaques
Palpitent dans le souffle des mots,
Un bruissement qui concurrence
Le chant des aigles et des hérons
Entendus eux aussi à travers les années
Mais nouveaux à mes oreilles,

Leur existence transmise par une plume
Un os, cueillis par ma tante et mon oncle
Dont les racines se tissent avec celles des arbres.
Ma tante et mon oncle,
Une branche dans l’arbre familiale
Tendue robuste par le sang et les larmes,
Par les journées partagées,
Et les nuits enneigées ;
Et par les tartes feuilletées
Remplies de mûres et de myrtilles
Soumises à la table familiale.
La preuve, look at the photos !      

Je regarde et je me vois
Sous la surface de ces images,
Derrière le reflet du ciel.
Aujourd’hui je me vois,
Reflétée dans la fenêtre
Qui surplombe l’étang
Mes chaussures à l’embrasure.
Bienvenue.
L’appareil photo prêt à immortaliser…
Ce moment
Devant le lac, le ciel, le nid de
L’aigle et du héron
The eagle and the heron.
Je regarde ma tante et mon oncle qui préparent le repas
Et qui partagent commentaires et souvenirs
Avec un sourire constant …et moi

Sous le soleil calme et chatoyant, ce matin d’été
Je caresse les pierres ramassées dans leurs périples
Servant maintenant de presse-papier
Plaquant les dessous-de-plat
Sur la surface de la table sur le balcon
Qui règne au dessus du quai
Protégée par le sapin qui abrite l’aigle.
Le héron est parti ailleurs, mais il n’est pas loin
Je le sens. Le voilà !
I feel it ! There he is !

Ma tante et mon oncle me rejoignent à table.
LUI- I made some maki sushi
ELLE – here’s a bottle of wine
Ma cousine, elle, apporte une caisse de fraises
Pour partager cette journée carte postale
Après un long trajet sur la route d’été.
Enfin TOGETHER
après une chasse aux continents…(jeu de pistes/continent)
nous voici, surplombant le lac argenté
A l’ombre et pied nu
Barefoot in the shade

La première fois se fête avec un sauvignon blanc
Les bras frais, adoucis par la brise
Autour de la table abritée par les grands sapins
Nous buvons à petites gorgées le vin
Tissant nos histoires,
Un moment ponctué par des éclats de rires,
Encadrés dans cet instant
Étirés au passé et à demain,
Un pan regroupant
Dans un tressage locutionnaire
Des mots agiles et allégés,
Comme une danse (chasse) aux papillons,
Pendant que nous regardons, ensemble,
L’aigle et le héron.

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