MARTENOT Ariane

incertain regard – N° 11 – novembre 2015

Chamade

Ariane Martenot

Maman a dit « je reviens » et elle a refermé la portière de la voiture. L’endroit où il ne faut pas mettre les doigts, le mécanisme, l’emboîtement mâle-femelle, là où se niche la « sécurité enfant », a claqué avec un bruit sec. C’était le même regard, lorsque maman ferme la maison : vérifier que chaque chose est à sa place avant de verrouiller la porte derrière soi. Le bruit de la portière a clos l’habitacle, a cloué l’enfant sur son siège ; elle a la sensation que la voiture a été ébranlée par le choc.

La petite fille ne sait pas lire l’heure sur le tableau de bord, il faut regarder l’avancée du soleil sur le capot. C’est comme à la maison, pour pas réveiller les parents trop tôt : quand le soleil atteint le rebord de la fenêtre, elle peut se risquer à entrer dans leur chambre sans se faire gronder. Il paraît que ce n’est pas le soleil qui bouge mais la terre. Lorsque son père lui a annoncé ce qu’il présentait comme une importante révélation – les yeux brillants devant la flamme de la bougie, un citron dans une main, une orange dans l’autre – elle n’a pas été impressionnée par les révolutions de notre système solaire, elle sait déjà que tout bouge, elle connaît le perpétuel mouvement qui nous agite, la mouvance de la vie ne l’intrigue pas, c’est un fait acquis et les adultes, à vouloir toujours donner une place à chaque chose, ont de bien étranges manies. La petite fille reste un moment, le pouce dans la bouche, à rêver aux draps chauds et odorants du lit de ses parents. Comme elle en a l’habitude, lorsqu’elle réussit à se glisser entre leurs deux corps, elle s’endort.

Au réveil, le soleil est sur les essuie-glaces, c’est très longtemps après décide-t-elle. Elle se redresse, s’étire, elle a un bras plein de fourmis. Il faut le bouger avec précaution, fermer le poing, l’ouvrir, plier le coude. Elle reste un moment à regarder les veines bleues qui font des chemins à l’intérieur de son bras pour transporter la nourriture que le coeur envoie partout dans son corps, elle cherche son pouls comme son père le lui a appris – en appliquant son doigt elle presse les veines, cherche en vain la pulsation de vie sans s’en étonner – ça fait passer beaucoup de temps mais le soleil ne quitte toujours pas les essuie-glace et elle a envie de faire pipi.

« Salut le bébé » Le visage d’un enfant à la portière, collé à la vitre « Salut le bébé » répète t-il. La petite fille a eu le temps de voir la tignasse brune, de croiser les yeux noirs qui cherchent le contact. « Je ne suis pas un bébé » pense-t-elle.

Avec satisfaction, elle enregistre que son cœur bat la chamade, pourtant elle ne répond pas aux grimaces, aux petits coups portés sur la vitre, à la hauteur de son visage. Elle meurt d’envie de sourire à ce garçon pour lequel elle n’est pas invisible mais elle ne parvient pas à se manifester. La petite fille est loyale : la portière l’a coupée du monde, personne ne doit troubler l’attente. Impassible en apparence, elle s’oblige à fixer son attention sur le siège avant – celui du conducteur – jusqu’à oublier l’enfant, celui-ci se lasse, celui-là s’en va. Elle goûte sa victoire et le silence un peu plat qui s’ensuit, elle aurait voulu qu’on la délivre, comme une princesse à sa fenêtre, tout en haut du donjon. La princesse ne pleure pas, elle reste sagement à la fenêtre en lissant ses longs cheveux, il faut beaucoup de temps pour qu’ils poussent et que le chevalier puisse s’en servir comme d’une liane mais elle est patiente. Après cela, elle pourra rire en montrant son bébé du balcon, devant la foule en liesse. Il doit y avoir une suite à cette espèce de triomphe au balcon mais elle ne la trouve pas. L’histoire s’arrête donc sur cette image, la petite fille la délaisse comme on oublie un jouet, sa chaussure est bien plus intéressante, un peu râpée au bout, c’est parce qu’elle tombe souvent, à force de courir. Quand elle bouge les orteils, on ne voit rien à cause de la chaussure, pourtant ça s’agite à l’intérieur. Elle joue à faire du mouvement à l’intérieur de son corps sans que cela se voit, personne ne doit rien remarquer, elle contracte les muscles de ses cuisses sous les plis de sa jupette, personne ne doit voir qu’elle est abandonnée dans cette voiture, mais le mouvement des jambes s’intensifie. Absolument hors de contrôle de la petite fille, les jambes s’agitent de plus en plus vite, très haut, avec force, jusqu’à avoir mal au ventre, là où on débloque la ceinture mais il ne faut pas y toucher, chaque chose à sa place, il faut toujours attendre avec cette corde en travers du ventre.

