MARTENOT Ariane

incertain regard – N°18 – Eté 2019

Léa-l’idéal

Léa lèche sa petite cuillère avec application. Pas besoin de faire tinter son verre, tout le monde la regarde déjà. Dans le silence de notre petite compagnie, elle se lève pour porter un toast. On échange quelques sourires entendus, chacun sait que notre chère amie va encore nous vanter son bel amour. Je me surprends à chercher un titre à ce discours maintes fois répété : « le coup de foudre », l’histoire d’un couple de trentenaires, où chacun découvre enfin le partenaire idéal.

Lorsque Liam est entré dans ce bar branché de Toulouse – notre QG depuis l’adolescence –, Léa s’est mise à rayonner « comme un phare breton », dit Lazlo, sans doute un peu jaloux car Léa et Liam ne se quittent pour ainsi dire pas. « Je l’ai reconnu », se défend-elle en embrassant Lazlo – lequel rougit de plaisir – avant d’enchaîner sur les mille vertus de son nouvel amant. Cette chère Léa nous saoule à n’avoir de conversation que son bonheur ; pendant ce toast, elle déclare que le véritable amour nous élève spirituellement. Après un fou rire général et quelques obscénités, Léa insiste : aimer d’amour c’est toucher la fraternité qui fait le fondement de notre humanité. Être heureux en amour, conclut-elle, c’est une plus-value extraordinaire pour tous. Devant nos remarques dubitatives – « donc, être malheureux, c’est participer à la lente décadence de la société ! », « le bonheur est-il un bien commun ? », « tu vas organiser des partouzes obligatoires ? » –, Léa s’en tient à sa romance, réclame qu’on les appelle Léli et répète qu’ils se connaissent depuis toujours, qu’ils sont le jaune et le blanc d’un même œuf. Heureusement, depuis deux mois qu’il fréquente notre groupe, Liam a pris un peu de recul : « Tu nous enfermes dans une coquille ! » dit-il avec un sourire plein de charme, il faut bien le reconnaître.

Léa est photographe, toujours encombrée d’un appareil plus ou moins envahissant ; elle me dit souvent que j’écris pour réfléchir, car elle-même photographie pour cette raison. Léa flashe son amant : de pied en cap, à poil, en ville. Elle l’observe sur le papier glacé : un charme certain, une légère bedaine, beaucoup de présence ne justifient pas son engouement, ce doit être un mouvement, un presque rien, une odeur ? Peu importe, c’est bien cet homme avec lequel elle se sent bien, follement bien, à rire comme des gamins, à faire des projets jusqu’au petit matin, à s’aimer. Chaque fois, Liam la fait chavirer et filer à la proue du plaisir. Léa s’en goinfre, elle le veut jour et nuit, il se laisse dévorer en riant, en criant parfois. Elle a appris à ne pas chercher une joute amoureuse sophistiquée, juste écouter, laisser leurs corps se reconnaître, se retrouver dans la confiance et l’attente du plaisir.

« Mon prince, ma barque, ma folie » … Léa reste étonnée qu’il soit si simple, si évident d’aimer et d’être aimé. Ce matin-là, elle s’en félicite de nouveau, collée à lui, encore moite de bonheur, quand le téléphone de Liam sonne. La jeune femme en profite pour sombrer dans le sommeil. Si d’autres ressassent leurs rancœurs au moment de s’endormir, le film de sa félicité la berce plus sûrement. Elle ouvre un œil au moment même où Liam pose l’appareil sur la table. Il regarde Léa, un instant, un bref instant, avant de la prendre dans ses bras. « Mon prince, mon sage, ma force, ma barque », elle aimerait reprendre sa litanie, toute molle encore de l’amour à l’instant échangé, mais le regard de Liam a ferré un sentiment dont elle connaît la puissance malfaisante et les possibles ravages : le soupçon. Le soupçon frétillant, venu des profondeurs de l’abîme, traverse l’âme de Léa, sa dolence, comme une vague de froid. Liam vient de poser le téléphone, il se retourne vers elle chargé d’un autre univers, le dédain palpable sur sa lèvre encore humide. Où est le sourire tendre et fragile qu’elle ne parvient pas à saisir ? Léa n’a pas identifié la voix au téléphone, c’est sans importance, ce qui compte c’est la dureté du regard de son amant et l’effort qu’elle vient de lire sur son visage pour revenir vers elle.

