MARTENOT Ariane

incertain regard – N°14 – Mai 2017

Entre-deux

Il est temps, maintenant que j’arrive au terme de ma vie terrestre, de raconter le jour où je ne suis pas morte.

               Nous étions aux sports d’hiver en famille, une petite station dotée de télécabines dans lesquelles les skieurs s’entassaient à la douzaine avant de s’envoler vers les cimes. Gamine, j’ignorais tout du ski mais si l’horizon se coupait sur les arêtes rocheuses, ces masses en priapée que seuls les nuages osaient coiffer tant elles étaient lointaines, c’était sans doute la marque d’un combat ancestral, saillant du plus profond de la terre entre ses flancs couverts de neige. Cette violence fascinait et inquiétait à la fois la petite fille que j’étais, tant et si bien que je refusais obstinément de suivre mes parents sur les pistes. Je restais donc au fond de la vallée, m’abîmant dans la contemplation des hauteurs, traînant mes skis entre les files d’attente, prise dans le brouhaha, je me heurtais à la cohue et l’excitation du « tire-fesse ».

               Dans mon souvenir, j’ai dix ans, et ce n’est sans doute pas l’esprit de transgression qui m’a fait franchir les banderoles orange fluo qui interdisaient l’accès à la sortie des télécabines ; précisément à l’endroit où ces machines de fer jaune pisseux quittent les rails, toutes les quatre minutes, pour surgir à l’air libre. Je n’étais pas une rebelle, juste une gosse introvertie, peu causante, le plus souvent solitaire, mes biographes l’ont assez souligné. J’étais, je suis restée, incapable de lire les signaux les plus conventionnels. Je me souviens parfaitement de ces banderoles que le vent agitait, elles étaient maintenues par des piques plantées dans un ramassis de neige grisâtre et leur mouvement était comme une invitation. Est-ce le léger bruissement de cette cordelette orange, torsadée par endroits comme un papier bonbon, qui m’a permis de braver l’interdiction ? Une trouée ? La trace d’un passage ? Le danger n’était signifié par aucune pancarte, aucun mot ; c’est sans doute la raison pour laquelle j’ai laissé mes skis s’engager sur la neige sale qui protégeait l’accès, puis, poussant sur mes bâtons, j’ai basculé vers la pente pour me placer doucement, délicieusement, sans bruit aucun, au beau milieu de l’interdit.

               J’étais en plein danger ; ça a toujours été ma place : j’aime me glisser à la marge. L’« entre-deux » est un lieu qui me procure une joie quasi érotique, un moment d’extase qui me plonge dans l’inconscience, je crois que j’étais dans cette jouissance lorsque c’est arrivé, le regard tourné vers les cimes.

               On me reproche d’être avare de mon temps : je ne donne que très peu d’interviews, je ne voyage quasiment pas, je ne m’intéresse pas à mes lecteurs, je le confesse. Mes écrits, je les conserve jalousement par devers moi, il faut toute la force de persuasion de mon éditeur pour que je consente à m’en séparer. Cette réunion autour de mon œuvre m’oblige à m’adresser à vous, en direct. Il y a très peu de photos de moi, ainsi prenez-vous note de mon dos voûté, de mon souffle court ; je suis si vieille maintenant, même rehaussée d’un micro, ma voix peine à vous parvenir, c’est le lot de chacun d’entre nous. Je ne souhaite pas m’imposer davantage, juste raconter le jour où je ne suis pas morte car je n’ai rien d’autre à vous offrir que répéter mon goût pour l’acte d’écrire. Mais que puis-je vous donner d’autre ? Depuis mes dix ans je n’ai plus de temps à perdre à vos jeux idiots – monter/descendre les pistes – je n’ai pas voulu d’enfants, je n’ai vu qu’à peine mes compagnons partir, occupée que je suis à écrire, en attendant la prochaine cabine.

               Je ne l’entends pas, je ne la vois pas surgir, toute hérissée de skis que les vacanciers viennent de charger, elle avance pourtant vers moi. Je sens l’énorme masse passer près de ma tempe avant de poursuivre son chemin dans les airs. Je sens le souffle de la machine et sa puissance ; à quelques centimètres près, je suis morte sur le coup, le crâne défoncé.

               Pendant ce temps, on organise un colloque pour rendre hommage à mon œuvre, je vous en remercie, j’ai travaillé avec ardeur, toute ma vie. On veut recueillir mon témoignage, je vous sens impatients de me questionner. Le temps presse, les médias diront qu’il s’agit sans doute de mon dernier récit, je le termine donc, si vous voulez bien me prêter attention. Ensuite, comme je n’ai plus de bâton de ski mais une bonne vieille canne de bois, je m’y appuierai pour revenir à mon cher travail. Pardonnez-moi de ne pas participer au débat qui s’ensuivra, je laisse à mon éditeur le soin de lire le mot de la fin. Je vous remercie de votre attention, au revoir mesdames, messieurs.

                Sous la bouche sombre d’où émergent les télécabines chargées de touristes, il y a une plage de neige vierge, un blanc scintillant, très doux qui recouvre la couleur, la menace des aspérités rocheuses de la terre, jusqu’à son odeur. Je m’en rappelle maintenant, c’est cela qui m’a attirée.

C’est bien là qu’il faut être, c’est la bonne distance et je ne peux m’en approcher davantage, m’expliquer autrement que par l’acte d’écrire. Ma vocation d’écrivain est née à cet instant, l’hiver de mes dix ans : le temps m’a été compté, révélé devrais-je dire car je suis toujours cette jeune silhouette, plantée devant le trou béant d’où va sortir la masse qui s’abattra sur elle. Toutes les quatre minutes, la mort me frôle. Vous pouvez toujours venir me réchauffer, me crier de rentrer, m’applaudir même, je reste à cette place. Je n’ai pas peur, je suis dans l’extase des limbes, concentrée dans cet entre-deux où l’acte d’écrire opère son retournement sublime, tandis que la trace rouge de mon sang s’imprime dans la neige.