La petite fille a faim, elle glisse sa menotte dans la rainure, espérant trouver un bonbon oublié mais elle ne ramasse qu’une grêle de saleté. Elle sait qu’on peut mourir de soif et de faim mais pas si vite, il faut plus de temps pour mourir, on agonise et tout à coup – sans que personne ne le remarque parce c’est à l’intérieur du corps – le cœur s’arrête. Elle ne veut pas mourir, ça non, même abandonnée par maman, même seule au monde. La petite fille frissonne de dégoût en regardant sa main sale, la voiture est pourtant si bien entretenue. Cette voiture a représenté de longues tractations entre ses parents.

La petite fille se souvient des conversations téléphoniques sur la tenue de route et les performances des moteurs, des journaux avec des photos, des tableaux comparatifs sur lesquels le couple se penchait avec une attention qu’elle ne comprenait pas.

A cette occasion, elle a surtout retenu que l’argent est très important. Donc, sa mère ne peut pas être partie en abandonnant sa voiture, elle va revenir la chercher, tôt ou tard il faudra la mettre au garage. Cette logique rassure la petite fille, cela lui permet de calmer l’agitation qu’elle ressent au niveau des côtes et des deux côtés du crâne ; ça fait plutôt mal, c’est fort et aussi c’est doux parce que cela signifie qu’elle est toujours vivante. En sentant le calme revenir dans son corps, elle apprend qu’elle peut influer sur son état intérieur, elle n’est plus le jouet d’autrui. Si elle a cette capacité, c’est qu’elle ne vit pas seulement au travers du regard des autres mais pour elle même. La petite fille éprouve alors une affection puissante pour sa propre vie, elle la chérit. Elle est devenue une personne vivante. Cette nouvelle connaissance est une véritable révélation, une évidence qui naît dans son cœur et traverse son corps avec force, dans une sorte d’urgence vitale, comme si elle reprenait de l’air après avoir longtemps retenu son souffle.

Alors la petite fille se met à pleurer, elle pleure de grosses larmes tièdes et bien salées. On peut les goûter en passant la langue sur ses lèvres. Elle pleure à gros hoquets, attentive aux soupirs qui la traversent, parce que c’est bien agréable de sentir la vie se glisser sous ses côtes, là où le cœur bat. Elle se voit dans les bras de sa mère pour un câlin réparateur, elle a trop chaud mais c’est une sensation plaisante, elle se serre fort avec ses propres bras et ferme les yeux. En se berçant dans cette position, elle parvient à pleurer encore un peu. Le bruit de la portière fait sursauter l’enfant, elle croise le regard de sa mère, un court instant car celle-ci jette une baguette de pain toute fraîche sur le siège avant et s’assoit à la place du conducteur en disant « C’est ridicule, regarde dans quel état tu t’es mise. »

Prise de stupeur, la petite fille sent un liquide chaud tremper sa culotte, sa jupe, certainement les sièges de la voiture. Elle jette un œil dans le rétroviseur : sa mère est occupée à la manœuvre pour sortir du créneau, on entend le bruit des clignotants. Alors l’enfant ne fait aucun effort pour se retenir, ses fesses maigrichonnes sont bientôt baignées de pipi, elle en ressent un intense soulagement et une immense satisfaction.

5 réflexions au sujet de « MARTENOT Ariane »

  1. j’ai eu du plaisir a lire ta nouvelle, j’ai bien aimé: »elle sait déjà que tout bouge, elle connaît le perpétuel mouvement qui nous agite, la mouvance de la vie »
    ce récit qui a pour sujet une angoisse d’enfant,
    tu décris le temps propre à l’enfance, qui est indissocié du corps et qui n’a pas encore intégré le temps du cadran..

  2. J’ai bien aimé cette nouvelle dont le style est gracieux et transparent pour mieux suggérer l’évolution de la petite princesse qui apprend de bonne heure que dans la vie il faut s’assumer avant de compter sur les autres. Elle se relache comme elle peut au moment où sa solitude prend fin.

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