Sans la moindre pitié, le soupçon sait détruire durablement les relations humaines, séparer les âmes et les corps, engendrer le doute et la souffrance. Déjà, Léa se détourne des caresses de Liam pour chevaucher ce rien, cette lame acide qui empoisonne plus sûrement son sang que la morsure d’un serpent. Elle se sait perdue, chassée des terres de son bonheur et mobilise toutes ses forces pour éloigner ce qui deviendra son désespoir, sa perte. Ce qui est déjà acté. Sa félicité s’enfuit sous ses yeux mêmes. Distant, déjà – l’évidence n’est plus –, l’amour s’efface devant le froid calcul. Liam ne l’aime pas, se sert d’elle, leur amour n’est qu’un leurre. Le soupçon est un sentiment simple, cupide et stérile comme une pierre, mais Léa ne résiste pas à la tentation, elle relit encore une fois son histoire avec Liam. Une fois, une seule fois à l’ombre du doute, et voilà l’amour qui défile au passé. Léa épie, attend la trahison comme le condamné sa peine.

Pourtant, elle ne demande rien, n’évoque pas le coup de fil et garde le silence pour s’interroger. Serait-elle jalouse ? Non, Léa ne s’attache pas à l’interlocutrice de Liam mais à la distance qui grandit entre eux, les sépare sans bruit, elle peut presque voir sa romance s’envoler comme une paille dans le vent. Parce qu’elle a douté, Liam lui est retiré, arraché, et son amour bientôt piétiné par ce regard nouveau sur eux-mêmes. Elle espère encore qu’il s’agit d’un moment d’égarement, mais c’est comme un éclair imprimé dans sa rétine, elle ne parvient pas à s’en défaire. La glace est dans son œil, son cœur, et fige son corps. Léa se débat en silence, elle doit cacher à toute force sa honte de ne plus pouvoir aimer de toute son âme, elle prie pour que cela ne soit pas déjà trop tard, pour qu’elle puisse revenir vers lui, comme avant. C’était si bon cette innocence, ne plus avoir ces arrière-pensées qui vous polluent une rencontre, c’est un peu l’enfance et sa crédulité qui s’éloignent encore. Mais n’est-ce pas un bien ? Vivre un amour adulte, assumé et fier c’est aussi gagner des batailles, affronter ensemble les difficultés. Léa évoque Adam et Eve quittant le jardin des délices, le couple n’emporte-t-il pas le regard critique pour vivre son amour sans naïveté ? Elle se console en pensant avoir franchi ce cap, elle vient de se battre contre ses propres démons, pour lui, pour eux. Elle va retrouver son amour, doublé d’une nouvelle sagesse. Léa se réjouit enfin de ce terrible cauchemar. Il faut absolument qu’elle parle à Liam de ce mauvais rêve, le soupçon ne s’immiscera pas en Léli, ils sont forts, bien au-dessus de ces contingences. Elle se tourne vers lui pour chercher du secours, pour qu’il la ramène sur les berges calmes de la volupté, dans cette joute amoureuse où elle retrouve le goût de l’harmonie, le tendre bonheur qui ouvre son humanité.

Liam n’a pas raccroché, il a posé le téléphone ouvert sur la table de nuit, il veut que sa correspondante entende les mots d’amour, maintenant faux et suppliants, avec lesquels Léa lui demande de l’aimer à nouveau, encore et pour toujours.

J’ai dû rester les lèvres au bord du verre, les yeux dans le vide, pendant le discours de Léa, car Lazlo me pousse gentiment de l’épaule : « Toi aussi t’es jalouse ? »